Les proverbes réunionnais

Proverbes reunionnaisEn 1992, Daniel HONORE et l’Udir (l'Union pour la Défense de l'Identité Réunionnaise) nous présentaient pour la première fois Proverbes réunionnais. Un travail immense couronné d’un tel succès qu’une réédition vit le jour dix ans plus tard. Aujourd’hui, un peu plus de vingt ans plus tard, l’Udir souhaite partager avec les amoureux des créolités un travail que nous n’aurons de cesse d’admirer… pour que nos proverbes continuent à vivre, chez nous, et au-delà de nos rivages.

Vous trouverez ainsi sur cette page, 652 entrées directes de proverbes en créole réunionnais.

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A

1. Afors-afors gro Moilon i fini ti pilon.

Je me souviens d’un métier qui a disparu: casseurs de galets. Je veux parler des galets de rivière bien sûr et de ces hommes qui abattaient leurs masses sur ces galets pour en faire des parpaings ...
C’était un métier pour robustes gaillards dont la peau luisait sous le soleil.
Le tailleur de «pilons», lui, ne travaillait pas à la masse. Mais lui, aussi descendait à la rivière pour y prendre de grosses pierres.
Une fois la pierre choisie, il la transportait dans son atelier, un coin d’ombre sous un pied de badamié et là, il commençait un long travail de patience.
Armé d’un marteau et d’un ciseau à froid, il taillait dans la grosse pierre, lui enlevant petits éclats par petits éclats. Il creusait, il modelait le tour, il modelait les quatre oreilles... Et après des heures et des heures de travail la grosse pierre était devenue un petit pilon. Il ne restait plus qu’à aller au bord de mer chercher un «kalou» adapté au trou du pilon.
La patience et la persévérance viennent à bout de tout.

2. Afors tan alé a lo kalbas i pète.

Il est, chez nous, différentes sortes de calebasses : il en est des rondes, des «gargoulet», il en est de forme allongée. Il en est même avec des boutons sur la peau.
On aime ou on n’aime pas le «kari» de calebasse. J’ai une camarade qui considère que voilà le meilleur des kari ... lorsqu’on l’accompagne de viande bien grasse, bien sûr. Mais on en trouvera qui vous diront que c’est un kari pour l’hôpital ...
Il n’en reste pas moins que c’est un bon légume.
Nos ancêtres ne se servaient pas de la calebasse uniquement en tant que légume ! Oh ! Que non !
Bien séchée, la calebasse était utilisée dans la confection du «Bob», cet instrument de musique traditionnel qui rythmait le maloya.
Séchée et coupée en deux la calebasse donnait à l’enfant un bol dans lequel manger.
Ça pouvait aussi servir de broc pour la conservation d’eau fraîche. Et puis bien sûr, on s’en servait pour aller puiser de l’eau à la rivière ou à la fontaine publique.
À force de servir, malgré son étonnante résistance, la calebasse finissait par s’user et une malencontreuse chute mettait fin à son usage.
Voilà un proverbe pour nous rappeler que tout a une fin. Notre conduite d’aujourd’hui doit tenir compte de ce qui peut arriver demain
(À rapprocher de : tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse).

3. Aforstan i frékante, in lèr i anfante.

De nos jours, l’Éducation sexuelle fait partie de l’Éducation tout court.
Très tôt, et par des moyens pédagogiques appropriés, on apprend à l’enfant comment il est né.
Très tôt, la fille sait comment est fait le corps du garçon et le garçon sait comment fonctionne celui de la fille. Sans honte, plus de tabous ...
Pour lutter contre la trop forte natalité d’abord - but avoué par les autorités officielles à l’époque - et puis pour rendre les femmes plus responsables, des campagnes fortement médiatisées ont été menées sur les moyens de contraception.
Les jeunes filles peuvent consulter des médecins du planning familial, gratuitement. Elles peuvent disposer de pilules contraceptives.
Il y en a même qui se font poser des stérilets ...
Seulement l’on constate que beaucoup de très jeunes filles (certaines encore en classes de 6ème ou de 5ème) se font engrosser.
Car de nos jours, on «fréquente» de plus en plus jeune. Cela n’inquiète personne, puisque normalement, il ne devrait pas y avoir de conséquence.
Mais le constat est là : il y a de plus en plus de jeunes filles qui enfantent.
Plus on joue avec le feu plus on a de chances de se faire brûler.

4. Aforstan koupé, lo dan la si i arive kasé.

Il y avait jadis dans notre pays, des scieurs de long. Leur travail consistait à scier des troncs d’arbre dans le sens de la longueur pour les débiter en planches ...
Ils travaillaient en couples généralement. Le tronc à scier était posé sur un échafaudage aérien. L’un des scieurs était en haut, l’autre par terre.
Leur scie était une longue lame de près de deux mètres aux dents très fortes.
Ces dents, si fortes fussent-elles, finissaient par casser, tant certains bois de l’époque étaient durs: le natte par exemple ...
Ici les dents de la scie qui coupe, représentent notre propension à «bate la lang», c’est à dire à médire des gens.
Un jour il arrive ce qui doit arriver et après avoir reçu une bonne correction nous cessons de nous occuper des autres.

5. Avale in mo sé garde in zami.

Il y en a parmi nous qui sont susceptibles et il suffit d’un rien pour qu’ils se vexent, se mettent en colère et ne veuillent plus adresser la parole aux autres. Et puis, pour nous, un mot peut, ne pas avoir la même valeur que pour un autre : il risque de faire mal sans que nous l’ayons voulu. Et puis encore, il est des vérités qui font rire certaines bouches mais font saigner d’autres cœurs!
Ce sont des choses qui arrivent. Alors, au lieu de fâcher un ami de le perdre à tout jamais, il serait plus sage que nous “takions” notre bouche ... Quand bien même nous aurions envie de dire ce qui nous semble être une vérité. Mais qui est sûr de détenir la vérité?
Évitons de blaguer sans ton et sans mesure. Apprenons à tenir notre langue. Méfions nous des sujets quelque peu délicats. Voilà un bon conseil de nos ancêtres.
(Mieux vaut perdre l’occasion d’un bon mot, qu’un ami) (Latin)

6. Avan largué, bef la pa bon.

Jadis, le boeuf jouait un grand rôle dans notre petit pays. Il y avait celui qu’on élevait pour sa viande, celui qui devait tirer la charrette et puis la vache qui fournissait son lait et ses petits ...
Celui qu’on appelait le boeuf-brancard était peut-être, parmi tous, le plus utile, car c’était lui qui aidait le maître à gagner son «soso» : son travail faisait entrer l’argent dans la maison.
Le propriétaire avait donc intérêt à prendre bien soin de cet animal : ne pas laisser les «karapat» lui sucer le sang, lui donner de la bonne nourriture et en quantité suffisante, le faire boire à l’heure ... C’était le moyen de s’assurer que le boeuf allait fournir le meilleur rendement possible.
Mais il y avait, en outre, quelque chose que le propriétaire ne devait pas oublier: c’est de laisser son animal faire ses besoins, avant de lui demander un gros travail. Sinon le rendement n’était plus du tout le même et puis, la nature réclamant ses droits, le bœuf lachait tout sur les lieux de son travail et salissait son environnement.
Pour les humains il en est de même : il nous faut obéir aux lois que la Nature a écrites pour nous. Sinon, nous ne pouvons être au mieux de notre forme.

7. Avan l’èr i sava pa.

Monsieur Untel était au mouroir: il attendait l’heure de son trépas. Le prêtre lui avait même administré l’extrême-onction déjà... Quant au médecin, il l’avait condamné depuis fort longtemps. La famille avait déjà commandé quatre planches rabotées. Et puis ... Voilà que Monsieur Untel avait réussi à remettre un pied devant l’autre! Sa santé était revenue! Un miracle!
Madame Une telle, elle, elle avait eu un accident: sa voiture en avait été écrasée en chiffon de papier. Elle, elle en avait été quitte pour une petite égratignure au genou droit. L’autre - vous savez? Celui qui s’était pendu sous le pied de badamié ! - Eh, bien, à cette heure, il a juste un peu mal au cou de temps à autre, lorsque le ciel est à la pluie: la corde avait cassé !
C’est que l’heure de ces gens-là n’était pas encore arrivée: le Bon Dieu n’avait pas fait l’appel de leurs noms.
Nous, Réunionnais, le plus souvent, nous croyons en la Destinée. Nous croyons que notre Destin est écrit quelque part. Ce qui doit arriver, arrivera. Ce qui n’est pas pour arriver, n’arrivera pas. Pour nous, tout a son heure.
Vrai ou faux ? Seule la Destinée nous le dira !



B

8. Balèye dovan out port, Avan ogarde la salté dovan la port out voizin.

Balayer devant sa porte ! Voilà un travail que Maman faisait de bon matin. A peine la maison nettoyée, il fallait s’occuper du devant de porte. C’était Maman qui faisait cela, car il fallait que ce fût d’une propreté sans reproche: le reste de la cour, c’était à nous d’y exercer nos talents. Mais devant la porte, dans la petite allée, entre les touffes de muguet, sur le ponceau enjambant la cuvette, et sur le bord de la route, partout où les gens qui passent jettent les yeux, eh bien, il ne devait pas y avoir le moindre grain de saleté, la moindre poussière ... Le balai de «brandt» y faisait des merveilles !
Après ce travail seulement, une femme avait le droit de zyeuter chez sa voisine pour porter un jugement sur les qualités de femme d’intérieur et de mère de famille de celle-ci. Pas avant!
Eh oui! C’est comme ça qu’il faut faire! Vous ne pouvez vous permettre de critiquer les autres si vous même, vous êtes en défaut.
Reprenons cette habitude que nous sommes entrain de perdre : observons ce que nous faisons avant de regarder ce que fait notre voisin.
(Balayez la neige devant votre porte avant de faire des plaintes sur le gel qui recouvre le toit de votre voisin. - Chine)

9. Balié nèv, baliè prop.

Au jour d’aujourd’hui, ceux qui en ont les moyens, se servent de l’aspirateur pour nettoyer leurs maisons. Jadis cet appareil n’existait pas. Alors tout le monde avait au moins, un balai dans un coin. Souventefois, on en avait deux, voire trois : un pour la cour, balai de «nik-koko», balai de «brand» ou encore balai de «zerb blé» ... Un autre pour nettoyer les pièces occupées de la maison, balai de fleurs de «ti-banbou», délicat et léger, balai de «filas-koko» .., Et pour la pièce noble, quasi-interdite de la maison, c’est-à-dire le salon, il y avait le balai «pei-déor». Celui-là, c’était toute une fantaisie ... presqu’un objet d’art.
Lorsque ce balai «pei-déor» venait d’être acheté, on avait quelques difficultés à l’utiliser tout de suite, tant il était beau, tant il était propre. On avait mal au cœur, à l’idée de traîner un si bel objet dans la poussière et dans la crasse ... On savait - et c’est ce qui faisait mal- que sa propreté n’allait pas durer 107 ans.
Eh oui ! Balai neuf, balai propre ... balai utilisé, balai sali. Tout le temps qu’on n’a pas été soumis à l’épreuve de l’action, on peut passer pour immaculé. L’usage nous révèle tels que nous sommes et tels que nous serons.
(New brooms sweep dean. - Angleterre)

10. Baramine i tranb pa dovan kapo

La barre à mine, comme son nom l’indique, est une longue tige de fer épaisse, terminée en pointe et qui sert à creuser des trous dans le roc pour y mettre des charges de mine.
Aujourd’hui cet outil rudimentaire est le plus souvent remplacé par des machines à moteur, plus pratiques et plus efficaces...
La baramine nous servait aussi, comme levier, pour arracher de grosses pierres de nos jardins...
Évidemment, lorsque maladroitement nous plantions la baramine dans de la terre meuble, au lieu de frapper la dure roche avec, la baramine pouvait peut-être en éprouver du plaisir. Mais en aucune façon la dureté de la roche ne pouvait lui faire peur.
Car elle se savait encore plus dure que la roche. Et sa pointe était extrêmement dangereuse.
Quand on connait sa valeur, on sait dominer ses sentiments.
(Variante: Zene zan kranèr i pète pa dovan la po graton).

11. Bate pa si tanbour out frèr.

Souvenons-nous de notre enfance : Papa et Maman se sont toujours décarcassés pour nous offrir des étrennes, le Jour de l’an. Ne fût-ce qu’une toupie de bois fagotée de leurs propres mains; ne fût-ce qu’un petit camion à tête de crapaud, payé avec deux gros billets de 20 F CFA... Ou bien un béret, un chapeau de feutre, un pantalon aux «manches» courtes, une paire de spartiates, tous objets plus utilitaires, les uns que les autres. Des fois c’était carrément le billet de 20 F qu’on trouvait le matin sous notre oreiller!
C’était pour faire plaisir au «ti-kaf» ou à la «tit’kafrine», de Papa et de Maman. Un sacrifice, fait une fois l’an pour offrir un peu de bonheur aux enfants que nous étions. Et nous n’en demandions pas plus. Nous étions heureux. Avec un sifflet nous étions un gendarme autoritaire ; avec un petit tambour nous nous transformions en garde-champêtre ... Le roi n’était pas notre cousin.
Toute la journée il fallait nous voir, avec notre joujou. On ne le déposait jamais par terre. On dormait même avec, les premières nuits ...
Mais que personne ne s’avise à poser la main sur notre joujou! C’est la guerre! Notre propre frère n’a pas intérêt à aller jusqu’à saisir les baguettes et battre sur notre tambour, s’il ne veut pas subir les foudres de notre colère : ses cheveux resteraient en touffes dans le creux de nos mains.
Nous ne devons pas utiliser les affaires des autres. Nous devons nous servir de ce qui est à nous.

12. Baze pa si baton gran pèr ; pou traverse la rivièr.

Jadis, lorsqu’il n’y avait pas des quantités de ponts comme aujourd’hui, pour traverser les rivières, il fallait bien souvent se mouiller les pieds.
Alors, on cherchait les endroits où l’eau était moins profonde, le courant moins fort, les galets mieux posés, pour passer. Cela étant, chacun se munissait encore d’un solide bâton, sur lequel s’appuyer pour plus de sûreté : une roche pouvait toujours s’inventer l’envie de rouler, le limon, pouvait traîtreusement se glisser sous un pied ...
Chacun avait intérêt à avoir son propre bâton, parce que, ceux qui avaient déjà traversé, préféraient souvent garder leur bâton pour le retour. Il ne fallait surtout pas compter sur le bâton du grand-père, car le pauvre vieux en avait besoin, même après avoir traversé la rivière... Si on n’avait pas son propre bâton, on risquait donc de ne jamais couper le courant.
Dans la vie moderne, l’entraide se fait de plus en plus rare, aussi rare qu’un canard sans queue.
Alors, nous ne devons pas nous baser sur le bâton des autres. Comptons d’abord sur nous mêmes et apprenons à développer nos propres capacités.
(On dit aussi : Fié pa si marmit out frèr. Fié pa si baton tonton pou traverse la rivièr).

13. Bèf dan labatoir, la pi pèr fénoir.

Pour le bœuf, l’abattoir est un endroit funeste: l’odeur de la mort y plane et accueille le pauvre animal dès avant qu’il y pénètre. Il sait, en y mettant le sabot qu’il faut qu’il se prépare à rendre son âme à Dieu. Il sait que son bourreau a déjà aiguisé un grand coutelas exprès pour lui ; il sait que sa dernière heure vient de sonner.
Il n’est pas nécessaire de lui tenir un grand discours pour lui expliquer la situation. Il est déjà résigné. (Le bœuf qui essaye de lutter contre son bourreau et la mort qui l’attend, est une exception car le sort est inéluctable ...)
Alors, à ce moment-là, qu’a-t-il notre bœuf à avoir encore peur du «fénoir» ? Qu’est ce que le fénoir de la nuit, à côté du fénoir de l’éternité? Oh, Mon Dieu, s’il n’y avait eu que le fénoir à craindre, comme la vie serait belle !
Il en est de même pour les humains.
Dans les moments, de grand danger, vous oubliez les petites frousses qui vous ont valu des suées naguère encore ! Lorsque la situation est critique, il est rare que nous ne trouvions pas à l’intérieur de nous-mêmes des ressources qui nous permettent de nous dépasser. À ce point de vue, le danger peut nous éduquer.

14. Bèf dovan i boire lo prop, bèf dérièr i boire la bav.

Lorsque nous étions petits, il y avait toujours quelqu’un dans notre bande pour crier: dernié arivé koté pié zamalak, in fanm ! (Le dernier à arriver au pied de zamalak est une femme !)
Et sans attendre notre réaction, il piquait des deux vers le but désigné par lui... Comme personne parmi des garçons n’aurait accepté de passer pour une femme (péjorativement perçue par des machos en puissance), le moment de surprise passé, nous filions tous comme des flèches derrière lui...
Imaginons qu’une bande de taureaux jouent à la même chose, dernié arivé in vas! (péjorativement perçue: oh ! La vache !).
Le premier arrivé, essoufflé, l’écume à la bouche, se jette sur l’abreuvoir.
Ainsi font tous les autres, la gorge séchée par la course ...
Le dernier arrivé n’a plus à boire qu’un fond d’abreuvoir mêlé à la bave de ses camarades.
Dans la vie, les premiers arrivés sont les mieux servis.
(Les anglais disent: the early bird catches the worm).

15. Bèf i mor, i lès la mizèr pou son po.

Le bœuf est certainement l’un des animaux qui souffrent le plus durant son passage sur la terre. Il travaille presque sans arrêt ; il reçoit des coups ; il supporte les mauvais causements ...
Et on lui donne sa ration quand on y pense. Lui, sait vraiment ce que «passer la misère» veut dire. La mort en fait est pour lui, une délivrance ! Le Jour où il ferme ses yeux, on peut dire que son calvaire est terminé ...
Seulement, voilà ! Ce bœuf-là est mort mais l’homme ne laisse pas sa peau tranquille. Au contraire ! On découpe ça, on gratte ça, on fait bouillir ça... On fait sécher la peau du bœuf, on la bat, on la teint... On en fait des semelles pour les chaussures des humains.
Il faut alors que la peau du bœuf supporte l’odeur de la transpiration de nos pieds; il faut qu’elle passe dans l’eau, dans la boue, à travers les pentes rocheuses ... Pauvre peau de bœuf!
Pour les malheureux de notre société c’est pareil. Lorsqu’un pauvre bougre meurt, il met fin à ses soucis, à son martyre. Mais derrière lui, il laisse sa femme, ses enfants. Et maintenant qu’il n’est plus là, la misère s’attaque à eux encore plus férocement.

16. Bèf i sar labatoir, i moke bef brankar.

Dans le temps lontan, lorsqu’un homme élevait un bœuf, c’était surtout pour lui faire tirer une charrette. Il arrivait que certains propriétaires, vraiment au devant de leurs affaires, aient à leur service une paire de bœufs: ils mettaient un bœuf devant l’autre, ou parfois l’un à côté de l’autre dans l’attelage ... Et c’est ainsi qu’on avait le “bèf brankar” ou le “bef-lo-zoug” qu’accompagnait un “dalon” d’utilité secondaire. Le bef brankar faisait le plus gros du travail et cela jour après jour.
Lorsque ce bœuf-là était devenu trop vieux, trop usé par le travail, l’abattoir l’attendait.
Seulement le bœuf qui est destiné à l’abattoir, ne devine pas le sort qui est prêt à s’abattre sur ses cornes. Alors, il est tout content lorsque le propriétaire le tire de cette paire de brancards. Fini avec le hâlage des charrettes. Il en est si fier qu’il se met à se moquer de son dalon encore attelé à la charretée de cannes.
S’il savait ce qui l’attendait à l’abattoir, il rirait moins: mettez-vous à sa place !
C’est notre attitude bien souvent: nous narguons notre voisin sans penser que notre sort n’est pas plus enviable que le sien. Loin s’en faut, parfois.

17. Bèf i trape par lo korn, domoun i trape par la lang.

Quel est le meilleur endroit où passer la corde pour attacher votre bœuf?
C’est autour de ses deux cornes, bien sûr, surtout si elles sont suffisamment écartées l’une de l’autre. Une fois que le nœud coulant est passé autour des deux cornes, à moins que la corde ne casse, votre bœuf ne peut plus s’échapper.
Ce sont aussi les cornes que l’on saisit d’abord, lorsqu’on est doté d’une bonne force, pour retenir un bœuf en attendant que l’on lui lie les pattes. C’est comme si on neutralisait les armes de son adversaire.
Pour attraper quelqu’un, ce n’est pas pareil : si vous voulez l’empêcher de s’échapper, le mieux est de lui lier les mains et les pieds ... Mais si vous voulez l’attraper à propos de quelque chose qu’il cherche à cacher à tout le monde, si vous voulez savoir quelle faute il a commise, si vous voulez connaître ses défauts, alors le mieux est de l’écouter parler.
Lorsque l’homme a bu un ou deux «sirops de canne pectoraux», il a la langue qui «se démaille» et la parole qui ouvre les ailes. Il raconte tout, surtout ce qu’il ne faut pas ... J’étais avec Untel lorsqu’il a volé le coq de Madame ... Et voilà l’homme pris!
Méfions-nous de notre langue. Un morceau difficile à tenir. Les conséquences de nos bavardages peuvent être graves.

18. Bèf i travaye, seval i manze.

Dans le temps “lontan” lorsque les gens élevaient encore des animaux, lequel parmi ceux-ci travaillait le plus ? Si vous répondez : le boeuf, vous êtes à peu près certain d’avoir 20/20. Le boeuf était effectivement reconnu comme un animal travailleur.
Pendant la coupe des cannes, par exemple, c’est cet animal même qui était debout le premier, dans le «grand matin». La grosse charrette chargée de cannes, il fallait qu’il trimbale ça dans tous les chemins caillouteux, par tous les sentiers boueux et défoncés ...
Le cheval aussi travaillait. Mais la différence, c’est que lui, il tirait la carriole de Madame, légère et élégante. Sinon, on lui demandait de temps à autre de transporter Monsieur lors de sa tournée à la «bitasion». Le cheval était bien soigné: nettoyé et brossé, nourri à l’heure pour que Monsieur n’ait jamais honte devant les autres gros-blancs comme lui.
Souventefois, lorsque le boeuf était entrain de transpirer à grosses gouttes, il pouvait voir son compère entrain de mâcher le fourrage à belles bouchées. Ce fourrage qu’il avait lui même rapporté du champ, la veille ...
C’est quelque chose qui peut aussi nous arriver. Ce n’est pas obligatoirement celui qui travaille qui en tire profit. Ce n’est pas le hâleur de pioche, ni le coupeur de cannes qui remplissent leur tire-lire lorsque le sucre se vend bien ... C’est plutôt le patron.
(On dit aussi: Bourik i travaye Milé i tous larzan).

19. Bèf lé gro, la bousri son mèt.

Parmi tous les animaux, en ce qui concerne la grosseur, le bœuf ne se classe pas dernier. En ce qui concerne la force, il en est de même. Il viendrait à l’idée de peu d’entre nous, et de peu d’entre les autres animaux, de vouloir se mesurer en un combat loyal, avec un bœuf. Sa grosseur, son air méchant et surtout sa paire de cornes - que nous aimons par ailleurs à tourner en dérision  - nous donnent à réfléchir. Nous accordons volontiers au bœuf, le statut, d’animal à «double côte» ...
Seulement, qu’il le veuille ou non, notre bœuf est condamné à finir dans une boucherie. Là-bas, dans l’abattoir, la lame fulgurante sera sans pitié, tenue par celui dont le métier est de tuer. Le bœuf aura beau se battre, se débattre, il finira par plier les genoux : il livrera son sang, avant de livrer sa chair. Cela n’est pas vrai seulement pour le bœuf. C’est vrai aussi pour nous.
Si forts que nous soyons aujourd’hui, nous trouverons demain, plus forts que nous.
Alors, il vaut mieux ne pas abuser aujourd’hui, de notre force, de notre grosseur, de notre pouvoir. Demain nous risquerions nous aussi d’être victimes de la puissance des autres. Si nous faisons du mal à l’heure présente, peut-être nous le fera-t-on payer dans le futur ?

20. Bilinbi la di : mang lé èg.

Pendant les guerres, le bilinbi a rendu service à notre famille : Maman s’en servait pour remplacer le vinaigre. Presque tout le monde avait alors, un pied de bilinbi au fond de la cour: c’est un petit fruit d’un vert tirant un peu sur le jaune-clair et qui charge en grande quantité directement Sur le tronc de l’arbre.
Aujourd’hui, par ces temps d’abondance, seules les femmes en voie de famille mangent des bilinbi. Elles cherchent ainsi à faire grincer leurs dents, à faire «amarrer» leurs bouches, à faire «péter» leurs langues ... Car, chez nous, les femmes enceintes ont la bizarre habitude de priser le goût acide. Elles aiment l’aigreur. Et justement quoi de plus aigre que le bilinbi ? À côté de ce fruit, une mangue sauvage verte ce n’est rien du tout, du sirop presque, dirons-nous!
Et pourtant cela n’empêche pas le bilinbi de clamer partout: Fichtre, va ! Que la mangue est aigre !
Eh oui ! Nous trouvons toujours les autres plus mal lotis que nous! Ils sont plus va-nu pieds! Plus vilains! Plus mal foutus!
Mais après tout, pourquoi pas? Si cela rend notre vie un peu plus supportable! Ce n’est pas si grave que cela.

21. Blan-la i pète, sé noir-la i san mové.

J’ai commis une nouvelle dont le titre est: Momone. Je prie le lecteur de me pardonner de parler d’un texte écrit par moi, ici, mais on n’est jamais mieux servi que par soi-même.
Bref! Momone c’est l’histoire d’une jeune fille qui travaille comme bonne chez de Bons blancs (les Firengson) .
Un soir, il y a une grande réception chez les Firengson. Momone passe le bol de potage. Au moment où elle arrive à côté de Madame Firengson, celle-ci, par inadvertance, lâche un pet sonore et aussitôt en accuse Momone. Cette dernière demande pardon à toute l’assemblée, gênée.
Momone joue ainsi son rôle de bonne parfaite et sauve l’honneur de sa patronne. Ce qui ne l’empêche pas d’être mise à la porte par Monsieur Firengson, le lendemain.
Seuls les petits sont susceptibles de commettre de basses choses.
Les grands en sont dispensés ...

22. Boire la rak, boire pa lespri.

C’est fichtrement vrai: il n’est pas interdit de boire un petit coup pour descendre la poussière du gosier; il n’est pas interdit de trinquer un coup avec un camarade de temps à autre ; de se laisser détendre par une larme du sang de nos terres ...
Mais il ne faut pas dépasser les bornes. Il ne faut pas aller jusqu’à être saoul et ne plus rien comprendre à rien. Il ne faut pas que ce soit le rhum qui nous commande, comme si son esprit prenait la place du nôtre. Il ne faut pas que nous acceptions de devenir les esclaves de la boisson.
Un homme est un homme et sa dignité, c’est son esprit, son intelligence, sa capacité de jugement, son aptitude à décider... Nous ne devons pas perdre notre dignité à cause du rhum ou de tout autre boisson alcoolique.
Boire un petit verre pourquoi pas ? Boire à en perdre la raison, non!
C’est vrai pour la boisson, c’est vrai aussi pour quantité d’autres choses qui finissent par nous asservir.
Aucune passion, aucun vice, aucune drogue ne doivent nous enlever notre qualité d’homme!

23. Bon bagou i sove lonèr.

Il en est parmi nous qui sont nés timides et ont une certaine honte à s’exprimer par les mots. Et il en est d’autres, au contraire, dont le filet a été bien coupé : leur langue est bien pendue et ils ne sont jamais à court de paroles.
Par exemple, il est une catégorie de gens dans les pattes desquels il ne fait pas bon tomber: ce sont les représentants.
Tout le temps qu’ils ne vous ont pas encore vendu quelque chose,  ils ne vous laisseront pas échapper à leurs torrents de phrases.
Leur langue réussit la prouesse de vous tenir à l’ourlet de votre pantalon. Le bagout de ces gens-la les fait vendre, nous fait acheter. Et nous achetons même ce dont nous n’avons pas besoin.
Leur bagout nous bouche les yeux et nous ramollit l’esprit.
Il arrive aussi que le bagout réussisse à sauver du déshonneur.
Par exemple, un écolier ; il n’a pas appris sa leçon et, comme un fait exprès, c’est lui que le maître a envie d’entendre.
Évidemment, l’élève ne peut sortir un seul vers de la belle récitation. Le maître s’énerve ! Heureusement, l’élève n’a pas la langue dans sa poche : le voilà qui se met à raconter au professeur que, hier soir, sa mère a eu une crise, il a été obligé de courir chercher un médecin, d’aller faire ouvrir une pharmacie, de grimper jusqu’à l’usine prévenir son père, de remplacer sa mère à la cuisine ... etc ... etc...
Le maître qui avait déjà sorti son stylo pour flanquer un zéro au petit bonhomme, se sent soudain tout attendri... Une larme lui monte à l’œil... Quel brave petit tout de même ! ...

24. Bon Dié i dor pa.

Ah ! Que voilà une chose dont nous humbles humains, sommes bien incapables ! Rester sans dormir, nuit comme jour tout le temps!
Nous, à un moment donné, nous aurons beau nous forcer, nous ne pourrons plus tenir et que cela nous plaise ou non, il faudra bien que nous nous glissions sous les couvertures pour ronfler un bon coup. Le corps humain est ainsi fait qu’il a besoin de repos, il a besoin de sommeil de temps à autre. Ne serait-ce que quelques instants, il faut que nous dormions.
Mais d’après ce proverbe, le Bon Dieu, lui, il n’a pas besoin de fermer ses yeux, il ne dort jamais.
Ce que nos «gramoun» voulaient dire par là, c’est que le «Bonhomme-de-la-haut» voit tout ce que nous faisons et en tient une comptabilité de tous les instants, sur son calepin : plus tard, l’heure venue, il nous rappellera à son souvenir. Et pour toutes malversations, nous aurons nos punitions.
Là, encore, nous voyons la confiance que les Réunionnais ont en Dieu. Cette foi dans une justice divine, aide peut-être notre peuple à supporter le peu de jours que chacun a à passer sur ce bout de terre.

25. Bon Dié i koné kosa li fé.

Dès les prémisses de sa naissance même, notre peuple s’est laissé installer dans une attitude fataliste: contentons-nous de ce qui nous arrive et ce qui arrive est inéluctable donc juste !
Il faut comprendre : la plupart de nos ancêtres étaient des esclaves et le seul espoir qui leur était permis - pour ceux qui n’avaient pas suffisamment de courage pour «sauver marron» dans les cirques - c’était la croyance dans une autre vie, où ils ne seraient pas dominés par un maître et où il n’y aurait plus de «chabouk:».
Alors, ils comptaient sur le Bon Dieu pour cela : la religion catholique qui les avait pris en charge tout de suite, avait renforcé encore cet espoir, pour un jour, à la grâce de Dieu, dans un autre monde ...
Si sur la terre ils souffraient, c’était sans doute pour être assis à côté des anges, là-haut.
Aujourd’hui il est donc naturel que notre peuple continue à placer une grande confiance dans le Bon Dieu. Tout ce qui arrive, autrement dit, tout ce qu’il a envoyé, est bien, est juste, puisque la finalité en est une récompense ailleurs que sur la terre.
Continuons donc à accepter notre sort malheureux avec l’espoir, qu’un jour nous serons heureux.
Avons-nous tort ou raison? Dieu seul le sait.
(Dieu fait bien ce qu’il fait. Lafontaine).
(On dit aussi : Bon Dié i koné kosa li fé : li la mète do lé dann tété nout momon).

26. Bon Dié i of son paradi, lo diab i of son lanfer.

Il fait chaud. Cela fait déjà un bon moment que l’on bavarde ensemble. Il est temps d’aller au bistrot boire un coup.
J’ai fait le calcul: j’ai 100 F dans ma “poche à cul” ; ma femme m’a demandé de rapporter une livre de saucisses, un kilo de tomates et 1 litre d’huile. Tout payé, j’ai encore de quoi te régaler d’un rhum ou d’une bière bien fraîche ...
- On va boire une bière, Antoine?
- Euh !... Si tu n’y vois pas d’objections ... comme ça fait longtemps qu’on m’en parle ... on dit que c’est bon pour les rhumatismes... Euh! Je boirais bien un peu de champagne, plutôt. .
- Du champagne? Mais tu es fou ! Tu sais combien ça coûte une bouteille de champagne?
- Euh !...Non!
- Bon! Est-ce que tu as déjà bu du champagne?
- Je sais: tu vas me faire le coup! Si je dis oui tu vas me demander pourquoi je veux encore en boire ; et si je dis non tu vas me dire qu’il ne faut pas commencer aujourd’hui.
- Non ! Je voulais seulement te dire que le Bon Dieu offre son paradis et le Diable son enfer. Je n’ai que 50 F à dépenser: je ne peux donc pas payer du champagne.

27. Bon Dié i pini pa galé.

Il faudrait qu’il ait son temps à perdre: le Bon Dieu. Abattre. Sa malédiction sur un galet ? Pourquoi faire ? Le galet en question ne tombera pas malade. Ce galet-la ne se cassera pas une patte en tombant du haut des branches d’un arbre! Ce galet-la ne perdra pas l’esprit. Il ne dilapidera pas sa fortune dans un jeu de cartes ...
Ni une malédiction, ni une punition ne peuvent rien sur un galet. Fort logiquement, donc, Dieu ne punit pas les galets.
Alors qui donc va-t-il punir? Vous, moi, nous tous ... Tous ceux qui ont usé du mensonge, tous ceux qui ont abusé de leur puissance, pour écraser de pauvres innocents, tous ceux qui ont profité des faiblesses des enfants ...
D’après nos «gramoun» il y avait toujours une punition qui attendait ceux qui avaient malversé et tous les «anprofitèr».
Seulement, à force de dire: «Bon Dié i pini pa galé», nous en arrivons à tout remettre entre les mains du Bon Dieu, à ne plus espérer qu’en sa justice ... Nous comptons alors trop sur le Bon Dieu et cela peut devenir un prétexte pour ne pas agir nous-mêmes.

28. Bon Dié lé gran.

Il y en a qui, pour plaisanter, ajoutent: «il mesure deux mètres», bien que le créole n’aime pas particulièrement rire à propos du Bon Dieu.
Il ne s’agit assurément pas, ici, de la taille du Bon Dieu. Parce qu’il n’a été donné à personne la possibilité de prendre un mètre et de mesurer la taille du Père tout puissant. Non ! Dans ce proverbe, il est plutôt question des capacités de ce gramoun-la,
La plupart des Réunionnais croient en Dieu : Que ce soit les Dieux des «Malbar», le Dieu de l’Église Catholique, le Dieu des «Zarab»... Que ce soit même un Dieu animiste, du plus beau galet de la rivière ...
Et tous, nous avons tendance à donner au Bon Dieu tous les pouvoirs possibles et imaginables. C’est sur lui que nous comptons pour punir celui qui nous a causé du tort, comme c’est sur lui que nous comptons pour nous sortir de notre malheureux sort ... Le Bon Dieu est si grand qu’il voit tout et qu’il a la capacité de tout arranger.
Seulement, nous ne devons pas oublier de nous battre nous aussi pour que les choses que nous désirons, arrivent.
Sinon, à un moment donné, le Bon Dieu lui-même va nous envoyer nous promener.

29. Bon kont i fé bon zami.

Vous le dirais-je, mes amis ? Dans notre société, l’argent joue un rôle de plus en plus important ! Pour un oui, pour un non, il faut pouvoir sortir le billet de la «poche à cul». Depuis que nous avons mis le pied dans le modernisme, il n’y a plus rien pour rien: bientôt même un bonjour on ne vous le donnera plus ; il faudra l’acheter, ou à la limite le louer à la journée ...
Alors, nous pouvons affirmer sans crainte de nous tromper que tout le monde aime l’argent. On l’adore. Comme un nouveau veau d’or.
Si je dois à mon ami cinq francs, il vaudrait mieux que j’essaye de les lui rendre le plus vite possible, et plus même, si je peux.
Sinon, le bougre va commencer par me faire des mines de constipé et puis, à un moment donné il cessera de m’adresser la parole:
Carrément ! J’aurais perdu un ami et trouvé un ennemi.
(Les bons sentiments vous font de bons amis. Les bons comptes vous les gardent).

30. Bon marsé i koute sèr.

Plus nous avançons dans le temps et plus les choses bon marché se font rares. Pourquoi ? Parce que la population mondiale augmente; la demande en objets de consommation est donc de plus en plus grande et la loi économique dite de l’offre et de la demande joue à plein. Tout renchérit ! Les matières premières comme la main d’œuvre ...
Alors, si par un heureux hasard, il nous arrive de tomber sur un objet bon marché, eh bien, notre première réaction est de sauter dessus tout de suite.
Seulement, voilà : si quelque chose est bon marché, cela veut sûrement dire que celui qui l’a fait, ou bien a agi à la va-vite, ou bien a lésiné sur la fourniture ... Il fallait un kilo de sucre, il n’en a mis qu’une livre et demie; il fallait du bon bois de tamarin il a choisi du bois importé ... Qu’importe ? Mais il y a eu faute quelque part ...
Alors, lorsque vous achetez l’objet vous croyez faire une bonne affaire: vous risquez d’en être très déçu! En effet, quelque temps plus tard, vous voilà obligé de vous débarrasser de l’objet... et d’acheter un autre pour le remplacer. Double dépense!
C’est pour cette raison que nos grands-pères disaient: bon marsé i koute sèr... Méfions-nous !
(Le bon marché coûte cher - Espagnol) On dit aussi: Bon marsé sé la ruine.

31. Bon travayèr na bon zouti.

Qu’est-ce qu’un bon travailleur? Bientôt, on ne le saura plus, à moins de se référer au passé de notre pays.
On peut toujours dire qu’un bon travailleur est quelqu’un de qualifié, qui connait bien son métier.
Mais qu’il soit qualifié ou pas, s’il n’aime pas son travail, il ne pourra vous donner que des résultats décevants. Une œuvre réalisée sans soin, même si elle réussit l’espace d’un moment à nous leurrer, ne pourra nous donner satisfaction bien longtemps.
Cela, parce que le travailleur n’a pas fait montre d’amour pour son œuvre.
Mais comment faire de la belle ouvrage si on n’a pas les moyens matériels adéquats ? Si les outils dont on dispose sont en mauvais état?
Donc le premier souci d’un bon travailleur c’est d’avoir de bons outils susceptibles d’ajouter à son coup de main.
Ce proverbe, nous dit que ce qui est bon va avec ce qui est bon et vice-versa. On peut même aller plus loin et affirmer qu’on peut connaître la valeur d’un travailleur en observant la qualité de ses outils.
On dit aussi: mové travayèr na bon zouti, mais c’est alors pour nous tromper.

32. Bon voizin, kouzin zermin, mové voizin, pinez morpin.

La femme ressentit de fortes douleurs. Soudain elle se mit à crier: elle perdait ses eaux.
Le voisin, le seul à avoir une petite voiture dans les environs était au lit, malade depuis trois jours. Il tremblait de fièvre ...
Lorsqu’il sut que sa voisine devait absolument se rendre à l’hôpital pour accoucher, l’homme n’hésita pas. Il s’enveloppa dans une couverture et sortit sa voiture.
Quelques instants après, dans de bonnes conditions sanitaires, naissait un superbe bébé.
Oui, un bon voisin, c’est quelqu’un qui est prêt à vous rendre service, qui vous veut du bien ... Il est comme un parent.
Mais un mauvais voisin, c’est la pire des choses. Il vous veut du mal et vous cherche noise à tout instant. Le moindre prétexte est saisi par lui pour des insultes, des querelles et même des coups.
Faisons tout notre possible pour que notre voisinage soit amical.

33. Boubou i guéri pa, lé bien avek son mèt.

Jadis, il n’y avait pas des quantités de médicaments comme à l’heure présente. Mais nos grands-parents étaient forts pour soigner toutes sortes de maladies en utilisant les fleurs, les feuilles, les racines et autres herbes, que la nature mettait grâcieusement à leur disposition.
Les petits bobos sans importance, ça se guérissait en deux temps et quatre mouvements.
Donc, le bougre qui traînait un bobo récalcitrant, montrait par là-même qu’il ne s’en souciait guère. Il ne s’employait pas à soigner son bobo et alors, bien sûr, le bobo s’en donnait à cœur joie. Au lieu de soigner le «borèr», on aurait dit que le bougre en voulait faire élevage.
Aujourd’hui, il y a encore des gens qui agissent comme cela: ils souffrent de quelque chose et au lieu d’essayer de s’en débarrasser tout de suite, ils laissent le mal s’aggraver ... Après, c’est trop tard!
C’est cela qu’on appelle l’insouciance.
Si nous voulons guérir un bobo, il y a toujours moyen de le faire. Seulement, cela suppose qu’on veuille lutter contre le mal. Fatalistes, nos «gramoun» ? Pas toujours.

34. Boubou mal soigné; péi mous blé.

Je ne peux m’empêcher de vous citer un proverbe Brésilien qui dit : le Brésilien est daltonien : quand il regarde un homme noir, il ne voit qu’un homme!
Serions-nous aussi daltoniens? Dans le sens où nous confondons souvent certaines couleurs : le brun avec le rose (un rôti pour nous doit être bien «roz»); le bleu et le noir (nous parlons d’un «kaf blé») ; le vert et le bleu (in «mous blé») ...
Peu importe ! Notre mouche bleue, encore appelée «mous a ver» est une mouche qui se complait à fréquenter les endroits les plus sales. Elle sert de vecteur à toutes sortes de microbes ...
Quand, jadis, l’hygiène et les moyens sanitaires faisant défaut, les gens laissaient leurs plaies sans protection, il n’était pas rare de voir des mouches s’y poser. Elles élisaient même domicile dans ces chairs abîmées.
Ne nous laissons pas aller à nos mauvais penchants. Ils nous entraîneront vite vers des fautes encore plus graves.

35. Boug i sorte loin, la qué la poin témoin.

Il fut un temps où beaucoup de gens du sud allaient s’établir dans l’Est.
A St Benoit où il y avait beaucoup de planteurs et des usines (sucrerie et conserverie), il y eut ainsi des arrivées nombreuses dans les années quarante.
C’étaient surtout des célibataires qui venaient chercher du travail: le plus souvent de solides gaillards aux mains carrées ...
Certains d’entre eux se faisaient adopter tout de suite par la population locale; d’autres  mettaient un peu plus de temps.
Rares étaient ceux qui repartaient.
Pour se venger de ceux-là qui, en repartant, avaient vexé les Bénédictins, on n’hésitait pas à faire courir sur leur compte de sombres histoires: - Il était venu ici parce qu’il était interdit de séjour là-bas !, Vous savez? On dit qu’il avait volé son dernier patron, là-bas! On dit qu’il avait déjà tué quelqu’un !
On inventait, ces histoires. Mais elles auraient pu être véridiques. Car ceux-là qui venaient de loin, n’étaient connus de personne.

36. Boug nana permi i tanpone.

Lorsqu’on nous délivre un permis de conduire, cela veut dire que des Inspecteurs de la Sécurité Routière ont vérifié que nous
savons conduire une voiture. Comme il le faut. En respectant le code de la route. À droite quand il le faut. À gauche si nécessaire.
Seulement voilà. Il yale chauffeur qui arrive en face. Lui il a un coup de pompe et ses yeux se ferment sur son volant. Ou alors, il est victime d’un malaise soudain. Ou encore, voilà Monsieur entrain de faire le joli cœur avec sa passagère ...
Le malheur est arrivé !
Tous les jours, cela peut se passer ainsi. N’importe qui est susceptible de commettre une faute, d’oublier quelque chose, de ne pas suffisamment porter attention à ce qu’il fait. Et l’accident arrive.
Ne nous mettons pas tout de suite en colère parce que notre enfant a cassé un verre. Il ne l’a certainement pas fait exprès. De toutes façons, il est possible qu’il vous rétorque: Boug nana permi i tanpone.
(Il n’est si bon charretier qui ne verse. - Français).

37. Bourik i manze pagot.

Dans le temps «lontan» les gens marchaient pieds nus. Et à la longue, la peau sous la plante de leurs pieds devenait si dure que même les pagot, n’y pouvaient pénétrer. Mais il n’est pas question de demander aux Réunionnais d’aujourd’hui d’en faire autant! Notre peau à nous est fragile comme celle d’une papaye mûre. Nous la protégeons des pagot de St-Paul grâce à des chaussures aux semelles épaisses... Mais malgré cela, il nous arrive de pousser un way ! de temps en temps lorsqu’une épine de pagot plus longue que les autres arrive tout de même à traverser notre semelle.
Si la pointe des pagot traverse des semelles de chaussures, ne parlons pas de la muqueuse tapissant notre bouche !
Et cependant, il est des moments ou une bourrique n’hésite pas à manger des pagot. C’est évidemment au moment où la faim lui remue les tripes. Si elle ne trouve rien d’autre elle est obligée de se contenter des pagot aux épines acérées.
Quand il le faut, il le faut. Lorsque le besoin commande, on n’a pas le choix entre quatre chemins. C’est vrai pour la nourriture. C’est vrai aussi pour d’autres choses.

38. Bourik la pa soif, i boire pa do lo.

Vous souvenez-vous des carrioles à bourriques?
On s’en servait pour aller livrer le lait en ville de grand matin ... L’homme a donné à la bête un peu de paille, un peu de son, du bon «zantak». Il a versé de l’eau fraîche dans la grande auge.
L’animal a bien mangé, mais il ne veut pas boire.
Alors l’homme pense que, tout à l’heure, pour le retour, dans la pente raide, sous le gros soleil de 9 heures, la bourrique aura chaud, suera et aura soif ; elle ne pourra plus tirer la carriole.
L’homme pense donc, qu’il vaut mieux que l’animal prenne ses précautions et boive maintenant.
Oui, mais il a beau plonger le museau de la bourrique dans l’auge, rien n’y fait. Elle ne boit pas!
Espèce d’animal entêté ! Quelle bourrique alors!
Nous sommes souvent comme cette bourrique. Lorsque nous n’avons pas envie de faire quelque chose, même si nous y avons intérêt, eh bien, nous ne faisons rien.
Si nous ne donnons pas à notre enfant le goût d’apprendre, l’envie de savoir, si nous ne pouvons pas éveiller son intérêt pour l’étude, nous ne pourrons rien lui apprendre.

39. Bred ièr sé roti zordi.

Qui ne se réfère pas un rôti à un bouillon de brèdes ? Que ce soit les brèdes-chou de chine, les brèdes morelles ou les brèdes pariétaires.
Qu’importe, ça ne tient pas 1a comparaison avec un bon rôti bien rose. Un rôti, ça vous met en appétit ; vous en avez l’eau à la bouche. Que l’occasion d’en manger se présente, et bien rares qui n’y succomberaient pas.
Notre petit côté vantard, nous amène souvent à dire que nous mangeons davantage de rôtis que de brèdes. Nous croyons, ainsi, mériter plus de considération de la part de nos interlocuteurs…
Mais c’est aussi une manie que nous avons qui nous fait toujours embellir notre passé ... Nous préférons oublier ce qui, dans la vie d’hier, était désagréable, pour ne retenir, que ce qui nous plaisait.
Nous préférons arranger nos souvenirs pour qu’ils soient moins ternes, pour qu’ils nous aident à rêver. Et c’est ainsi que les brèdes d’hier deviennent des rôtis d’aujourd’hui.

40. Bred i pinse pa son né, Lerk i mète fimié koté son pié.

Êtes-vous déjà passé sous un pied d’ylang-ylang, en fleurs, le soir ? Quelles délices ! Humez l’air ! Remplissez vos poumons !
Cela sent si bon que l’envie vous prend de rester là toute la nuit. ..
Il y a en revanche certaines odeurs qui vous obligent à presser le pas et à vous boucher le nez. Vous risquez de vous étouffer, tellement vous évitez de respirer.
C’est le cas lorsque vous êtes pris dans les émanations des égouts d’une grande ville. C’est le cas encore lorsque vous approchez d’un parc à bœufs ou d’une porcherie, à cause du fumier...
Le fumier vous oblige à vous pincer le nez.
Mais lorsque le jardinier met du fumier bien mûr au pied d’un chou de chine, ce dernier n’est pas du tout offusqué par l’odeur.
Au contraire ! Il est tout content. Car il sait que le fumier va le nourrir !
Ce qui n’est pas bon pour l’un peut l’être pour l’autre.
Le «bred» arrive à distinguer dans le fumier ce qui est primordial de ce qui n’est qu’inconvénient secondaire: nous devons en faire autant.



D

41. Dann batay i gingne pa méday.

Le genre humain est ainsi fait qu’il attache une grande importance aux honneurs.
Et le Réunionnais dans ce domaine n’est pas autrement que les autres: on affiche volontiers les récompenses, médailles et autres témoignages de satisfaction que la société nous a décernés ...
Pour le premier mai on se couvre la poitrine de médailles des travailleurs obtenues pour de bons et loyaux services ...
Pour le 14 juillet on arbore les décorations d’honneur, les médailles d’anciens combattants ...
Mais aucun de ceux qui, dans le temps, ont été de bons batailleurs ne peuvent en faire autant. Car les batailleurs n’ont jamais été utiles à la société.
Ce n’est que justice, parce que le plus souvent, ceux qu’on appelait les batailleurs étaient surtout des “zanprofitèr’’ qui tapaient sur ceux qui étaient plus faibles qu’eux.

42. Dann batay la poin lo fion.

Le «fion» ! Savez-vous ce que c’est ? Écoutez plutôt !
Jadis, un bon jeune gens, celui qu’on nommait un jeune gens «kranèr», se devait de rechercher le fion dans tout ce qu’il faisait. Il en était de même de la jeune fille, celle que l’on qualifiait de jeune fille «malèr» !
Le fion se retrouvait au niveau de l’habillement: le jeune gens kranèr portait son chapeau sur le côté, découvrant légèrement le début de la raie qui séparait ses cheveux brillantinés ; la jeune fille malèr portait un cercle sous sa jupe pour la gonfler alors qu’elle serrait sa ceinture pour se donner des reins de guêpe.
Pour marcher, on mettait du fion aussi : la jeune fille faisait rouler ses hémisphères fessiers ; le jeune homme roulait des mécaniques. Le fion c’était de la parade ...
Mais lorsqu’éclatait une bagarre, avait-on encore le temps de penser au fion ? Avait-on encore le temps de penser à son chapeau quand les coups de talon «zirondel» volaient? II fallait surtout se protéger des coups de l’autre et en donner ...
Dans les moments critiques il faut savoir être efficace.

43. Dann domino doub-sis pli lézé, pou konté li-mèm pli lour.

Dans un jeu de dominos, l’on a vingt-huit «bois». Parmi ces dominos, si on les mettait sur une balance, le plus léger serait certainement le double six, car il présente plus de trous que les autres. Mais lorsque la partie terminée, l’on compte les points, celui qui porte un double-six paie douze points: c’est lourd!
C’est pour cette raison que celui des joueurs qui a le double six dans les mains, essaye par tous les moyens de s’en débarrasser le plus vite possible, au risque de «mèt zonou», c’est à dire de frauder et de se faire attraper.
Ce qui paraît léger, peut être lourd; ce qui paraît doux est parfois amer; ce qu’on croit mal est peut être bien ...Ne nous laissons pas tromper par les apparences.

44. Dann gran débi i rode pa la pert’.

Ce proverbe concerne le commerce essentiellement.
Dans les grandes surfaces - géants, supers, et autres hypers qui fleurissent un peu partout dans notre île - on vend beaucoup.On vend en grande quantité. On vend énormément...
Il arrive que certains petits filous, profitent de la présence d’une clientèle extrêmement nombreuse, pour se permettre de petites indélicatesses.
On mange un paquet de biscuits par-ci ; on boit un jus de fruit par-là ; on dérobe même un petit quelque chose ... Et ni vu, ni connu, on sort du magasin. Sans bourse délier.
La grande surface a perdu de l’argent. C’est sûr. Mais le manque à gagner est tellement minime par rapport à la masse d’argent qui passe par les tiroirs-caisses en une journée. La perte n’est pas grave ! Elle passe inaperçue !
Si nous avons un choix à faire attachons-nous à ce qui est important et laissons tomber les détails.

45. Dann in sak sarbon i tire pa la farine.

Au jour d’aujourd’hui, il est plutôt rare que l’on se serve encore du charbon. Sauf à l’occasion d’une soirée barbecue.
Auparavant le charbon était bien utile : c’est avec lui qu’on chauffait les fers à repasser le linge, dans les fourneaux; c’est avec lui qu’on faisait cuire le gâteau «lanmsim», en le mettant dessus et dessous la marmite. Les gens achetaient ce charbon-là par sacs ...
Inutile de vous décrire les dits sacs, dans les boutiques de chinois. Ils étaient noirs. Le vendeur et l’acheteur, en manipulant un sac de charbon, se retrouvaient tout de suite avec des mains noires d’ailleurs.
On n’a jamais vu quelqu’un, dans ces conditions, se retrouver avec des mains blanchies, comme par de la farine. Pourquoi ? Parce que dans un sac de charbon, on ne trouvait pas de farine.
Voilà un proverbe dont on se servait auparavant, lorsque dans un ménage on avait pu constater de la fraude du côté de l’épouse: si un couple de noirs mettait au monde un enfant de peau claire, on n’avait plus confiance ... car disait-on: «dann in sak sarbon i tire pa la farine».
(À rapprocher de : D’un sac à charbon, il ne saurait sortir blanche farine).

46. Dann milié la min, la poil la poin.

Voilà une vérité constatée par tout un chacun : les poils nous poussent un peu partout (je parle, là, des hommes, mesdames) mais pas au milieu de notre main.
Le milieu de notre main est lisse. Comme si rien n’a le temps d’y pousser.
Nos ancêtres étaient de gros travailleurs et ils pensaient que les poils pouvaient aussi venir au creux de nos mains ; pour empêcher cela, il fallait que la main n’arrête jamais de tenir ou de faire quelque chose ... Et ils s’en trouvèrent bien, Car une main sans rien à l’intérieur pouvant la gêner était d’une efficacité sans bornes. La main était leur premier outil.
Qui sait? Peut-être que si nous perdons l’habitude de travailler avec nos mains, des poils pourraient y pousser ! Mon Dieu ! Quelle horreur !
(On dit aussi: dann milié la min la poin zépine).

47. Dann «oui» la poin batay.

Le Réunionnais n’est pas le plus grand bagarreur que la terre ait porté jusqu’ici. Ce n’est pas quelqu’un qui aime particulièrement les «ralé-pousé» ...
Pourquoi chercher noise à autrui? Il n’y a pas de médaille à y gagner!
Le créole sait que son interlocuteur est souvent entêté et que s’il dit non à tout ce que celui-ci lui demande, eh, bien, la discussion risque de s’éterniser et même de se transformer en dispute ...
Alors, il préfère dire oui pour en finir avec son vis-à-vis ... Même si à l’intérieur de lui-même il sait que ce oui ne l’a engagé à rien.
Voilà une attitude pas très honnête me direz-vous ? Vous avez sans doute raison! Mais une bagarre aurait-elle été mieux?
Ajoutons tout de même que, si tout le temps, nous prenons l’habitude de dire oui et de ne jamais tenir notre parole, nous finirons par tuer la confiance des gens ...
On dit aussi : Ek oui la poin boubou. En Haiti on dit : Di oui koupé kont’)

48. Dann vié marmit i fé méyèr kari.

Lorsqu’on se sert d’une marmite pour la première fois, il est possible que votre kari laisse percevoir, un goût bizarre ! Il est conseillé, au préalable, de faire bouillir de l’eau dans la marmite neuve; à plusieurs reprises même, s’il le faut: le goût bizarre disparaîtra.
Rien de tel pour la préparation d’un bon plat, qu’une marmite «aviné», c’est à dire ayant servi maintes et maintes fois: la cuisinière est sûre que les épices dont elle usera, donneront au plat le parfum et le goût qu’elle attend d’eux ...
Le Réunionnais pense que plus sa compagne a pris de l’âge, plus il doit s’entendre avec elle ... au lit comme dans tous les moments de la journée.
Tous les deux sont tellement habitués l’un à l’autre qu’ils se connaissent mutuellement d’une manière parfaite. On se pardonne les défauts, on s’exagère les qualités.
Ce que l’âge fait perdre en beauté, il le rend en expérience.
(À rapprocher de: Dans un vieux pot, on fait de bonne soupe).
(Brantôme dit: un vieux four est plus aisé à s’échauffer qu’un neuf).

49. Dann zef poul, i sorte pa ti kanar.

Naguère encore, une expression contraire à ce proverbe, avait connu une certaine vogue. On disait alors : «I kouve zef poul, I gingne ti kanar !».
C’était l’époque où, de notoriété publique les scrutins électoraux étaient entachés de fraude. La volonté populaire qui s’exprimait dans le choix des bulletins de vote était bafouée par le bourrage des urnes.
Les électeurs déposaient dans l’urne des bulletins X et le soir, au dépouillement il ne sortait que des bulletins Y.
Cela ne se peut. Cela ne se doit. C’est pourquoi le proverbe dit : d’un œuf de poule, il ne peut sortir un petit canard!
Cela peut s’appliquer dans d’autres domaines: les enfants que nous mettons au monde ne peuvent pas ne pas nous ressembler (au moins sur certains points).

50. Dé kok i sante pa dan lo mèm poulayé.

Aujourd’hui il y a dans l’île des élevages industriels: les poules pondeuses, les poulets de chair, les coquelets sont regroupés par centaines et élevés en batteries.
Auparavant il y avait surtout des élevages familiaux: un «garene» (clapier) avec 4 ou 5 lapins dedans, un parc avec un cochon à engraisser, un poulailler... .
Dans le poulailler il y avait 3 ou 4 mères-poules et puis un coq.
Ce dernier suffisait pour monter les poules et féconder leurs œufs. Il était le roi du poulailler, le seul à y chanter au lever du soleil.
Nul besoin n’était d’offrir aux poules un deuxième coq, sauf si le propriétaire avait constaté certaines défaillances de la part du premier par des œufs «clairs» ne donnant pas de poussins, par exemple ...
L’arrivée du second coq déclenchait des bagarres bien sûr. Et l’un des deux protagonistes pouvait rester sur le carreau ...
Le premier coq avait intérêt à jeter toutes ses forces dans la bataille car il savait que, si son maître avait acheté un second coq, c’était qu’il avait l’intention de l’éliminer.
Car deux coqs ne chantent pas dans le même poulailler.
La même armée ne peut pas être commandée par deux chefs différents.
C’est vrai pour toutes sortes d’entreprises humaines ...

51. Dé montagn i rankont’ zamé, Dé moun i rankonte touzour.

C’est bien vrai ! Où avez-vous entendu parler de deux montagnes qui se seraient rencontrées. Si cela se faisait, quelle catastrophe ! Car deux mastodontes de cette taille qui se déplaceraient, cela déjà, occasionnerait des bouleversements inimaginables. Leur rencontre, embraserait le monde !...
Mais ce que deux montagnes ne peuvent pas faire, deux personnes le peuvent.
Les gens ont leurs pieds pour les transporter ; en outre ils peuvent aussi utiliser beaucoup de moyens de locomotion : le vélo, l’auto, le bateau, l’avion ...
Souvent, il n’est pas nécessaire qu’une personne soit à la recherche d’une autre, pour que toutes deux se rencontrent. Le hasard peut y jouer un rôle.
Nos «gramoun» voulaient nous dire par là :»si vous avez fait du mal à quelqu’un, ne croyez pas que vous pourrez vous soustraire mal à sa vengeance à jamais ! Tôt ou tard, il vous retrouvera et alors…»
(On dit aussi : dé vivan i rankonte touzour. En latin médiéval on Les montagnes ne se rencontre pas, mais les hommes).

52. Dé poul i kouve pa dann mèm ni.

Eh bien, figurez-vous que moi j’ai déjà vu deux poules couver les mêmes œufs. Mais pas en même temps bien sûr.
Il y avait la vraie poule couveuse et puis une autre, jalouse et désireuse d’avoir des petits sans doute, qui épiait la première et cherchait une occasion de monter sur le nid. De temps à autre la couveuse quittait ses œufs pour aller se dégourdir les pattes, boire une gorgée d’eau, manger quelques grains de maïs ou tout simplement pour se secouer un peu et se débarrasser de ses «poulpoul»... Alors l’autre en profitait.
Mais dès que la vraie couveuse revenait c’était la bagarre qui éclatait, au risque de briser les œufs.
Deux poules ne peuvent pas se mettre d’accord pour couver dans le même nid.
Deux femmes c’est pareil: elles habitent difficilement sous le même toit; elles ne sont pas capables de s’occuper du même mari...
Dans certaines sociétés cependant, un homme, peut avoir plusieurs femmes sous son toit !... Des hommes courageux !

53. Dernié i goute la sos.

Si vous demandez à un écolier quelle place il préfère, il va vous dire la première ... Et non la dernière ... Du moins, cela était vrai naguère encore !
Le plus souvent nous aimons être les premiers ; ne nous le cachons pas.
Mais il y a quelque chose pour lequel le Réunionnais préfère être dernier c’est pour se servir à la marmite.
Il n’est pas rare en effet, d’entendre un créole annoncer qu’il veut le «ranpang», c’est à dire la croûte du riz ou du kari, au fond de la marmite ou surtout annoncer qu’il souhaite avoir le reste de sauce.
Et il est vrai, qu’avec cette sauce, nous apprécions bien notre «gazon» de riz.
Il ne faut pas toujours nous tracasser pour une place. Il ne faut pas nous battre pour être en tête et passer devant les autres. Ce n’est pas toujours le premier qui goûte mieux la vie.

54. Destin la montagne sé fini dan la mer.

«Yùgong yi shan» (Comment Yùgong déplaça la montagne) est une légende chinoise, dans laquelle un vieillard qu’on nommait le sot, décida un jour de déplacer une montagne qui le gênait dans ses déplacements.
On se moqua de lui. Mais pierre par pierre le sot commença a transporter la montagne. Opiniâtrement il continuait.
Et quand on lui disait qu’il mourrait sans avoir fini son travail, il répondait que ses enfants continueraient et les enfants de ses enfants aussi ...
Content de lui il ajoutait : nous, nous serons de plus en plus nombreux, les pierres de la montagne de moins en moins nombreuses!
Et voilà comment Yùgong déplaça la montagne.
Ce que l’homme a pu faire la Nature le fait aussi. Imperceptiblement peut-être, mais encore plus opiniâtrement.
Jour après jour l’eau, le vent, tous les phénomènes de l’érosion usent la montagne et la conduisent vers son destin qui est de finir dans l’océan ...
Avec le temps tout finit par se faire.
(On dit aussi: tout do lo latèr pou fini dan la mer).

55. Dézord lam la mer i anpès pa ti poison dormi.

Les lames de la mer font vraiment beaucoup de bruit: elles vont, viennent raclent le gravier, charroient les galets, roulent le sable et claquent les caps du littoral ... Elles prennent leur élan, grognent, ronflent et foncent...
Raououou ... chouaaaa !... Oh quel tapage !
Mais tout ce tapage-la n’empêche en aucune façon les poissons de dormir lorsqu’arrive l’heure de se reposer les yeux.
De toutes façons que pourraient faire d’autre, les poissons ?
Changer de lieu de vie ? Ils ne peuvent vivre en dehors de l’eau ... Demander à la mer de faire silence, à l’heure de leur repos? Le muet et le sourd conversent-ils ensemble?
Alors l’habitude aidant, petits et gros poissons ne font plus attention au boucan des lames de la mer quand vient l’heure de dormir.
Nous devons en faire autant : faisons ce que nous avons à faire sans trop nous préoccuper de ce qu’on dira aux alentours.

56. Di pa.. «Fontène zamé ma boire ton lo».

Dans ce temps-là, tout le monde n’avait pas un robinet dans sa cuisine ni même dans sa cour.
Le plus souvent, on était obligé d’aller chercher de l’eau, dans un «ferblan», dans un rozoir ou encore dans un «séo» à 1a rivière.
Ceux qui avaient les moyens, stockaient l’eau de pluie dans des «bay» métalliques ou de petits bassins en béton ...
Les plus chanceux étaient ceux qui habitaient près d’une fontaine publique: les enfants se chargeaient alors de la corvée de l’eau, matin et soir.
Les jeunes filles des hauts, descendant à la messe, le dimanche matin, s’arrêtaient à la fontaine, se passaient les pieds sous l’eau et enfilaient leurs chaussures pour aborder la ville ...
Le voyageur assoiffé, collait sa bouche au robinet et suçait l’eau fraîche.
Elle était bien utile, la fontaine! C’est pour celle raison que nos gramoun ne voulaient pas qu’on dise: «Fontène zamé ma boire ton lo».
On ne sait pas de quoi sera fait demain et peut être aurons-nous besoin de l’eau de la fontaine.
(Cervantés : Que personne ne dise : Fontaine, je ne boirai pas ton eau !).

57. Dire ek fèr, sé dé.

Il y a beaucoup de gens qui sont comme ça : si vous les écoutez trop, vous risquez de finir pendu !
À les en croire, ils sont capables de faire n’importe quoi : une table? C’est facile à fabriquer! Un poste de radio? Que ça ?
Allons donc! Ils peuvent en fabriquer un en un clin d’œil! Un frigo? Rien de plus facile ! Demain ils vont vous en faire un !
Pour les promesses, on peut compter sur ces gens-là ! Pour tenir les dites promesses, c’est une autre paire de manches!
Si vous comptez sur cette sorte de gens-là, vous risquez d’attendre longtemps.
Ou bien ils n’ont pas la capacité de tenir leurs promesses; ou bien ils y mettent une certaine mauvaise volonté, une négligence décourageante !
Entre ce qu’ils disent et ce qu’ils font vraiment, il y a de la place pour le cimetière des volontaires.
Dire et faire ce n’est vraiment pas la même chose.

58. Do boi la pa la pay.

Bien sûr que le bois, ce n’est pas de la paille. Loin s’en faut!
Nous qui avons été des enfants de la campagne, nous savons bien ça : si Maman nous disait: «va chercher un paquet de paille pour les cabris» ou si elle nous disait: «va chercher un paquet de bois et surtout ne rapporte pas du bois vert», eh bien nous n’avions pas intérêt à confondre les deux ordres.
Sinon, le fouet de branche de pêcher, passé à la cendre, attendait nos fesses ... À genoux sur les grains de filao, petit chenapan !
Nous on préférait le paquet de paille. Car, pour le même poids, le bois nous faisait davantage mal à la tête, malgré le «sonbli» de «trénas» que l’on se posait sur le crâne. Mais quand on nous demandait du bois, il fallait apporter du bois.
Il est rare que l’on puisse confondre deux choses différentes sans qu’il y ait des conséquences, bien souvent fâcheuses.

59. Do lo i étène do fé, do fé i fé sek do lo.

Tout le monde a déjà vécu cette expérience : si vous jetez de l’eau, en bonne quantité, sur un feu, vous l’éteignez; si vous laissez une casserole d’eau sur le feu, trop longtemps, vous risquez de brûler le fond de votre casserole: il n’y a plus d’eau dedans au bout d’un certains temps.
Le feu et l’eau agissent l’un sur l’autre “dialectiquement”.
Cela veut dire que rien n’est à sens unique dans la vie. Si l’un pousse, l’autre résiste; si l’un tombe, l’autre monte ... Et c’est grâce à toutes ces interactions que le monde garde son équilibre.
Cela veut dire aussi que chaque chose à sa spécificité, son utilité.
Chaque homme apporte à l’autre sa complémentarité.

60. Do lo i pé dormi ; mé zamé mon zénemi.

On dit qu’une eau dort lorsqu’elle est immobile, ou tout au moins, lorsqu’elle donne l’apparence d’être immobile. On n’y voit pas la manifestation d’un courant quelconque.
En fait, il doit bien y avoir un mouvement de l’eau, car sinon, elle finirait par pourrir. Mais le mouvement est imperceptible ...
Alors pour nous, l’eau dort. Elle se livrerait tout entière au sommeil, à l’inconscience ...
Nous n’aurions, alors, rien à craindre d’elle.
Il n’en est pas de même en ce qui concerne notre ennemi.
Lui, il ne dort jamais. En fait, Comme tout être vivant, il doit bien, de temps en temps être pris du besoin de dormir. Mais il ne le fait pas au moment où les autres le font. C’est-à-dire que c’est la nuit, au moment ou, nous, nous fermons les yeux, au moment où nous tombons nos défenses, que lui, il risque de nous attaquer.
Si nous connaissons des ennemis, soyons vigilants.

61. Do lo i pran pa si fey sonz.

Avez-vous des “sonz” d’ornement chez vous? Si oui, vous avez sans doute déjà remarqué que, lorsque vous arrosez la plante, quelques temps plus tard, ses feuilles vous rendent votre eau.
Les feuilles de sonz exsudent le trop plein : de fines gouttes pendent au bout des feuilles et tombent une à une...
C’est bizarre ! Les feuilles de sonz sont donc traversées par l’eau, par la sève, mais ne se laissent pas pénétrer, ne se laissent pas mouiller par l’eau que vous jetez sur elles : l’eau ne prend pas sur les feuilles de sonz (Colocase ou taro).
Les feuilles de sonz sont imperméables. On les dirait couvertes d’un corps gras qui fait glisser l’eau ...
On les dirait protégées de la pluie.
Nous aussi nous devons avoir une carapace qui nous mette à l’abri des attaques verbales ou autres de ceux qui nous veulent du mal.

62. Do lo kourant’ i pouri pa.

L’un de mes amis avait acheté un petit coin de terre sur lequel courait un petit ruisseau. Il vit tout de suite tous les avantages qu’il pouvait en tirer.
Il fit creuser un bassin, et détourna un peu d’eau pour le remplir : il pensait élever des canards.
Au bout d’un certain temps, il commença à sentir une forte odeur de pourriture venant du fond de sa cour.
L’eau du bassin, non renouvelée avait perdu de sa fraîcheur; les feuilles des arbres des alentours s’y décomposaient ; un rat crevé flottait à la surface.
Alors mon ami comprit qu’il fallait créer une arrivée d’eau plus importante et une sortie. C’est ce qu’il fit, créant du même coup un courant dans le bassin.
L’eau régénérant son oxygène continuellement resta bien vivante et il put même y élever des «kamaron» ...
Nous aussi nous nous sclérosons en vivant renfermés sur nous-mêmes. Rencontrons les autres et nous en serons fortifiés.

63. Domand pa lo diab lo bénite.

Si vous avez besoin d’eau bénite le mieux est d’aller à l’église et d’en parler au curé, ou d’en prendre dans le bénitier.
D’après ce qu’on dit, le diable lui, ne se sert pas d’eau bénite, il en a même peur !Alors, bien sûr, si vous voulez de l’eau bénite n’allez pas la chercher auprès du diable : c’est même le seul endroit où vous êtes certain de ne pas en trouver.
Il ne faut pas chercher l’impossible.
Sachons nous contenter de ce qui est en nos possibilités: voilà ce que nous enseigne ce proverbe.
Remarquez qu’il existe des gens qui font exprès de chercher l’impossible; Comme ça ils ont un prétexte pour ne pas remplir un devoir, pour ne pas tenir une promesse ...
Bon ! Mais cela ne doit pas être notre manière de faire et ne demandons surtout pas l’impossible aux autres.

64. Domand pa mon frèr si moin lé volèr.

La famille est quelque chose d’important pour nous, Réunionnais. C’est dans cette cellule que résident les principales valeurs de notre société; c’est là que nous apprenons à lire notre identité; c’est là que nous nous réfugions dans les moments difficiles.
Le père et la mère sont bien sûr, les poteaux qui soutiennent tout cet édifice. Mais il y a aussi - ou tout au moins, il y avait aussi - le grand-père et la grand-mère qui en étaient les «zarboutan»... Et puis il y a les tantes, les oncles, les cousins, les cousines. Il y avait même les «famiy loin-loin», les «famiy i konsidère» etc. Et les frères et les soeurs !
Tout ce petit monde s’entend - s’entendait - bien ! Et les frères entre eux encore plus !
Alors, il n’était pas question pour moi de dénoncer mon frère, quelle qu’ait été sa faute! C’était plus fort que moi.
Si vous voulez savoir si mon frère a volé, informez-vous auprès de quelqu’un d’autre. Pas auprès de moi: j’ai ce qu’on appelle l’esprit de famille et je ne salirai pas mon propre nom.

65. Do miel lé bon ; Pikir mous la pa kouyon.

Aujourd’hui, dans notre île, il y a des gens qui font comme métier l’élevage des abeilles. Jadis il n’y avait pas d’apiculteurs chez nous, mais on consommait du miel tout de même !
On faisait même de la cire, de la bonne cire d’abeilles. Parce qu’à cette époque-là, il y avait encore des abeilles sauvages ...
Mon oncle était un spécialiste pour «tirer» les mouches. Il m’emmenait parfois avec lui.
Nous partions de bonne heure à travers bois et ravines. À un moment donné mon oncle s’arrêtait, suivait quelque chose des yeux dans le ciel: je ne voyais bien sûr. Puis il me désignait un endroit du doigt: nous étions censés y trouver des gaufres.
Ça ne loupait pas. Alors mon oncle me demandait de rester à l’écart et de l’attendre. Quelques instants plus tard, il revenait avec un «soubik» plein de gaufres qu’il avait tirées les mains nues. On en mangeait tout le long du chemin du retour en pensant aux autres qui devaient avoir l’eau à la bouche, à la maison ...
Une fois, j’ai voulu attraper une mouche à miel posée sur une fleur. Mal m’en a pris! J’ai poussé un tel cri de douleur que mon oncle est accouru affolé ...
Ce qui est bon doit se mériter. Sachons payer le prix qu’il faut pour jouir des bons moments de la vie.

66. Domin, la pa kui, sa !

Nous connaissons tous la promesse d’un coiffeur qui avait apposé à la porte de son salon une pancarte sur laquelle on pouvait lire : Demain, je rase gratis !
Nous savons aussi que le lendemain, lorsque les gens venaient se faire raser la barbe, la pancarte était toujours en place: demain ...
Et alors les clients du barbier comprenaient qu’ils n’avaient pas affaire à un sot...
Oui, demain sera toujours demain. Et comme nous le dit le proverbe, le rôti prévu pour demain, n’est pas encore cuit, aujourd’hui ! Il peut se passer beaucoup de choses avant que le rôti ne soit à point et ne tombe dans notre assiette.
Ne vivons pas dans le futur et ne nous berçons pas trop d’illusions.
(Les antillais disent: Démin sé an kouyon. En Arabe on dit: On a semé le mot demain, et il n’a pas poussé).

67. Domoun i fé larzan ; La pa larzan i fé domoun.

C’est bien vrai, non? D’où vient l’argent? C’est l’homme qui lefait, avec du métal, avec du papier ... Pas n’importe lequel d’entre nous, bien sûr ; mais ceux qui sont à la tête de la
Nation ... Peu importe d’ailleurs que ce soit l’un ou l’autre, ce sont toujours des hommes.
L’argent est une création de l’homme.
L’homme est il une création de l’argent? Je sais ! Vous pourriez me répondre : Cela dépend ! Je vous comprends. Monsieur Untel, sans son argent, eh bien ... Oui, je vois ce que vous voulez dire ! Vous avez raison: l’argent, ça peut vous changer une personne, ça peut vous repeindre le portrait, ça peut même vous acheter une réputation.
C’est vrai ! Mais cela reste tout de même dans le domaine du figuré.
L’argent est important, mais ce n’est pas lui qui donne la vie.
Nous ne pouvons pas nous en passer, il est vrai mais nous ne devons pas en être les esclaves.

68. Done in parésé in bousé manzé, li kab osi domand’ aou masé.

Notre peuple est-il paresseux? Je répondrai: pas plus qu’un autre!
Mais depuis quelque temps, nous devons reconnaître qu’il a une certaine tendance à éviter le face à face avec le travail. À qui la faute?
On lui a dit: Assieds-toi, on te donnera à manger! Alors il s’est assis, lui qui avait l’habitude de se tenir debout. Et plus ça va, plus il trouve que ce n’est pas si désagréable que ça, d’être assis!
Bref! Si notre peuple n’est pas encore un peuple de paresseux, il risque de le devenir !
Il sera comme cet homme qui demande la charité, au lieu d’aller travailler, et qui, lorsqu’on lui donne quelque chose à manger, n’hésite pas à demander qu’on lui mâche la nourriture avant. De peur de se fatiguer la mâchoire !
C’est trop! Souhaitons que nous n’en arrivions pas là !

69. Dovan zétranzé lo diab i sère son ké.

Ce soir «Gran diab» et sa femme reçoivent des invités. Il y aura tout le gratin : des hommes et des femmes de la meilleure éducation et surtout, leurs enfants, tout frais, tout roses ... De la bonne chair tendre et appétissante !
Gran diab et sa femme en sont friands. Saturne dévorait bien ses propres enfants dès leur naissance et trouvait ça si bon !
Seulement voilà : si Gran diab veut attirer les enfants à lui, plus tard, sans leurs parents, il ne faut pas qu’il leur fasse peur ce soir.
Et ce qui fait le plus peur aux enfants, il le sait, c’est sa queue!
Cette queue qui fouette l’air et siffle dangereusement ! Il lui faut donc, rentrer sa queue dans son pantalon : la cacher.
Dans la vie, combien de gens agissent ainsi : ils ramassent leur queue, c’est à dire qu’ils cachent leurs défauts, s’achètent une conduite, se donnent bonne réputation, avant de s’attaquer à ce qu’ils veulent!
Après, la queue réapparaît.

70. Dovèr na la pat’, lé plin zarèt pou trang out sat’.

Connaissez-vous le «dovèr» ? C’était naguère, le nom du maquereau, ce poisson salé qui arrivait ici en caques.
On l’appelait dovèr, à cause de la couleur de son dos, légèrement bleutée (pour nous, Réunionnais, entre le bleu et le vert, la différence n’est pas grande). À cause aussi du fait que le mot «makro» (maquereau en Français de France) paraissait trop gros, trop insolent dans la bouche de nos pères.
Bien sûr le dovèr sur pattes, était lui, l’autre makro : pas le poisson, l’homme.
Et d’après le proverbe, celui-là de dovèr, il n’avait que des arêtes, c’est à dire rien de bon, lesquelles étaient susceptibles d’étrangler votre chat. Et Dieu seul sait si le chat est un animal qui mange en décortiquant soigneusement sa nourriture !
Eh bien malgré ça, le dovèr était là pour étrangler votre chat, c’est à dire pour vous faire du tort.
Aujourd’hui, cela a-t-il changé?

71. Do vin débousé ou la pa fini : do vin san tardé pou égri.

Dans le temps lontan les seuls vins connus ici - mis à part le vin de Cilaos - étaient ceux venant d’Algérie.
Le dimanche pour accompagner un bon «kari volay» on débouchait la meilleure bouteille de vin rouge : Royal Kébir... On appréciait aussi le Aïn Rais rouge et le Filon d’or blanc.
Lorsque des amis participaient au repas, on finissait le litre débouché, parfois même on vidait un deuxième.
Si dans une bouteille, juste entamée, il restait suffisamment de vin, on essayait de le garder au frais. Le frigo n’ayant pas encore fait son apparition, on allait jusqu’à enterrer la bouteille dans un coin humide ...
Lorsqu’on reprenait le litre, il ne restait plus qu’à jeter le contenu car le vin avait aigri ...
Ce qui doit être fait aujourd’hui ne gagne pas à être fait demain.



E

72. Ek in brin zerb, i anbare pa la rivièr.

Faire un barrage sur un cours d’eau! Quel travail de Titans!
On se lance dans de telles entreprises pour la production d’électricité par exemple: c’est le cas dans les hauts de St Benoit, à Takamaka ; ou encore dans la région de Ste Rose, sur la rivière de l’Est.
Le barrage est un ouvrage d’une robustesse et d’une solidité à toute épreuve ... ou presque. Car malgré les tonnes et les tonnes de barres de fer et de béton, il arrive que le cours d’eau gonfle tellement ses eaux qu’il parvient à rompre toute résistance.
Cela est déjà arrivé ailleurs!
Comment donc barrer une rivière avec un brin d’herbe? C’est ridicule.
N’essayons pas l’impossible, surtout lorsque nous avons peu de moyens.
(On dit aussi: ek in brin la pay i anbare pa in bra d’rivièr).

73. Ek in koson i fé pa in seval dé kours.

On ne peut guère comparer un cheval et un cochon: L’un a des pattes longues et musclées et le corps fin et harmonieux ; il file comme le vent; l’autre a quatre pattes trapues, un corps rond comme une barrique ; il passe son temps à se goinfrer et à prendre du lard.
L’un ne peut donc prendre la place de l’autre. Et si vous voulez gagner une course en grimpant sur le dos d’un cochon, eh bien, vous vous ridiculisez !
Dans la vie c’est tout pareil: d’un instituteur, on ne saurait faire un bon coupeur de cannes! Il a des reins trop “mol” et la main trop fragile ... De même, d’un homme qui sait à peine signer son nom, vous ne ferez pas un bon journaliste.
Ou, alors il ne faut pas s’attendre à de bons résultats. Il n’y a qu’à voir autour de nous.

74. Ek la bous i vand in pèp.

Un lopin de terre peut-être vendu, puisque le matérialisme économique l’a emporté sur l’idéalisme utopique voulant que la terre ne soit à personne donc à tout le monde.
Il y a même des États qui vendent des îles leur appartenant.
Jadis, du temps de l’esclavage, ou pouvait même vendre un lot d’esclaves avec une propriété puisque l’esclave n’était qu’un bien.
Mais aujourd’hui peut-on encore vendre la terre et les gens qui sont dessus ?
Oui. Dans deux cas.
Dans le premier cas, on prend le pays et le peuple qui y vit: c’est la conséquence des guerres et de la puissance des armes. C’est le recours à la colonisation.
Dans le deuxième c’est moins grave: il s’agit des errements dont nous pouvons être victimes à cause de notre langue.
Avec notre langue nous pouvons vendre des gens, c’est à dire les trahir, les dénoncer ...
Je disais tout à l’heure que c’était moins grave que le premier cas ... Avais-je raison?

75. Ek la bous kosa i fé pa ?

C’est vrai : au sens premier, que ne fait-on avec la bouche?
On mange! C’est à quoi on pense tout d’abord. On parle. On peut respirer.
On peut jouer d’un instrument de musique. On peut exprimer des sentiments avec le jeu des lèvres et des joues.
On crie. On geint. On souffle ...
Mais le sens du proverbe est ici: Qu’est-ce qu’on ne fait pas en paroles? Qu’est-ce qu’on n’est pas capable de faire?
Rien ! On peut tout faire en paroles. On peut avoir toutes les qualités.
On peut égaler les plus puissants ! On peut faire croire à l’incroyable!
Le problème est le passage aux actes. Et là ce n’est plus aussi facile.
Celui qui emploie ce proverbe, veut vous dire : tout ce que vous dites est bien, mais j’attends de vous juger aux actes ...

76. Ek lo vant’ i mète pa piès.

«Mète piès», dans notre langue c’est rapiécer ou raccommoder, c’est à dire boucher un trou dans un tissu en cousant dessus un morceau, de manière à ce que le linge puisse servir encore.
En temps de pénurie, nos gramoun faisaient merveille pour raccommoder des robes et des pantalons et prolonger ainsi leur espérance de vie.
«Ek lo vant i mète pas piès» , cela veut dire que lorsqu’on a faim, on a faim. Ce n’est pas pour faire semblant. Il n’est pas question, alors de «mète piès» avec le ventre, c’est à dire de tromper la faim.
Ni une bonne parole, ni une caresse ne peuvent faire attendre.
Ceux qui ont connu les temps de guerre s’en souviennent: lorsqu’on n’a rien à manger, cela fait mal.
Aujourd’hui, nous devons conserver cette peur de la faim.

77. Ek ‘’manfou’’ i fé pa la kaz.

Jadis, faire une case, n’était pas aussi difficile que traverser un bras de mer à la nage. Et chacun avait son chez soi.
Point n’était besoin d’accomplir toutes les démarches actuelles pour remplir les formalités administratives. Point n’était besoin de payer les services d’un architecte, d’un maître d’œuvre, ni même d’un entrepreneur.
Quand on ne trouvait pas à se loger dans un «kalbanon-tabisman», on se construisait un «boukan» au toit de paille et aux arcsboutants de zanbrozad ... Toute la famille, même éloignée y mettait la main. Les voisins aussi...
Et la case se dressait rapidement.
Il y avait à cette époque un garçon qui voulait se marier. Son père lui conseillait de donner un coup de main aux voisins pour, quand viendrait son tour de construire une case. Il ne voulait pas.
- Comment feras-tu si les autres ne t’aident pas un jour ?
- ...M’enfous .!
Un jour son père lui dit :
- Eh bien c’est avec ton M’en fous que tu construiras ta case un jour.
Le jeune homme n’a Jamais eu de case pour abriter sa famille.
Le je m’en foutisme est une mauvaise attitude qui peut porter préjudice à nos intérêts.

78. Ek ‘’mersi’’ i sar pa la boutik.

Si vous allez à la boutique, c’est pour acheter. Si vous achetez, il faut payer... Cela a toujours été comme ça et ce n’est pas demain la veille où ça changera.
Le commerçant n’est pas quelqu’un qui aime donner et il a sûrement raison, puisque ce qu’il a, lui, il a fallu d’abord qu’il l’achète...
Donc si vous prenez quelque chose dans une boutique, il ne faut pas croire qu’en disant merci vous pourrez combler l’attente du commerçant.
Les remerciements ne sont pas des paiements. Et si vous n’avez que cela dans votre poche, il vaut mieux que vous n’alliez pas à la boutique.
Ce proverbe veut nous faire comprendre que la politesse c’est très bien mais que des contingences matérielles nous amènent à ne pas nous en contenter. La politesse ne nourrit pas et il faut que de temps en temps nous donnions aux autres ce à quoi ils ont droit.
(Les Russes disent: Un grand merci ne se met pas dans la poche).

79. Ek mové zerb i fé bon tizane.

Auriez-vous l’idée d’aller cultiver du «kolkol» dans votre champ?
Auriez-vous l’idée de donner une poignée d’engrais à un plant de «zanrobèr» ou à une touffe de chiendent «barblé» ?
Sûrement pas ! Et vous avez bien raison ! Ce ne sont pas là, des plantes qui vous rapporteront. Vous ne pourrez pas vous dire : Samedi je vais récolter un panier de kolkol et j’irai vendre cela au marché forain.
On risque de vous passer la camisole de force et de vous envoyer à l’hôpital de St Paul.
Zanrobèr, kolkol et autres chiendents barblé sont ce qu’on appelle de mauvaises herbes et, ça, personne ne l’achète. Au contraire, on essaye de les détruire ...
Et pourtant avec le kolkol le zanrobèr et le chiendent barblé on fait de bonnes tisanes. On se sert des racines, des feuilles, ou des fleurs pour des décoctions qui sont rafraîchissantes, qui guérissent les maux de ventre, qui combattent les révolutions de vers ...
Vous voyez : tout peut être utile, sur la terre. Tout peut servir.



F

80. Fanm bonpé, momon in sel.

Ce proverbe est encore plus facilement vérifiable que l’autre qui dit : Papa bonpé, momon in sel.
L’homme a toujours eu l’impression d’augmenter sa valeur en augmentant le nombre de ses femmes : il a oublié le sens étymologique du mot maîtresse ...
Est-ce à dire que la femme, elle, a toujours eu comme but de n’avoir qu’un homme dans sa vie? Je ne le jurerai pas. Mais la société a réussi à faire jouer le nombre d’hommes qu’une femme connait (Publiquement) en sa défaveur.
L’homme a le syndrome du coq. La femme en pâtit sans doute.
Ce proverbe est l’occasion de rappeler que pour nos pères, la femme ne faisait pas partie de la famille de sang mais seulement de la famille par alliance.
C’est aussi l’occasion de rappeler combien le créole aime sa mère, même s’il ne le montre pas ostensiblement.

81. Fanm dan la kaz la pa a fié.

Un grand dirigeant chinois a dit : la femme porte la moitié de l’Univers sur son épaule. C’est vrai! Et sans doute porte-t-elle même les trois quarts de l’Univers!
Toutes sortes de fardeaux lui retombent sur le dos et l’homme ne se fait pas prier pour y ajouter, les charges qui lui incombent.
On n’hésite pas à dire que tout ce qui arrive de mal dans ce monde est dû à la présence de la femme. Le mal, c’est carrément la femme qui l’a inventé.
Et l’homme d’ajouter, magnanime: Encore heureux que je sois là pour rattraper ses erreurs !
Mais si par malheur, l’homme devait s’éloigner et laisser la femme seule, quelles catastrophes ne guetteraient pas le monde !
L’homme n’a pas confiance en la femme laissée seule ...
Notre grand-père avait peur de laisser sa femme dans la maison, toute seule: elle n’était pas capable, d’après lui, de gérer cette maison; elle pouvait même s’y livrer à des activités coupables.
«Lontan» l’homme allait jusqu’à dire à son fils: «mon garson, fanm la pa famiy». (Mon fils, la femme ne fait pas partie de notre famille).

82. Fanm i domand l’or, i vo pa larzan.

Le mariage a toujours été considéré comme une chose sérieuse par nos “gramoun lontan”. À preuve le nombre de proverbes se prononçant sur la question.
Le choix du partenaire ne se faisait pas à la légère. .
À noter que le temps passé entre la «rantré», les «zakor», les «fiansay» et enfin le mariage permettait aux jeunes gens concernés de se connaître. El le mariage conclu, il durait généralement plus longtemps qu’aujourd’hui.
Ce que les futurs beaux-parents recherchaient chez la fiancée de leurs fils, c’était surtout les qualités de femme d’intérieur : l’amour et la capacité à cuisiner, à coudre, à laver et à repasser le linge ; une conduite sérieuse «pou pa fé gingne la ont la famiy» ... (pour ne pas apporter la honte dans la famille).
Et surtout il fallait que la jeune fille montre un certain sens de l’économie: qu’elle ait horreur du gaspillage.
Alors, bien sûr, si avant même le mariage elle commençait à demander à son futur mari des bijoux, c’est qu’elle ne ferait pas une bonne épouse.
Si la pa lor, larzan ; Si la pa lor mi marié pa»
Voilà le refrain qu’une femme ne devait pas chanter.

83. Fanm i éde lo diab ranpli lanfer.

Est-ce que nos grands-pères n’aimaient pas les femmes? Au vu du nombre de sentences qui donnent à celles-ci le mauvais rôle, nous serions tentés de dire, qu’en effet, ils ne les aimaient pas.
On reproche à la femme d’être d’esprit mercantile, d’être sournoise, d’être bavarde et futile ...
Ici on lui reproche d’entraîner les hommes vers le mal. Si l’on en croit le proverbe, elle serait même de mèche avec le diable pour envoyer l’homme en enfer.
Il est vrai que l’homme est capable des pires erreurs pour l’amour d’une femme: il est capable de détourner des fonds pour la couvrir de cadeaux, il est capable de médire de ses semblables; il est capable de tuer ...
Mais doit-on nécessairement rendre la femme responsable des errements de l’homme?
Si un homme est un homme il doit savoir choisir entre l’enfer et le paradis.

84. Fanm sé soubasman la kaz.

Lorsque les premiers hommes voulaient se défendre des animaux sauvages, ils construisaient leurs maisons dans l’eau, sur pilotis (mon ami dit : sur Pierre Loti).
Aujourd’hui on construit sur la terre ferme et on n’a plus besoin de pilots.
Mais pour que la maison soit solidement accrochée au sol, il faut qu’elle porte sur une assise solide capable de la supporter sans bouger. Cette assise c’est le soubassement de la maison; il est fait de pierres, de barres de fer et de béton. Il s’enfonce dans le sol et s’y accroche.
Il est la base même de la maison. D’ailleurs c’est par lui qu’on commence toute construction ...
La femme, dans une famille, est aussi celle sur qui tout repose.
Car si l’homme a la charge de trouver la nourriture, c’est la femme qui doit apporter tout le reste. Et ce reste est souvent beaucoup plus important que la nourriture.
La femme qui est en même temps, la dispensatrice d’amour, la conseillère, la gestionnaire et surtout la mère, est un élément fondamental de la famille.

85. Fay-fay i tié gro bèf.

“Fay-fay” - je devrais écrire feu Fay-fay - était un petit créole mélangé qui habitait à Sainte-Marie.
On l’appelait ainsi parce qu’il n’était pas un colosse, mais plutôt un gringalet; Et de plus, à chaque fois qu’on lui demandait de ses nouvelles il répondait : fay-fay !, conscient sans doute, de l’image fragile que les autres avaient de lui ...
Le dit Fay-fay était boucher de son métier. Il tuait des bœufs et les vendait. Même si le bœuf était malvenu, il était certainement plus gros et plus robuste que celui qui allait devenir son bourreau.
Comme il était le bourreau des plus gros d’ailleurs.
Tout cela parce que Fay-fay avait un couteau qu’il maniait avec grande dextérité.
Méfions-nous de l’aspect extérieur des choses. Dès fois c’est ce qu’on ne voit pas qui est le plus important.

86. Fé pa boudin dann vant’ koson.

Dans le temps «lontan», le boudin était du boudin. La dedans on mettait toutes sortes d’épices, et d’aromates. L’odeur du boudin chaud nous faisait venir l’eau à la bouche.
Un «gazon» de riz frais, un «rougay» de tomates bien pimenté et un morceau de boudin chaud ... Houlala ! Il n’y avait rien de meilleur: on s’en faisait «péter» la langue.
Mais pour faire du boudin, il faut du sang de cochon et pour avoir du sang de cochon il faut piquer le pauvre animal.
Tant qu’on n’a pas tué le cochon, on ne sait pas quelle quantité de sang on va avoir et partant, quelle quantité d’épices il nous faudra... Et si jamais le sang de l’animal s’avérait impropre à la consommation, d’après le contrôle des services officiels? Plus de boudin du tout !
Avant de faire des projets, assurons-nous des moyens dont nous disposons. .
(On dit aussi : Fié pa boudin dann vant’ koson).

87. Fé pa la bou, avan la pli.

Pour faire de la boue, il faut de la terre et puis de l’eau ; il suffit de mélanger les deux éléments. Sans eau il n’est pas possible d’avoir de la boue.
Il est bien évident cependant que vous n’allez pas gaspiller de la bonne eau de votre robinet, encore moins de l’eau de source pour créer, exprès, une mare de boue devant chez vous !
Si la pluie tombe et que, ses eaux font de la boue à votre porte, tant pis!
Cependant on dit que la boue, (d’argile) est bonne pour la santé et que certains en achètent même. Ce n’est tout de même pas une raison pour vouloir de la boue avant que ne tombe la pluie.
Laissons les choses se faire naturellement et n’essayons pas de hâter leurs cours.
Rêvons mais ne prenons pas nos rêves pour des réalités, avant qu’ils ne se réalisent vraiment.
(En Turc on dit : On ne vend pas le poisson qui est encore dans la mer).

88. Ferblan lé vid, la mèm li fé plis dézord.

Aujourd’hui on ne trouve plus les «ferblan», ces grandes boîtes en fer blanc de vingt-cinq ou trente litres de contenance, et dans lesquelles nous arrivaient du pétrole lampant, du saindoux ... ou même de la viande salée.
Lorsque le ferblan était vide, on ne le jetait évidemment pas, car à l’époque, les temps difficiles apprenaient aux gens à tout récupérer.
Le fer blanc, découpé et travaillé pouvait se transformer en tasses à café, en lampes à pétrole ou encore en arrosoirs... Tel quel, le ferblan devenait un ustensile pour charroyer l’eau ; on y mettait cuire le manger des porcs ; on y mettait les «bisik» ...
Le moindre coup sur un ferblan vide résonnait grandement. Et lorsqu’il lui arrivait de tomber par terre, on aurait dit que le ciel dégringolait...
Ce qui n’arrivait pas lorsque le ferblan était plein et que le saindoux à l’intérieur amortissait les chocs.
Chez nous, c’est souvent le cas: lorsque nous sommes vides, c’est à dire, lorsque nous sommes de peu de valeur, nous faisons beaucoup de bruits.

89. Fé sorcié la pa sorcié.

Jadis, je me souviens que la sorcellerie jouait un rôle important dans la vie des Réunionnais.
Je me souviens que certains coins de l’île avaient la réputation d’avoir les meilleurs sorciers: Mahavel par exemple ou encore les hauts de Ste Suzanne.
Il y avait alors beaucoup d’expressions tournant autour de la sorcellerie: «grate ti boi», «rode la poud», «rode grigri», «fé aranze in moun», «fé in simagri»,»tizane in moun», «siguidé» ...
La sorcellerie était prise au sérieux et les sorciers faisaient peur. Pour lutter contre le sort trouvé dans sa cour (graines de kaskavel, touffes de cheveux ... etc) on allait trouver un autre sorcier dont les pouvoirs étaient plus forts ...
Et puis, l’instruction se démocratisant, les gens ont commencé à s’éloigner des lieux de sorcellerie ...
Jusqu’à ces dernières années où, un peuple en complet déséquilibre, s’est remis à la recherche de «poudres». Alors on a vu fleurir à nouveau les chapelles de sorciers, dont beaucoup roulent dans de belles voitures.
Mais ceux qui ont gardé un certain esprit critique ont vite fait de cataloguer ces nouveaux sorciers.
Ce n’est pas difficile (la pa sorcié) de jouer au sorcier: il suffit de savoir abuser de la crédulité des gens.

90. Fèy do boi la fini sek, pa bezoin kou d’van pou zète atèr.

Lorsque le matin nous voyons des feuilles vertes sous un arbre, nous devinons que la nuit le vent a soufflé fort.
Mais même lorsqu’il n’y a guère de vent, on trouve toujours des feuilles sous un arbre : elles sont généralement de couleur jaune ou brune; elles sont sèches.
Lorsqu’une feuille n’est plus nourrie par la sève de l’arbre, elle se détache d’elle-même et telle la pomme de Newton choit. Il n’est nul besoin que le vent l’arrache à la branche: elle tombe toute seule.
Aujourd’hui, untel est fort et profite de sa force, en abuse même.
Demain, il sera vieux et, affaibli, il sera victime des enfants d’aujourd’hui.
Laissons le temps faire son travail et nous nous éviterons beaucoup de peine.

91. Fig la toufé pou miri, li-mèm pli vit pou pouri.

Jadis, il n’y avait pas beaucoup de fruits importés comme aujourd’hui, sur notre marché. On connaissait l’orange et la pomme et c’est à peu près tout.
Et bien sûr on consommait les fruits locaux: chacun en sa saison bien sûr.
Certains fruits, cependant pouvaient se trouver presque toute l’année. Parmi ceux-ci la papaye et la banane.
Les gens mangeaient beaucoup de bananes, dont les variétés étaient nombreuses : il y avait les fig blan, fig valri, fig mil, fig-le-grin, fig miyone, fig gabou et mêmes les... bananes carrées (les seules à porter le nom de bananes).
Ceux qui avaient un régime de bananes et voulaient en tirer de l’argent avaient intérêt à faire mûrir les bananes le plus rapidement possible. Alors ils les «touffaient», c’est à dire qu’ils les gardaient dans un endroit chaud : une caisse avec des lits de feuilles de tabac marron, par exemple ...
Très vite, les bananes plongées dans cette atmosphère surchauffée, mûrissaient. Mais leur maturité avait été en quelque sorte forcée, et en définitive, ces bananes ne se conservaient pas longtemps.
La Nature a ses lois et il n’est pas bon de les contourner.

92. Fiy saz, rob perkal.

Qu’est-ce que la percale? C’était une toile de coton, assez fine et bien solide. Généralement elle était de couleur bleue, légèrement brillante.
Ce n’était pas une toile de luxe comme la soie, bien sûr; mais pour une robe de travail (et non pas pour une robe de sortie) elle convenait assez.
Évidemment, ce n’est pas en robe de percale que la jeune fille pouvait aller dans des soirées, mettre du «fion» et attirer à elle toute une ribambelle de jeunes gens ... Non. C’était plutôt comme je le disais plus haut, une robe pour travailler au ménage dans la maison et dans la cour.
Et d’ailleurs qui portait le plus souvent des robes de percale?
C’était les filles de bonnes sœurs, c’est à dire, ces orphelines qui vivaient sous le toit des gens de l’Eglise.
Et ce genre de filles n’avait rien à voir avec la débauche, c’est le moins qu’on puisse dire. C’était des filles sages.
Grand-père, pour choisir une compagne, avait cherché la robe de percale. Et il ne l’a jamais regretté.
Les jeunes filles d’aujourd’hui ne portent plus de robes de percale.
Est-ce à dire qu’il n’y a plus de filles sages? Je ne répondrai pas à cette question.

93. Fiy sé mové zerb.

Voilà une comparaison qui ne semble pas à l’avantage de nos jeunes filles. Est-ce à dire qu’elles n’ont guère de valeur, comme les mauvaises herbes ?
Mais au juste, les mauvaises herbes, qu’est-ce?
C’est le chiendent, c’est le fatak:, le kol kol, la liane krapo ... etc, qui envahissent notre jardin, notre cour, notre champ, sans que nous les ayons plantés ...
C’est vrai que ces mauvaises herbes sont embêtantes car elles salissent, elles empêchent nos plantations de profiter du fumier et de l’engrais, ou même du soleil. Et elles poussent si vite qu’elles étouffent nos légumes.
Elles n’ont pas besoin qu’on s’occupe d’elles!
Les filles sont comme les mauvaises herbes, parce que il est un âge où elles se développent très vite, plus vite que les garçons.
Vous ne les avez pas vues pendant un an et vous ne les reconnaissez plus: les cheveux ont changé, le corps s’est rempli, les hanches se sont arrondies, les seins ont mûri ...
Mais n’allons pas jusqu’à dire que les filles sont de mauvaises herbes et qu’il faut les détruire.

94. Fizi i pé blésé, parol i pé tié.

Un fusil peut blesser, ça nous le savons tous. Il peut même tuer: c’est pour cela qu’on l’a inventé ...
Ludovic est un homme doux, tranquille, travailleur. C’est surtout quelqu’un qui aime sa femme et il est persuadé que sa femme l’aime. Jamais il n’en a douté, depuis dix ans qu’il ne vit que pour elle ...
Et là-dessus voilà qu’un ami, bien intentionné qu’il considère comme son frère, en qui il a entière confiance, vient lui dire, un matin, sur son lieu de travail que Mathilde le trompe !
Ludovic grimpe à l’échafaudage. Sa main glisse. Il fait une chute de quinze mètres et se fracasse le crâne sur le béton ...
Pourquoi est-il mort? Est-ce un accident ou un suicide? Qui l’a tué ? ..
Pesons nos mots. Ils peuvent avoir des portées insoupçonnées. Ils peuvent provoquer des réactions que nous ne dominerons pas ...

95. Flèr flétri i zire bouton flèr.

La fleur en bouton, sur le rosier, en plein milieu du parterre, sous le soleil du matin ... elle est bien belle.
Le bouton est ferme bien que tendre, léger bien que rond et plein, frais bien que chaud de couleur ... Il fait envie !
Mais lorsque le bouton jette un œil sur sa voisine, la fleur flétrie, il ne doit pas être bien à l’aise. Il doit penser : Je serai bientôt comme ça ! Voilà le sort qui m’attend dans quelques heures!
La fleur flétrie, elle, semble goguenarder sa jeune sœur et lui souffle à l’oreille : Arrête de faire ta jolie ; sans tarder tu seras comme moi, peut-être plus laide même!
Eh oui ! La jeunesse et la beauté passent vite. Celle, qui joue à la Miss aujourd’hui aura la figure ridée demain (Ronsard a écrit des poèmes la dessus).
Seulement il n’est pas bon de considérer la vieillesse comme une insulte. Chaque âge a ses avantages. Si la beauté se fane, il est d’autres qualités qui restent.

96. Fo angrès koson pou mié piké.

Pendant les périodes difficiles de notre courte histoire, en particulier pendant les guerres de 14-18 et de 39-45, les Réunionnais ont connu des disettes de vivres.
Cependant ils sont arrivés à survivre car ils avaient encore l’esprit de débrouillardise ...
On portait tout ce qui pouvait se porter; on mangeait tout ce qui pouvait se manger. Il y en avait même qui trouvaient le moyen d’élever un cochon et de le tuer à un moment donné. La situation faisait qu’on ne pouvait l’engraisser à point: on ne pouvait surtout pas attendre !
Alors on le «piquait». Mais il était souvent plus maigre encore que son propriétaire, si maigre que le couteau frappait sur des os au lieu de frapper dans de la chair. Et parfois la lame se brisait.
Pour tuer le cochon il vaut mieux attendre qu’il soit gras.
Souvent, des gens bien intentionnés flattent nos vices, les nourrissent même: c’est pour mieux nous avoir!

97. Fo pa amonte lo sien manze maï.

Du temps de la guerre, quelques pieds de maïs sur la «bitasion», rendaient de grands services. Que ce fût sous forme d’épis tendres bouillis ou grillés pour les goûters de l’après-midi, que ce fût sous forme de maïs moulu, on usait de la précieuse céréale presque parcimonieusement...
Même la rafle, (notre koton-maï) servait pour brosser le linge à la rivière.
Le maïs moulu, ici dénommé «maï-do-ri» était un plat apprécié, surtout lorsqu’il était accompagné d’un bon kari de canard et d’une salade de concombre ... Il ne fallait donc pas gaspiller le maïs.
Les animaux, en particulier, les chiens, prenaient goût aussi à cette denrée. Et le soir, il n’était pas rare que des chiens errants, affamés, s’attaquent à des «karo» de maïs. n ne fallait donc pas apprendre à notre propre chien à «goûter» les épis de maïs.
Ne donnons pas de mauvaises habitudes à nos enfants, à nos amis, à nos voisins parce que il est malaisé ensuite de les perdre ...

98. Fo pa éte pli présé k’ lo violon.

Les bals d’autrefois, c’était quelque chose! Par exemple, les bals «bouké». Celui ou celle, qui à la fin de la soirée dansante recevait le bouquet de fleurs des mains de l’organisateur, se voyait investi de la mission d’organiser le bal suivant...
On se faisait un point d’honneur de mettre sur pieds, une organisation sans faille et une soirée mémorable.
Il fallait prévoir la salle ou salon de danse, avec des guirlandes de fleurs et de verdures ; les bancs pour que les mères de famille assises, puissent avoir l’œil sur leurs filles entrain de danser; les boissons - liqueurs d’anisette et limonades - pour que l’assemblée puisse se rafraîchir de temps à autre.
Et puis, surtout, il fallait prévoir l’orchestre: trouver Ti-Paul avec son «zaz», convaincre Tonton Henri d’épousseter son accordéon et puis surtout s’assurer de la présence de Pa Lionel et de son violon. Car on ne pouvait concevoir d’orchestre sans violon.
C’était le violon qui donnait le ton et entamait les morceaux. Il n’était pas question qu’un autre instrument passe devant... Et c’était fort bien ainsi ... il n’y avait pas de cacophonie.
Chaque chose en son temps ... Ne soyons pas plus pressés que le violon.

99. Fo pa kras dan out pla manzé.

Les Réunionnais sont souvent assez délicats en ce qui concerne la nourriture. Nous sommes «boukar», c’est à dire que pour un oui, pour un non, nous avons le cœur chaviré et le dégoût à la bouche.
Par exemple si nous trouvons un petit brin de cheveu dans notre «gazon» de riz, ou si nous voyons une petite chenille se baladant sur une feuille de salade, nous laissons souvent tomber notre déjeuner ... Ne parlons pas du voisin qui, profitant du moment où nous allons avaler notre première bouchée, se racle la gorge et se prépare à lancer un gros crachat bien gras !.. Houlala ! Nous voilà à deux doigts de rendre notre petit déjeuner !
Alors, comment envisager de cracher dans notre propre assiette?
La grève de la faim qui s’en suivrait nous amènerait jusqu’à la cachexie ...
Cela pour nous dire qu’il faut protéger ce qui nous nourrit; il faut protéger notre gagne-pain.

100. Fo ramas in pé la salèr pou livèr.

Voilà quelque chose qui a première vue semble bien difficile : ramasser de la chaleur pour l’hiver.
Et cependant nos ancêtres nous disent qu’il faut essayer.
Prévoyaient-ils le système de chauffage central ou de chauffage électrique dont peuvent jouir les habitants des villes modernes ?
Savaient-ils que grâce à la climatisation, l’homme allait pouvoir se rafraîchir en pleine saison chaude ?
Bref! Nos «gramoun» voulaient surtout nous faire sentir qu’il fallait toujours penser à l’avenir. Ne pas gaspiller ce que l’on aujourd’hui, car demain on en aura peut-être besoin.
Si aujourd’hui nous avons un peu d’argent, mettons-en de côté pour la soif, pour la faim, pour le malheur.
Et si l’hiver se passe sans trop de dommage, tant mieux !

101. Fotbal i zoué pa dann tribine.

Voilà une phrase qui est en train de devenir un proverbe. il n’y a pas très longtemps qu’on l’a inventé (ce proverbe) puisque le football lui-même n’a été introduit dans notre île qu’au début du vingtième siècle ... du moins, je le crois.
Cette phrase est une évidence. li n’y a pas de place dans les tribunes pour jouer au football. Et puis, les tribunes n’ont pas été conçues pour cela : on ne voit pas les joueurs dégringoler les marches, ou les escalader - ce qui est encore pire - la balle du pied. Et où seraient les spectateurs, alors ?
Non ! Le football se joue sur un terrain.
Mais dans les tribunes, les spectateurs prennent eux aussi part un match. Ils le vivent et parfois trop intensément. Ils crient, ils sifflent, ils s’invectivent les uns les autres, ils insultent l’arbitre ... et surtout ils jouent.
Ils jouent mieux que les footballeurs eux-mêmes: il fallait passer la balle à l’allier gauche ! Il fallait shooter ! Dribble-le ! Dribble-le ! Tire ! Mais tire donc, espèce de con !
Avec la bouche, le football est facile à jouer ! Sur le terrain c’est une autre affaire! Lorsque nous ne sommes pas dans l’action, nous pouvons nous croire forts.

102. Fot domandé i mor san konfesion.

Dans ce temps-là les gens étaient très religieux.
On ne concevait pas une bonne mort, sans que le moribond ne se confesse une dernière fois et sans qu’il ne reçoive l’extrême onction.
Celui qui était sur le point de rendre son âme à Dieu, heureusement, le sentait certainement et demandait qu’on lui appelât un prêtre ...
Oui, notre famille, nos voisins, nos amis n’ont pas toujours la possibilité de deviner ce dont nous avons besoin, ou ce qui nous fait envie. Si nous n’ouvrons pas la bouche pour le dire, nous risquons d’attendre longtemps.
On nous a donné une langue, nous devons nous en servir. N’hésitons pas à dire à nos proches ce qui nous fait mal ou ce qui nous plait.
(Cela viendrait d’un proverbe belge: Faute de parler on meurt sans confession)

103. Fou pa kou d’pié dan out vane do ri.

Voilà encore quelque chose qui a tendance à disparaître, chez nous : le van, cet ustensile de cuisine fait de fines lamelles de bambou, qui servait à vanner et à trier le riz, une sorte de panier plat de 60 à 70 cm de diamètre. A noter que le van était le premier élément du ménage acheté par le Jeune homme qui voulait se marier: c’était tout symbolique!
Si le van servait à tout, même à attiser le feu, c’était surtout pour trier le riz qu’il était utile: une opération toute méticuleuse que la mère de famille ne confiait à personne d’autre. Le riz de l’époque contenait toutes sortes d’impuretés qu’il fallait éliminer avant de le mettre dans la marmite.
Le van de riz était donc la promesse d’un bon repas. Dans ces conditions il est impensable que quelqu’un se serait laissé aller à donner un coup de pied à ce van...
Aujourd’hui on se sert de ce proverbe surtout en période électorale: On vous promet un travail pour voter pour tel ou tel candidat. Alors vous pensez à votre famille et vous marchez pour le candidat en question, même si cela ne correspond pas tout à fait à vos opinions.

104. Fourgon i moke la pel.

En ce temps-là, il y avait encore le chemin de fer à La Réunion.
Une ligne reliait St-Benoit à St-Pierre, en passant par le chef-lieu. Koutou-Koutouk !... Koutou-Koutouk ! Tiout !... Ce n’était pas un train électrique filant à toute vitesse, mais un bon vieux train roulant péniblement au charbon de terre !
Ce charbon de terre était entassé dans un fourgon, lequel était bien sûr, tout noir, comme ce qu’il contenait.
Il y avait un mécanicien qui était chargé, de nourrir le fourneau sous la chaudière. Pour ce faire, il se servait d’une pelle. Laquelle, il est inutile de vous le préciser, était noire aussi, de la couleur du charbon.
Mais ce n’était pas une raison pour que le fourgon se moque de la pelle. Ils étaient tous deux dans le même état.
Ça nous arrive souvent de nous moquer des autres qui ont les mêmes défauts que nous.
Ce n’est pas pour cela que nous sommes les plus méchants.
(Montaigne a écrit: la pelle se moque du fourgon)

105. Fourmi i pas’ sou la tèr, domoun i koné.

Entrez un moment dans votre jardin. Baissez un peu les yeux. Si vous voyez une rangée de petits trous, une mince file de terre ouverte allant d’une racine à une autre ... ne cherchez pas ce que c’est: ce sont les fourmis rouges.
Ah ! Les sales bestioles ! Elles abîment notre jardin et en outre elles profitent de la moindre occasion pour nous mordre.
Et elles croient que parce qu’elles se cachent sous terre, nous ne saurons pas les trouver ! Bêtes, doublement bêtes !
Prenons une casserole d’eau bouillante, versons la sur les trous! Et voilà, nous en Sommes débarrassés !
Parfois nous faisons des choses en «misouk» et nous sommes persuadés que personne n’en saura jamais rien! N’en soyons pas si sûrs. Quelqu’un nous a peut être vus! Peut-être avons-nous laissé des indices révélateurs !

106. Foutan i angrès koson.

C’est une variante de l’autre proverbe qui nous dit: les eaux grasses engraissent les cochons.
Le «foutan» qu’est-ce que c’est? Ce sont de mauvaises paroles, dites ironiquement, et présentées comme un compliment. On dit aussi un «fisan» !
Il est donc évident que le foutan ou le fisan, ne peuvent engraisser un porc qui ne se nourrit pas de paroles.
Celui qui emploie ce proverbe veut vous faire sentir que votre foutan n’a aucune prise sur lui; et que vous perdez votre temps, comme si vous donniez des paroles à un cochon ...
Seulement, reconnaissons-le, il faut avoir un caractère solide, un tempérament d’encaisseur pour supporter les foutan, surtout si cela se répète. Sinon, les foutan peuvent entraîner des réactions imprévisibles.
Les batailles de femmes, si communes encore dans nos bidonvilles, commencent souvent par un «largaz foutan».

107. Frékante lo sien i gingne lo pis.

Maintenant les chiens n’ont plus autant de puces qu’auparavant. Peut-être parce qu’aujourd’hui il y a moins de chiens qui traînent dans les rues; peut-être aussi parce que les gens, aujourd’hui, prennent davantage soin de leurs animaux.
Si bien que, parfois, il se trouve des chiens plus heureux que des personnes. On emmène même certains chiens chez des toiletteurs qui leur font des shampooings.
Et puis il existe aujourd’hui toutes sortes d’insecticides. Alors si vous jouez avec un chien, de nos jours, vous ne risquez pas d’attraper des «habitants».
Mais auparavant les puces fourmillaient et véhiculées par les chiens, s’attaquaient même à l’homme. Ce fut le cas, pour l’épidémie de puces de Bira qui se logeaient dans les chairs autour des ongles des orteils, après la guerre.
Il y a des personnes dont la fréquentation n’est pas recommandée.
(A rapprocher de : A coucher avec les chiens, on se lève avec les puces).



G

108. Gardien mouton la poin pilovèr la lène.

A la Plaine des Cafres, on peut voir des troupeaux de moutons.
Le Réunionnais n’est pas consommateur de viande de mouton, mais il n’empêche que l’élevage ne couvre tout de même pas nos besoins. C’est dire qu’il y a encore de la place pour d’autres élevages de moutons. D’autant que l’on vient de relancer le tissage de la laine de cet animal.
Le gardien, ou l’éleveur, de moutons devrait donc avoir chez lui beaucoup de laine. Et avec cette laine quoi de mieux que de tricoter de bons pullovers. Surtout qu’à la Plaine des Cafres, il fait souvent froid.
Mais voilà le gardien de moutons, n’a pas de pullover de laine. Non pas qu’il soit insensible au froid! Non pas qu’il craigne que ses bêtes le prennent pour l’une des leurs et l’obligent à bouffer de l’herbe ...
Non! La vraie raison, c’est que l’homme est pauvre! Alors, sa laine, il préfère la vendre pour nourrir sa famille.

109. Goni vid tienbo pa dobout.

Le «goni» nous le connaissons tous depuis fort longtemps: c’est le sac en toile de jute grossière, dans lequel, jadis, arrivaient beaucoup de victuailles, le riz, le maïs, les grains secs...
Pendant la guerre, le goni rendait beaucoup de services puisqu’on s’en servait comme habits: un trou aménagé au fond du sac pour y passer la tête, deux sur les côtés pour y passer les bras et voilà une robe de goni qui permettait aux plus pauvres de se couvrir.
Aujourd’hui encore le goni nous est bien utile. Dans les cases des plus démunis il sert de cloison entre les différentes pièces ; on s’y essuie les pieds avant de pénétrer dans la maison on y fourre le paquet de paille qui servira à nourrir les bœufs ...
Mais à l’époque, c’est surtout dans les boutiques de chinois, les épiceries, qu’on trouvait les goni. Ces sacs pleins de céréales étaient debout dans un coin du commerce, la gueule ouverte pour présenter les marchandises.
Les sacs tenaient debout tout le temps qu’ils étaient pleins. Puis ils s’affalaient.
Nous aussi, pour que nous tenions debout, il faut que nous soyons pleins, c’est à dire que nous ayons le ventre plein. Si nous avons faim, nous ne pouvons pas travailler.
(En Haïti on dit : sak vid pa kanpe)

110. Gourmandiz na lo zié pli gran k’lo vant’.

Un enfant gourmand, ce n’est pas rare. Il voudrait manger, manger et toujours manger. Toutes les sucreries, surtout, lui font envie ...
L’enfant mange tant, qu’il en tombe malade. Et alors ce sont les parents qui ont des ennuis.
Le plus souvent l’enfant gourmand qui se goinfre, le fait pour empêcher ses copains de profiter de la nourriture. Plus il en avalera, moins les autres auront à se mettre sous la dent.
Mauvaise attitude qui peut se payer cher.
C’est vrai en ce qui concerne la nourriture. Cela peut être vrai dans d’autres domaines. Essayons de ne pas désirer plus que ce qui nous est nécessaire.

111. Gran promètèr, ti donèr.

C’est lors des campagnes électorales qu’on entend le plus de promesses, certaines si invraisemblables qu’on croit rêver. Le candidat promet de vous donner tout ce que vous voulez et même ce que vous ne voulez pas.
On connait certains hommes politiques qui sont passés maîtres ès-promesses : le travail pour tout le monde, la santé pour tout le monde, le bonheur pour tout le monde. J’ai même entendu l’un d’eux promettre de détruire le Piton des Neiges pour éliminer les cyclones!
L’élection arrive. Le candidat est élu. li s’installe au pouvoir et les promesses fondent comme le saindoux dans la poêle chaude.
Et il n’y a rien à y faire frire.
Méfions-nous de ceux qui nous promettent la lune et l’or en barre. Car un grand prometteur est un petit donneur.

112. Grokèr frèr sankèr.

Qui est «sankèr» ? C’est celui qui est sans cœur, c’est à dire celui qui n’a aucun sentiment charitable vis à vis des autres.
C’est celui dont le cœur est dur comme un roc et donc n’éprouve aucune pitié même devant le spectacle le plus triste.
Même devant la vulnérabilité d’un petit enfant le sankèr se conduira impitoyablement.
Supposons qu’une maison soit la proie des flammes. Tout le monde prête main forte aux pompiers pour combattre l’incendie: le sankèr lui, ne lèvera pas le petit doigt et sera insensible à la douleur du propriétaire de la maison.
Le mobile de sa conduite est peut-être la jalousie: il est «grokèr» du propriétaire de la maison ! Comment a-t-il fait pour avoir un toit? Pourquoi lui et pas moi ? ..
Le grokèr est satisfait que la maison ait brûlé complètement : comme ça il se retrouvera au même niveau que le propriétaire de celle-ci!
Oui un jaloux peut être un sans coeur.

113. Grokèr la pa bonkèr.

Je ne sais si, pour la science, pour la médecine, un gros cœur est un cœur solide; si plus on a le cœur gros et plus on a de sang; si plus on a le cœur gros et plus on a de force et de santé ...
Non! Ce que je sais c’est que pour le Créole, un «grokèr’’ ce n’est pas un cœur gros ; de même un «bonkèr», ce n’est pas un cœur plein de santé. Le grokèr pour le Créole c’est la jalousie: Ah ! Ah ! Comment est-ce possible? Toi tu as et moi je n’ai pas ?
Et le bonkèr c’est la bonté, l’amour de son prochain, la solidarité, la charité ...
Dans ces conditions, on comprend très bien que grokèr ne puisse pas être bonkèr. Les gens jaloux ne sont pas capables d’amour.

114 Gro kèr, ti kouraz.

Parmi tous ceux que nous fréquentons, nous connaissons sûrement des gens que nous pouvons qualifier de «grokèr». Ici, il ne s’agit pas de gens couvant des sentiments de jalousie. Non!
Il s’agit plutôt de gens qui se frappent la poitrine à la manière des gorilles pour faire savoir leur force, leur courage.
A les écouter parler, on se persuade que ces gens-là n’ont peur de rien: ni de leurs patrons, ni des fusils, ni même de la loi. ils sont tellement courageux que le danger est un mot dont ils ne connaissent pas le sens.
Seulement entre l’attitude qu’ils se donnent et ce qu’ils font vraiment, il y a une nette différence ...
Souvent ils se chercheront des prétextes pour filer en «zourit» lorsqu’il faudra affronter des épreuves: pour discuter avec le patron, ils ne voudront pas faire partie de la délégation syndicale; pour arrêter un malfaiteur, ils ne donneront pas un coup de main.

115. Gro poison i bèke si lo tar.

Le métier de pêcheur est un métier qui exige beaucoup de patience.
Il est arrivé à mon ami, pêcheur du dimanche, de passer toute une journée, sous le soleil, sans manger, la canne à la main ... Rien ! Rien ! Rien!. ..
Il lui est arrivé aussi de sentir un «kou d’bek» au bout de sa ligne, de ferrer, de lâcher du mou, de tirer ... et de casser sa ligne. Il lui est même arrivé d’enrocher son hameçon, de se faire manger ses appâts par des congres vicieux ...
Et pourtant ça ne l’a Jamais découragé ...
Heureusement pour lui. Car, à chaque fois, au moment de rentrer lorsqu’il commence à ramasser tout son attirail de pêche, voilà qu’un beau «vivano», un gros «rouzèt» ou un énorme «karang» décide d’accompagner le pêcheur jusqu’à sa cuisine.
Ne perdons pas courage. Gardons toujours l’espoir.

116. Gro ta do boi, ti ta la sann.

Faisons une expérience - nous pouvons appeler cela une expérience, puisque de nos jours le Réunionnais a perdu l’habitude de brûler du bois -.
Faisons donc une expérience : allumons un grand feu avec un gros tas de branches sèches. Laissons tout brûler.
Quand tout est consumé, que voyons-nous ? Quelques morceaux de charbons et puis un petit tas de cendres. Petit, bien sûr, si nous le comparons avec l’énorme tas de bois.
Quelquefois nous sommes déçus, découragés, parce que malgré l’énorme effort que nous avons fait, les résultats sont maigres, malgré la tonne de sueur que nous avons dépensée, notre entreprise n’a guère avancé.
Eh bien, oui ! Ce sont des choses qui arrivent. Il ne faut pas que cela nous décourage.

117. Guep i fé lo ni, mé li la zamé sèye fé do miel.

Notre guêpe n’est pas la guêpe de France. Elle correspondrait plutôt au frelon.
Guêpes, frelons ou abeilles, ce sont tous des insectes hyménoptères.
Ils vivent en société. Ils portent des aiguillons venimeux. Ils font des nids.
Alors quelle différence entre une guêpe et une mouche à miel ? Il y a la taille bien sûr: l’abeille est plus petite. Il y a aussi la couleur: notre guêpe est plutôt jaune ...
Il y a surtout la fonction : la guêpe nous offre (pas toujours de bonne grâce) ses larves ; l’abeille nous donne son miel.
Nous n’avons jamais espéré en «tirant» un nid de guêpes trouver du miel dans les alvéoles, qui pourtant ressemblent bien à ceux des rayons (ou gâteaux de cire) construits par la mouche à miel.
Non! La guêpe n’a jamais eu l’ambition de produire du miel; Et l’abeille n’a Jamais essayé de nous donner des «rougay» ...
(A rapprocher de : A chacun son métier et les vaches seront bien gardées)



I

118. I amonte pa vié sinz fé la grimas.

Qui est passé maître dans l’art de faire des grimaces ? Le singe bien sûr !
Avec sa figure à la peau frisée, avec ses narines aussi larges que les ailes d’un papillon en vol, avec ses deux lèvres ressemblant aux couvertures du moulin à café, le singe nous fait rire.
Même s’il est triste avec un cœur chargé de lourdes peines, nous avons l’impression qu’il veut nous faire rigoler.
Les mouvements de son faciès nous le font comparer à un clown.
Personne donc ne pourrait lui apprendre à faire des grimaces ... et plus il vieillit, plus il a le visage grimacier ...
Lorsque nous nous servons de ce proverbe, nous voulons montrer que nous avons de l’expérience et que nous en avons tiré des leçons. Et aussi qu’on ne nous en fera pas accroire!
(En Français on dit: Ce n’est pas à un vieux singe qu’on apprend à faire des grimaces).

119. I asète pa koson dann goni.

Il fut un temps où des vendeurs ambulants passaient partout avec un «goni» Sur leurs épaules et criaient: Lé !Ala koson ! Lé !
Dans le goni il y avait trois ou quatre petits cochons.
Ceux qui étaient intéressés demandaient au marchand de faire voir les porcelets.
Alors le vendeur déposait son gros sac par terre, défaisait la gueule du sac et en tirait un petit cochon tenu par les pattes de derrière. On en discutait le prix.
Mais il n’arrivait pas que le client achète un porcelet sans le voir, sans le toucher, sans le soupeser. Et surtout sans en discuter le prix.
C’était normal. Et le vendeur se prêtait sans peine à toutes ces opérations ...
Suivons ce conseil: n’achetons pas de cochons dans un goni. Ne prenons de décisions qu’en connaissance de causes.
(En Tchèque on dit : N’achetez pas avec vos oreilles, mais avec vos yeux).

120. I atire pa mous ansanm vinèg.

Saint-François de Sales a dit : On prend plus de mouches avec du miel qu’avec du vinaigre.
Auparavant il y avait davantage de mouches que maintenant : heureusement pour nous, il y a un peu plus d’hygiène dans notre pays!
Mais à l’époque, dans les endroits publics par exemple, on était obligé de mettre des bandes de papier gobe-mouches au plafond.
Dans les débits de boisson, on passait du vinaigre Sur les tables. Car les mouches n’aiment pas le goût du vinaigre, ni son odeur ...
En revanche, si un grain de sucre traînait sur la table, des quantités de mouches venaient aussitôt se poser dessus. Ne parlons pas d’un sucrier resté sans couvercle ...
Si nous voulons attirer les gens vers nous, servons-nous du sucre, c’est à dire montrons-leur ce que nous avons de meilleur en nous ! Soyons souriants. Ayons des manières agréables.

121. I diskite pa’ sanm in kouyon : I done ali rézon.

- La terre est ronde !
- Non, ce n’est pas vrai. Elle est plate.
- Cela fait des siècles qu’on sait que la terre est ronde.
- C’est pas possible. On s’est trompé. Moi je suis sûr que la terre est plate et que la ligne qu’on voit là-bas c’est le bout.
- Ah bon? Et si on va au bout, qu’est-ce qu’on trouve?
- Rien ! On tombe !
- Mais ...
- Il n’y a pas de mais ... Si la terre était ronde, ça se verrait tout de suite... Je te dis qu’elle est plate.
Bon! A ce stade de la conversation que faites-vous? Vous sortez tous les manuels de géographie que vous gardez dans votre bibliothèque depuis vos classes primaires ? Vous montrez des photos-satellites sur la rotondité de notre planète ?
Ce serait du temps perdu. Votre interlocuteur est têtu ... comme un âne. Vous lui donnez raison ... et vous avez raison.
C’est la meilleure attitude à adopter.

122. I done aou in plas pou akokiyé, rode pa pou alonzé.

Un cyclone est passé et a jeté bas votre petite maison. Les vents menacent encore ...
Votre femme, vos enfants et vous-même, vous parvenez à vous sauver et vous voilà courant chez vos voisins.
Ces derniers sont comme vous-même, une famille de malheureux journaliers agricoles : leur petite paillote a eu un peu plus de chance que la vôtre. Là aussi il y a des adultes et des enfants.
En attendant que s’éloigne la queue du cyclone, on va se serrer, et rester à l’abri dans le «boukan».
Si on se pelotonne bien, une dizaine de personnes peuvent tenir dans les deux pièces de la maisonnette.
Seulement voilà vous, vous aimez vos aises. Et vous ne comprenez pas que, pour ce soir, il faut essayer de plier vos grandes jambes.
Alors vous gênez les autres. Vous empêchez que la voisine s’occupe de son dernier bébé qui pleure ...
N’abusons pas de la solidarité dont savent encore faire preuve certains de nos concitoyens ...

123. I fé pa in nos ek in ké la mori.

On peut, par un jeu de mots avec la langue française, transformer ce proverbe. Et cela donnerait: On ne fait pas un os d’une queue de morue. Ce qui semble effectivement difficile!
Encore que - et là nous recourons à la langue créole - la chose ne soit pas impossible, ici : en effet, pour nous, une arête se dit : in zo poison ...
Revenons à notre noce. Pour le Créole, la noce était le repas de mariage.
Ce repas composé traditionnellement d’un gratin de macaroni, accompagné de pain, puis de riz arrosé d’une sauce de haricots rouges sang-de-boeuf, d’un kari de volaille et d’une salade (laitue), peut de nos jours paraître quelconque. Mais pour l’époque c’était vraiment un festin.
Il n’était bien sûr pas question de faire une noce avec une queue de morue.
N’accordons pas à certaines choses plus d’importance qu’elles ont.

124. I fé pa lomlet san kas’ do zef.

Comment faire une omelette ? Vous prenez un bol et une fourchette. Vous cassez deux ou trois œufs que vous laissez tomber dans le bol (vous jetez les coquilles bien sûr).
Puis vous y ajoutez du sel, du poivre moulu, un peu d’oignon vert haché finement ...
Si votre poche vous le permet vous y ajoutez un peu de jambon ou des crevettes. Sinon mettez-y une tomate hachée.
Battez le tout avec la fourchette. Et lâchez dans de l’huile que vous aurez mise à chauffer dans une poêle ... Voilà et bon appétit.
Mais n’essayez pas de faire votre omelette avec des œufs entiers.
Ne vous dites pas, par exemple : je vais juste lâcher les œufs dedans pour l’odeur et le goût et puis je les retirerai pour la prochaine fois !...
Dans la vie de tous les jours, il faut accepter de payer le prix de ce que nous voulons avoir. Il faut accepter les conséquences de nos actes ...

125. I flate pa lo sien pou manze la grès.

Il y a certaines personnes qui sont comme ça.: elles aiment se faire prier. Elles font les petites bouches, les «mi vé, je veux pas» ...
- Mange quelques letchis Josiane!
- Je voudrais bien, mais je ne dois pas le faire : Je grossirais, ma chère!
- Allez ! Deux letchis seulement
- Il vaut mieux que j’évite ...
- Allons ! Tu vas pas grossir : tu es si mince, si élégante !
- Non !.. Tout à l’heure peut-être !.. On dirait qu’ils sont bons, ma chère !.. Allez, j’en goûte un ! Mais un seul, alors !..
Et en fin de compte si on la retient pas elle finit la grappe, elle finit la «tant», elle finit le ballot...
On se mord les doigts de l’avoir priée de manger. Elle est capable de ne pas en laisser pour les autres.
Ne flattons pas les vices de notre chien : il mangera tout notre saindoux.

126. I fo apiye si pié gos pou lève pié droit’.

Marcher ! Mettre un pied devant l’autre ! Se mouvoir grâce à ses jambes ! Avec quelle facilité nous le faisons, nous adultes bien portants!
Marcher est si naturel pour nous qu’il nous faut faire un effort pour y penser. Il ne nous vient pas à l’idée de marcher en réfléchissant sur le mécanisme même de notre démarche ...
Et pourtant, marcher, cela s’apprend. Il n’y a qu’à nous rappeler notre enfance ou à regarder un bébé qui fait ses premiers pas.
Que de chutes ! Quelle patience il faut à la maman pour enseigner cette chose qui nous semble si naturelle !
Et l’accidenté qui essaie de retrouver l’usage de ses jambes ! Quels efforts il doit faire !
Il faut alors décomposer les mouvements constituant la marche. Faire un pas, puis l’autre. Il faut prendre appui sur un pied pour pouvoir soulever l’autre et le projeter à l’avant. Il y a toute une méthode à mettre en pratique.
Ici, le proverbe nous dit qu’il faut s’appuyer sur du solide pour bâtir l’avenir; il faut s’appuyer Sur le connu pour aller vers l’inconnu ...

127. I fo mars’ 4 pat’ avan monte bisiklèt.

Marcher à quatre pattes ! Nous sommes tous passés par là, à de rares exceptions près.
Il fallait nous voir courir d’un coin à l’autre, dans les jambes de nos parents. Il fallait nous voir nous glisser sous la table en moins de deux ...
Nous étions les maîtres du plancher. Mais dès que nous tentions de nous dresser sur nos petites pattes, pouf ! Nous retombions sur les fesses !
Nos jambes n’étaient pas encore assez fortes pour nous porter et puis nous n’avions pas encore le sens de l’équilibre.
Et quel sens de l’équilibre il faut pour monter à bicyclette !
Rappelons-nous combien de fois nous nous sommes brossés sur le sol avant de pouvoir jouer au cycliste !
Il faut du temps pour apprendre à se tenir sur un vélo.
Nous marcherons à quatre pattes d’abord, puis sur nos deux jambes et nous ferons du vélo plus tard : c’est dans l’ordre des choses. Il y a des étapes de notre évolution qu’il ne faut pas essayer de sauter.
C’est peut-être parce qu’on a fait sauter des étapes à notre mode de vie qu’aujourd’hui notre île est un bateau fou...

128. I fo travaye lo fer lerk lé so.

Qui, à l’heure actuelle, est encore capable de travailler le fer?
Peu de gens! C’est normal puisque tout nous arrive de l’extérieur, déjà prêt...
Il faut bien chercher pour trouver un rescapé de la peste de 1936 capable encore de se servir d’une forge, d’une enclume, d’une masse. Il faut bien chercher pour trouver un rescapé du cyclone Jenny, capable de fabriquer une tête de pioche, capable de transformer un ressort de camion en “larloir”, ce sabre des services “malbar”, capable de tremper une lame de hâche ...
Si la chance vous permet de mettre la main sur un de ceux-là, regardez-le donc travailler!
Le feu de la forge met en sang le morceau de fer ; et sans pitié, le forgeron le saisit à l’aide d’une grande pince, le pose sur l’enclume et lui tape dessus ... Il crie, pleure, son sang se caille et noircit...
Le forgeron le replonge dans les flammes. Lorsqu’il est à nouveau tout rouge, l’homme recommence à le travailler.
S’il attend trop le fer durcit et devient impossible à travailler.
Nous aussi sachons saisir les occasions qui se présentent. Sachons utiliser les opportunités.

129. I mélanze pa torson ansanb servièt.

Un torchon est un torchon. Vous le trouvez dans la cuisine. C’est un morceau de grosse toile, suspendu à un clou qui sert à essuyer les ustensiles de cuisine ; on s’en sert aussi pour nettoyer la table.
Lorsque nos mains ne sont pas tellement propres c’est encore avec le torchon que nous les essuyons.
La serviette, elle, est un linge dont on se sert pour s’essuyer le corps et en particulier le visage.
Elle est dans la salle de bain bien accrochée au porte-serviette. Elle est en coton ... Elle est propre, elle sent bon.
Alors bien entendu, il ne faut pas qu’on se trompe et qu’on s’essuie le visage avec un torchon sale, alors que la serviette se retrouve à essuyer les marmites ...
Essayons de ne pas mélanger ce qui est bon avec ce qui est mauvais. Car en général c’est ce qui est mauvais qui déteint sur ce qui est bon.

130. I mète pa larné si koson.

Le harnais, dis papa c’est quoi? C’est tout l’équipage d’un cheval de selle ou d’attelage: la croupière, la sellette, le collier, la sous-ventrière, les œillères, le mors, les brides etc. De multiples pièces que seuls, les spécialistes pouvaient poser .
Il fallait un certain temps pour harnacher un cheval : mais il était impossible de faire autrement.
Une fois le harnais bien installé on était sûr que le cheval n’allait pas se débarrasser de la carriole ou de son cavalier, sans même le vouloir.
Il ne serait bien sûr pas venu à l’idée de quiconque d’installer un harnais sur le dos d’un cochon.
De toutes façons ce n’était pas adaptable, vu la différence de taille entre un cheval et un porc.
On ne fait pas cadeau d’un stylo à un illettré; on ne demande pas à une Jeune miss moderne de coudre un bouton sur une chemise.

131. I mète pa sarèt’ dovan bef.

Jadis le propriétaire d’une charrette était quelqu’un d’arrivé. Ne parlons pas du propriétaire d’une carriole!
La charrette servait surtout à faire du transport: cannes, manioc, marchandises diverses ...
De bon matin - car à cette époque on se levait avant l’aube bien souvent - juste après s’être lavé le visage et avant même de boire son café dans la cuisine l’homme attelait son bœuf à la charrette ...
Imaginez un peu, que, le sommeil encore dans les yeux, l’esprit encore dans les vapeurs de la nuit, le charretier attelle le bœuf derrière la charrette
«Alé hi» ! «Alé hi» ! aurait-il beau crier. Le bœuf ne pourrait avancer, ni la charrette. Son «sabouk» aurait beau claquer, rien n’y ferait...
Il ne faut pas bousculer l’ordre des choses.

132. In bienfé lé zamé perdi.

Tout le monde connait la jolie petite fable de Monsieur Jean de La Fontaine à propos d’une fourmi et d’une colombe. Le pigeon sauve la fourmi qui allait se noyer et la fourmi sauve à son tour la colombe en mordant au talon le chasseur à l’affût.
Le bien fait du pigeon vis à vis de la fourmi n’a donc pas été perdu.
Tous les jours nous avons l’occasion de faire du bien autour de nous: ne la laissons pas passer.
Mais attention. Ne mettons pas dans notre tête l’idée de faire du bien, uniquement dans l’espoir d’en être récompensés plus tard.
Nous risquerions d’être déçus!
Rendons service car cela ne nous coûte rien, ça soulage les autres et ça aide l’humanité à avancer: c’est là la meilleure récompense que nous puissions espérer du bien que nous faisons aux autres.
(A rapprocher de : Un bien fait n’est jamais perdu).

133. In bienfé lé zamé rékonpansé.

Voilà un proverbe qui vient en contradiction avec l’autre : In bienfé lé zamé perdi.
A ce propos, nous voudrions rappeler qu’il existe de multiples exemples de proverbes qui se contredisent entre eux :
Anvale in mo sé garde in zarni mais : La bous in zarni la poin sélé dési.
Dan in sak sarbon i tire pa la farine mais : La sand ek sarbon i sorte mêm boi.
Cela nous semble normal, car la vie elle-même est pleine de contradictions: il y a le jour et il y a la nuit et l’un ne peut exister sans l’autre. La vie est évolution et la vérité d’aujourd’hui peut devenir erreur demain.
Toujours est-il, et pour revenir à notre proverbe, que certains «gramoun» ont certainement dû avoir des occasions de constater que l’ingratitude est de ce bas monde.
Cette ingratitude va parfois se nicher dans ce que nous avons de plus cher: les amis, la famille. C’est là qu’elle fait le plus mal.
Continuons à penser tout de même que plus nous ferons du bien autour de nous, plus nous aurons l’occasion de remercier des bienfaiteurs.

134. ln bon balans i pans ni a droit ni a gos.

Jadis dans les commerces, ici, on utilisait les grosses balances à bascule ; les marchands ambulants pesaient leurs maniocs avec des balances romaines ou des pesons.
Mais la balance la plus utilisée était certainement la Roberval. Avec son socle de fonte, son fléau et ses deux plateaux de cuivre, de part et d’autre d’un couteau ...
Il arrivait que des commerçants malhonnêtes essayent de tricher en délestant les poids utilisés.
Le poids d’un kilogramme ne faisait plus alors que 900 ou même 800 g.
Heureusement que des contrôles (annuels ou inopinés) étaient exercés par les services de la Répression des Fraudes d’alors.
Certains commerçants parvenaient aussi à fausser la course du fléau en lestant un des deux plateaux, destiné, lui, à recevoir la marchandise.
L’acheteur avait intérêt à vérifier le bon équilibre des deux plateaux : la balance ne devait ni pencher à gauche, ni pencher à droite.
C’est ce que l’on appelle l’impartialité ou la Justice. Ces qualités doivent être celles de ceux qui sont appelés à juger, à arbitrer.

135. ln bon kok i soizi pa lo ron.

Ici, lorsqu’on dit un bon coq, cela veut dire un coq de combat, un coq «lespès», On dit de ce genre de coqs, qu’ils ont «la race», c’est à dire que ce sont des animaux qui, lors d’un combat préféreront mourir sous les coups de l’adversaire plutôt que de prendre la fuite ...
Un coq lespès vaut de l’or. Et son propriétaire prend autant soin de l’animal que de son propre enfant: de la bonne nourriture, à heures régulières, de l’hygiène, des soins médicaux, de l’entraînement...
Tout fait que ce genre de coqs ne refusent aucun combat, ne reculent devant aucun adversaire, n’importe quand et n’importe où.
Quels que soient l’endroit et le moment, la valeur de quelqu’un reste sa valeur.
C’était pour nos jeunes gens de l’époque, amateurs de «Moring».
Un bon «moringuèr» ne choisissait pas l’endroit pour se mesurer à un autre.
(On dit aussi: In bon kok i sante partou).

136. ln bon piman sé in piman ki pouake.

Si un Réunionnais veut faire un «rougay» de tomates, il a le choix entre plusieurs variétés de piments.
Mais ce qui est sûr c’est qu’il ne mettra pas de piments-achards dans son «rougail». Il y mettra de tous petits piments: ce sont les plus forts.
D’ailleurs, au marché, quand il va acheter du piment, il choisit ceux qui sont les plus petits et laisse ceux qui, par leur taille, dénotent une certaine douceur.
Quand on a mangé de bons piments, on paie immédiatement les conséquences: on a tout l’intérieur de la bouche «pouaké» : ça brûle tant que l’on a presque l’impression de ne plus avoir de bouche. Et puis on a les oreilles qui se bouchent. Et les yeux qui pleurent. La tête chauffe ...
Il faut alors garder la bouche ouverte, la tête baissée et... baver.
Baver jusqu’à ne plus avoir de salive.
Oui un bon piment c’est celui qui brûle la gueule.
Un bon père c’est aussi celui qui sait montrer sa sévérité de temps en temps.
La bonté n’exclut pas une pointe de sévérité.

137. In bon zo i tonb zamé dan la guèl in bon sien.

Qu’est-ce qu’un bon os ? C’est un os que nos mères qualifiaient de «say» (zo-say) et avec lequel elles faisaient de bonnes soupes.
C’est un os pas trop dur avec des restes de viande dessus et de la bonne moelle à l’intérieur ... Un os qui vaut de la viande.
Seulement ce genre d’os n’existe presque plus. Aujourd’hui le charcutier vend des os qui ne sont plus que... des os.
Même le chien qui marche le plus, a peu de chances de tomber sur un bon os. En tout cas, du temps où l’on jetait encore de bons os, c’était toujours dans la gueule des plus mauvais chiens qu’ils tombaient: ceux qui mordaient les autres.
Une personne méritante, trouvera rarement un partenaire d’égal mérite. Un bon travailleur épousera une femme paresseuse; un homme économe épousera une femme dépensière ; une femme sérieuse tombera sur un homme buveur et «makot»...

138. In «bonzour» i ékors pa la bous.

C’est peut-être parce qu’il est foncièrement superstitieux que l’homme a inventé la politesse.
Celui qui souhaite à son voisin Salam alikum ! attend de celui-ci qu’il lui souhaite en retour la paix aussi. Il en est de même pour l’autre qui dira Chalom !
On souhaite la paix, ou on souhaite la santé: ni hao ! (Chine)
Ou tout simplement une bonne journée, parfois plusieurs bonnes journées : buenos dias ! C’est la formule la plus répandue : Kalimera l, günaydin !, good morning !, bonjour !...
La politesse qui est donc peut-être née du mariage de la superstition et l’égoïsme, a réussi à s’imposer comme un élément essentiel de la vie en société. Elle rend cette dernière plus agréable.
Il est normal que l’on y tienne. Et le devoir des parents et des éducateurs est de l’apprendre aux enfants.
Un bonjour n’écorche pas la bouche à dire et en outre il apporte le sourire.

139. In boug for sé-t-in boug ris’.

Il y a un personnage de Montherlant qui dit : Autrefois l’argent donnait le pouvoir, aujourd’hui c’est le pouvoir qui donne l’argent!
Cela, on peut le vérifier trop souvent, surtout chez les hommes politiques. Vrai partout et même dans notre petit pays.
Cela prendra fin sans doute un de ces jours, grâce aux actions de la justice.
Il n’en reste pas moins qu’il est ici, une catégorie de gens qui continuent aujourd’hui encore à gagner de l’argent grâce à leur pouvoir. Leur pouvoir c’est la force. Cette catégorie de gens, ce sont les nervis, les kabalèr aux bras forts, aux poings vigoureux, aux gueules braillardes ...
Combien d’exemples de “Kabalèr” devenus riches en tapant sur des gens lors des campagnes électorales, pourrions-nous citer!
Il faut espérer qu’un jour tout cela disparaîtra définitivement et que notre pays n’aura pas à avoir affaire à des tontons Macoutes.

140.  In boug fran, sé-t-in piès larzan.

Le papier monnaie est entré dans les mœurs et tout le monde lui accorde, de nos jours, une grande valeur... Une valeur qui dépasse largement celle qu’il a effectivement.
Mais il a fallu du temps avant qu’il ne réussisse à s’imposer.
Jadis l’argent était symbolisé par des pièces d’argent et d’or puis sont venus d’autres métaux et des alliages.
Les gens avaient confiance dans ces pièces de métal, sonnantes et trébuchantes. Ils considéraient que la valeur marquée sur les pièces était réelle puisque garantie par l’autorité publique.
Ajoutons que l’unité monétaire en France et à La Réunion s’appelle le Franc.
Nous comprenons que nos ancêtres aient dit : un homme franc est une pièce d’argent...
A ceux qui sont francs, à ceux qui disent ce qu’ils pensent et agissent comme ils disent, on peut effectivement faire confiance.

141. In boug gabié, i mor zamé.

Comment cela se pourrait-il ? Si cela était vrai, Jésus-Christ, Mahomet, Gandhi, Voltaire, Bouddha... ne seraient pas morts.
Les grands savants des temps passés, les chercheurs modernes vivraient éternellement ...
Il n’y aurait que nous comme mortels sur la terre.
Ce n’est évidemment pas le cas: Jésus-Christ est mort il y a bientôt 2000 ans...
Mais bien qu’il soit mort, on parle toujours de lui. On continuera longtemps encore à parler de lui. De même qu’on parlera toujours de Mahomet, Gandhi, Voltaire, Bouddha... et de tant d’autres encore.
Les noms de ces gens-là sont partout : dans les rues, sur les places publiques, au fronton des édifices, dans les dictionnaires.
La mémoire collective les garde à jamais.
Certains de ces personnages appartiennent au patrimoine de l’humanité tout entière. Leur souvenir se perpétue de générations en générations.
C’est dans ce sens qu’un “boug gabié” ne meurt pas: il laisse son nom.
(Une variante: sak nana garson i mor pa)

142. In boug oki la poin d’ frékantasion.

Les bougres «oki» c’est à dire sans le sou, ce n’est pas ce qui manque dans notre petit pays.
On les reconnait facilement, les bougres oki : les épaules leur remontent jusqu’à la tête comme les poules ayant la pépie, les mains dans les poches comme si un trésor était caché dedans, la tête baissée comme écrasée par des monceaux de honte... ils se rétractent, se retirent du monde.
Ils sont seuls, les bougres oki. Car qui accepterait de fréquenter ceux sur lesquels on ne peut compter pour vous payer un coup.
Eux-mêmes savent bien qu’il vaut mieux fuir toute compagnie. Parce que si ceux qui ont les moyens, leur payent quelque chose, ils auront honte de ne pouvoir rendre la pareille ...
Oui ! Les pauvres sont bien souvent seuls ! Fn revanche quand on est riche on a beaucoup d’amis.
(On dit aussi: Rode manzé koson, trouve pa mon frèr ; Griye ti koson d’lé, réziman dovan mon port).

143. I nétoye pa park bef ek bros a dan.

Une brosse à dents, de nos Jours, est un objet commun: tout le monde en a au moins une, même si on ne s’en sert pas souvent.
Jadis c’était quelque chose de rare et nos grands-parents se brossaient les dents avec du charbon écrasé et à l’aide de leur index.
Ce qui ne les empêchait pas d’avoir de belles dents blanches.
Pour en revenir à la brosse à dents, disons que c’est un objet bien fait pour nettoyer nos dents et notre bouche. Ses poils sont à la fois suffisamment souples et suffisamment rigides pour épouser le contour de toutes nos dents et pour les brosser ... Sa taille est adaptée à la dimension de notre bouche.
Mais la brosse à dents ne serait pas efficace si on s’en servait pour brosser le sol d’une étable ...
Ce serait perdre son temps ! Il nous faut une brosse autrement plus grosse, alors.
Sachons adapter nos outils et nos moyens aux entreprises que nous menons.

144. In fanm prop sé-t-in zar l’or.

Quelques trésors ont déjà été découverts à La Réunion. Mais beaucoup de légendes font encore rêver certains de nos compatriotes ...
Il y aurait des jarres remplies de pièces d’or et de bijoux d’une grande valeur cachées dans nos ravines ou sous je ne sais quels arbres centenaires ...
On dit que ces trésors sont gardés par les âmes de ceux qu’on a tués sur les lieux de la cache ... On dit aussi que l’heure de la délivrance pour ces amis ayant sonné, elles choisissent quelqu’un à qui offrir le trésor. Celui-ci, au cours d’un rêve, serait conduit à la cache et une fois réveillé, n’aurait plus qu’à entreprendre les fouilles.
Une jarre remplie de pièces d’or! Quel rêve! Quel trésor!
Ce trésor, nos grands-pères le trouvaient en la personne de leur femme quand celle-ci était vertueuse.
Une femme «prop», c’est à dire qui ne salit pas le nom de son mari, est l’épouse parfaite.
Le grand poète tamoul Tirou Vallouvar a écrit au 1er siècle avant Jésus-Christ:
La femme qui, en se levant, n’adore d’autre Dieu que son mari, n’a qu’à dire: Qu’il pleuve! et il pleuvra.

145. In fanm san mari, sé in kour san baro.

Il fut un temps où peu de gens avaient une clôture (lantouraz) à leur cour. Celle-ci était même parfois bordée par un champ de cannes ...
Puis il fut un autre temps où, en Ville surtout, on se barricada dans sa demeure. C’était juste après la guerre et les voleurs étaient nombreux.
La clôture pouvait être une simple haie d’arbustes décoratifs, de plantes épineuses ou de... manioc. Ça pouvait aussi être un «lantouraz fil métalik’’ quand ce n’était pas carrément du barbelé.
Ceux qui avaient les moyens se faisaient construire un mur au sommet duquel on scellait des tessons de bouteille ...
Avant de pénétrer dans une cour clôturée, il fallait appeler au «baro», La cour était donc protégée et n’y pénétraient que ceux qu’on voulait bien laisser entrer.
Protégée. Comme l’était la femme mariée. Respectée. Même si le mari n’était pas un monstre de muscles. Même si, comme c’était la coutume à l’époque, le mari n’était pas un mari marié mais un simple «mari-la-nuit» ...
Si la femme n’avait pas d’homme, alors on se croyait permis de lui manquer du respect...

146. In fiy sé-t-in kari poison: Lé bon, mé i gate vit’.

Un bon «kari» de poisson, bien pimenté, avec un parfum de konbava ou de gingembre dedans c’est bon ! Ne parlons pas d’y ajouter un «rougay» de mangue ! De quoi se rouler par terre, de plaisir !...
Seulement qu’est ce qui s’altère plus vite qu’un kari de poisson. Lorsqu’il fait chaud et que, comme jadis, vous n’avez pas de réfrigérateur ... Vous clignez de l’oeil et le kari a déjà tourné : il ne reste plus qu’à jeter le tout.
Alors quel rapport avec une fille ? Eh bien, beaucoup de gens choisissent femme en se basant sur la beauté et sur la jeunesse.
Or, rien ne disparait plus vite que la jeunesse et la beauté.
Tâchons de ne pas choisir notre compagne en nous basant sur ce qu’elle a d’éphémère. Choisissons-la pour ce qu’elle a de durable : les qualités de cœur.

147. In gazon d’ri i anprète pa.

Voilà une habitude chez les gens de cette époque-là: vous débarquez chez quelqu’un; il est en train de manger quelque chose; il vous dit tout de suite: “A non fèr” ! Faire quoi? Eh bien, c’est sa manière à lui, de vous inviter à partager son repas.
Oui, à cette époque-la, la vie était dure mais on avait appris à s’entraider et la solidarité aidait à passer les mauvais moments.
Aujourd’hui tu as de quoi manger; donnes-en un peu aux autres.
Demain, peut-être n’auras-tu rien et ce sera aux autres d’intervenir pour que tu ne restes pas la bouche ouverte.
Ne prête pas un “gazon” de riz avec l’intention de te faire rembourser demain, donne-le!
Nos pères nous ont enseigné cela; enseignons-le à nos enfants.

148. In kaf sé-t-in tang.

Un kari de “tang” ! Le samedi soir, une dizaine de copains réunis autour d’une feuille de bananier, quelques bonnes bouteilles de vin, du gros rouge qui tâche ... Houlala ! Un réveillon au foie gras de canard n’est pas meilleur.
Mais s’il y a des gens qui se délectent de la viande de tang, il en est d’autres qui ne supportent même pas l’idée que cet animal puisse exister! Ça sent mauvais! Ça mange n’importe quoi !...
Rien qu’à prononcer le nom de tang, ils ont le cœur qui se soulève...
Alors, lorsqu’on dit qu’un cafre est un tang, on voit tout de suite où l’on veut aller. Le cafre comme le tang est d’essence inférieure ! Il est sale, il sent mauvais.
De plus il semble que le tang ne soit pas très intelligent, lui qui se croit à l’abri dans son trou peu profond !
Le racisme existe encore dans notre pays. Sachons nous convaincre qu’il n’y a pas de races inférieures ni supérieures!

149. In karé la tèr, in karo larzan.

Quelqu’un m’a dit un jour: notre seul bien «mounoir»! c’est un carré de terre dans le cimetière ! J›ai apprécié la sagesse de ce vieillard qui avait appris, avec le poids des ans, à se détacher des aspirations matérielles.
J’ai aussi ressenti tout l’attachement que notre peuple porte à la terre, ce symbole de la nourricière et du dernier recours ...
On dit, chez nous, que le «malbar» aime la terre. Faut-il voir dans notre attachement à la terre, un héritage de nos ancêtres venus de l’Inde?
Toujours est-il que le rêve de beaucoup d’entre-nous - qui ne sont pas, eux, détachés des aspirations matérielles - est de posséder un lopin de terre.
Et de le mettre en valeur. Aujourd’hui, de plus en plus, on pense à l’immobilier qui rapporte un «karo» d’argent. Naguère encore, on pensait à l’agriculture.
Qu’on y plante ou qu’on y construise un «karé» de terre peut effectivement rapporter de l’argent.

150. In katsou ramasé, sé-t-in katsou sové

Un petit «katsou» ? Un gros katsou. C’était une pièce d’argent d’autrefois. Mais comme le dit mon vieux camarade en ce temps-la l’argent c’était l’argent.
Aujourd’hui avec l’augmentation régulière du coût de la vie, vous avez de gros billets dans la main, mais ils vous glissent entre les doigts comme de l’eau ...
En tout cas, les «gramoun» eux connaissent la valeur de l’argent et ne le gaspillaient pas, car, comme ils le disaient eux-mêmes: il fallait trimer pour en avoir !
Alors pour eux, qui connaissaient la dureté de la vie, une grosse pièce ou un simple katsou, c’était de l’argent! Et comme ils ne savaient pas de quoi l’avenir allait être fait, ils étaient prudents, prévoyants et mettaient de côté ce qui pouvait, plus tard, sauver une vie.
(Un proverbe Maltais dit : Laisse ton argent dans l’obscurité pour qu’il te permette de voir la lumière).

151. In kaz san fanm, sé in ropa san kari.

Le repas traditionnel créole se compose de riz et de “kari”. On y ajoute parfois un “rougay”... Mais il n’y a pas d’entrées ni de desserts.
Certains plats sont censés être à la fois le riz et le kari : un kari de manioc ou un kari de “fouyapin” par exemple.
Ces plats ont été fort appréciés pendant les périodes de guerre, où les vivres manquaient. Dans ces moments-là, il arrivait aussi que l’on mange le riz “sek”, c’est à dire sans kari : il fallait bien survivre!
Il est évident que, si un kari de manioc “telkilé” (sans accompagnement) est encore apprécié, en revanche le riz sek est aujourd’hui synonyme de misère la plus complète.
Tel le riz qui ne peut se passer de kari, ainsi est l’homme qui ne peut se passer de femme.

152. In klos, in son.

À l’intérieur du beffroi de l’église, il y a plusieurs cloches.
Toutes ont la même forme. Mais toutes n’ont pas la même épaisseur, ni la même grosseur.
Souvent il arrive qu’elles ne soient pas toutes faites du même métal ou du même alliage.
C’est pour ces raisons qu’elles ne produisent pas toutes le même son, lorsqu’on leur tape dessus.
Les sons varient d’une cloche à l’autre, allant du grave à l’aigu et vice-versa.
Pour les mariages ou les grands moments, le sacristain les fait toutes sonner et cela produit une vraie musique. Mais si l’on se sert d’une seule cloche, il est évident que le son produit sera le même, toujours le même.
Si nous voulons une information complète, adressons-nous à plusieurs sources, à plusieurs informateurs. Ne nous contentons pas de lire un seul journal ou d’écouter une seule radio. Au cours de la campagne électorale n’écoutons pas qu’un seul orateur.
(À rapprocher de ; Qui n’entend qu’une cloche, n’entend qu’un son).

153. In kouyon lé danzéré.

Cela ne veut pas dire qu’un couillon est un mauvais bougre. Non!
Un couillon n’est pas l’envieux qui vous jalousera et voudra votre mort pour vous remplacer. Ce n’est pas non plus le rancunier qui montera un piège mortel à votre intention.
Et pourtant il peut être dangereux. Pourquoi ? Parce que justement c’est un imbécile.
Supposons par exemple que vous comptiez sur lui pour une opération quelconque. Eh bien, même si vous lui avez expliqué mille fois ce à quoi il faut qu’il fasse attention, il trouvera le moyen de faire échouer votre opération.
Et cela, sans le faire exprès, sans mauvaise intention.
Si vous faites confiance à un couillon vous risquez de le regretter, car : in kouyon lé danzéré.

154. In min i lave l’ot.

Essayez donc un coup de vous laver une main sans utiliser l’autre, pour voir. Ce n’est pas facile si l’on n’a pas l’habitude de le faire. Et de toutes façons notre main ne sera pas un modèle de propreté.
La Nature nous a donné deux mains, c’est pour que nous nous servions des deux, pour que l’une aide l’autre. Et si les deux mains travaillent ensemble, il n’y a pas de doute; les résultats sont bien meilleurs. Dans le cas du lavage, la propreté sera plus grande.
Ça c’est le principe de l’entraide, de la solidarité. Des valeurs qui, jadis, avaient une importance capitale, car la vie était rude.
Aujourd’hui nous avons tendance à ignorer les autres et à vivre repliés sur nous-mêmes. L’individualisme a remplacé la convivialité ...
Il est à souhaiter que nous retrouvions le goût de vivre, solidaires les uns des autres.
(Platon dit que c’est Épicharme qui a inventé ce proverbe).

155. In momon, bibron la zamé fini.

Qu’y a-t-il de plus beau que le spectacle d’une mère donnant le sein à son petit «baba» ? Ou encore lui donnant le biberon ?
C’est comme si, pour la seconde fois, la mère faisait boire la vie, goutte à goutte à son enfant.
Sans compter qu’il lui a fallu, auparavant préparer ce biberon.
Avec quel amour, elle l’a fait!
Mais ne croyez pas qu’une fois que l’enfant est sevré, qu’une fois qu’il arrive à prendre à nourriture seul, que le travail de la mère soit terminé ! Loin de là !
Une mère continue à donner la vie à son enfant, à celui ou à celle qui resteront définitivement ses bébés jusqu’à ce qu’elle rende son dernier soupir Elle le fera sous d’autres formes, bien sûr, mais elle le fera.
Que l’enfant soit petit ou qu’il soit devenu adulte, la mère se fera toujours du souci pour lui. Être mère c’est porter l’humanité jusqu’à la tombe.
Rien n’est plus grand que l’amour d’une mère pour son enfant.

156. In mous a ver, i gate in ferblan salé.

Dans notre petit pays il y a diverses variétés de mouches : depuis la mouche à miel jusqu’à la mouche-charbon en passant par la mouche-cantharide ...
Celles qui sont les plus nombreuses ce sont les petites noires qui entrent dans les maisons dès que le temps se met à la pluie. Elles sont si nombreuses qu’on a préféré ne pas leur donner de nom particulier: les mouches, c’est elles!
Quand nous étions petits nous nous amusions à les attraper et à les mettre dans des “gob’’, sortes de cages en papier pour les écouter ronfler à l’intérieur.
Mais il ne nous serait pas venu à l’idée de jouer avec les mouches vertes ou “mous a ver”. Car nos parents nous avaient mille fois répété que ces mouches-là étaient les plus sales, les plus dégoûtantes ...
Et c’est vrai qu’à cette époque-là, l’endroit préféré de ces sales bestioles était les cabinets, les lieux d’aisance.
Lorsqu’une de ces mouches se posait sur un morceau de viande, elle y déposait cent fois plus de saleté que les autres mouches. Et cette saleté ne demandait qu’à vivre, qu’à proliférer. Et résultat: deux ou trois jours après les vers se mettaient dans tout le “ferblan” de salé.
Un mauvais sujet suffit à entraîner tout un groupe de gens dans le mal.

157. In noir, in sien, dé kouzin zermin.

Dans certaines formes de société, il n’y a guère de différence entre un être humain et un animal.
Par exemple, dans les sociétés esclavagistes (que ce fût esclavage blanc ou esclavage noir d’ailleurs !), l’esclave n’était pas un être humain.
C’était un bœuf, un cheval reproducteur ou un chien de garde. Pas plus. Et encore, souvent le maître traitait ses animaux mieux que ses esclaves.
Aujourd’hui, il est vrai, officiellement il n’y a plus de sociétés esclavagistes. Mais les conditions de vie de certains êtres humains, les rapprochent encore de l’animal ...
Et force est de reconnaître que le plus souvent c’est sur le noir que le sort s’acharne.
Qu’a-t-il donc fait à Dieu pour que son passage sur cette terre soit marqué par tant de souffrances?
N’oublions tout de même pas qu’ici comme ailleurs il y a aussi des blancs qui sont considérés comme des cousins germains du chien.

158. In onm i mor ek son kèr, in fanm ek son dé tété.

Est-ce que la partie la plus importante dans le corps d’un homme c’est son cœur? C’est possible! C’est même probable!
Et est-ce que pour une femme ce sont ses deux seins? Cela est à discuter certainement.
Il n’en reste pas moins que nos ancêtres avaient des conceptions de l’homme et de la femme qui différaient quelque peu.
L’homme devait être l’homme! C’est à dire celui qui sait faire preuve de courage, de responsabilité ; celui qui ne recule ni devant les difficultés ni même devant la mort si la vie des siens est en danger. Celui qui a du cœur.
La femme, elle devait avant tout être féminine c’est à dire représenter la beauté, la douceur et surtout la capacité de transmettre la vie. Elle devait donner la vie et la maintenir en nourrissant son bébé. Et c’est là que ses seins, ces symboles de source de vie, intervenaient.
N’oublions pas qu’un poète français a écrit: la femme est l’avenir de l’ homme.

159. In pé langré i nouri ; tro langré i brile.

Tout le monde n’est pas professionnel de l’agriculture ou de l’horticulture ...
Tout le monde n’est pas expert dans l’art de retourner la terre, de la chauler ou de la fumer...
Mais rares sont ceux qui n’aiment pas de temps en temps s’occuper d’un petit jardin-potager ou de quelques plantes à fleurs.
Jadis, seules les femmes le faisaient ; aujourd’hui les hommes s’y mettent de plus en plus.
Seulement, jardiner, cela s’apprend, comme tout. Par exemple, vous avez entendu dire que mettre de l’engrais dans un champ, cela fait démarrer les plants. Alors vous foncez chez le quincailler du coin vous achetez de l’engrais et, pour faire démarrer vos jeunes plants de salades, vous les recouvrez d’engrais.
Le lendemain vous n’avez plus qu’à constater que vos salades ont été brûlées. Parce que vous avez utilisé trop d’engrais. Un peu c’est bon; trop c’est nuisible.
Celui qui reçoit trop d’argent d’un coup, risque d’en perdre l’esprit.

160. In pti galé i sra zamé in kap, mé li kab anpès kap-la tonbé !

Quelle différence y a-t-il entre un «kap» et un «galé» ?
En Français un cap est une partie d’une côte, souvent élevée, qui s’avance dans la mer... Quelque chose d’énorme donc.
En Créole, un «kap» est une grosse pierre; elle est tout de même énorme en comparaison avec un «galé» qui n’est qu’un caillou, comme on en trouve partout, dans les champs, sur le bord des routes ... etc. Un galé peut être aussi une de ces petites pierres polies et arrondies qu’on trouve au bord de la mer ou dans le lit des rivières ... Il est alors un peu plus gros que le caillou du bord de la route.
Ce caillou est le plus souvent un éclat de pierre. La Nature a voulu que le minéral ne soit pas vivant, au sens où il ne peut pas grandir.
Il ne peut que s’user. Un galé ne sera donc jamais un kapo.
Mais il peut servir à caler un kap qui se trouverait en équilibre instable: il est suffisamment résistant pour cela. Il suffit d’enlever la cale et l’énorme pierre dévale la pente.
Une chose petite peut être d’une grande utilité.

161. In pti poul ek in lomlèt i sorte pa dann mèm zef.

Il y en a parmi nous qui sont comme ça : ils veulent tout avoir d’un seul coup et tout de suite ...
Cela est vrai depuis ces derniers temps surtout... parce que, auparavant, nos pères n’avaient pas le même état d’esprit.
Auparavant les gens savaient que dans la vie, il y a des choix à faire, des priorités à établir: cette année, on économise l’argent, c’est pour acheter un petit lopin de terre; dans deux ou trois ans, peut-être on trouvera le moyen de construire un “boukan” dessus.
Evidemment ceux qui étaient riches à ne plus savoir que faire de leur argent, ne voyaient pas les choses de la même manière. Mais la plupart de nos pères n’étaient pas riches.
Aujourd’hui dans notre société on n’a même plus besoin d’être riche : on peut tout acheter en même temps et même le superflu... quitte à se faire saisir par l’huissier les mois suivants.
Si vous n’avez qu’un œuf, il faut choisir: ou bien vous le mangez ou bien vous le mettez à couver. Mais vous ne pouvez faire les deux opérations en même temps.

162. In sel pié d’boi i fé pa in foré.

J’avais un ami qui était chasseur de «tang». Il en avait fait quasiment sa profession. Une profession saisonnière. Car amoureux de la forêt, mon ami avait appris à aimer en même temps tous les êtres qui l’habitaient et donc, il observait certains temps morts dans la chasse aux tang.
En fait, aller à la chasse pour lui, était surtout un prétexte pour se retrouver dans la forêt. Il adorait y être.
Il s’était construit une petite cabane en plein milieu de la forêt et n’hésitait pas à y passer plusieurs jours de suite, voire des semaines ...
Et puis, petit à petit l’âge est venu. Et les rhumatismes. Et les douleurs de reins ...
Et mon ami a dû se résigner à ne plus monter à la forêt. Alors il imagina de recréer une forêt dans sa cour même. Il planta des arbres. Qui devinrent d’une grande beauté ...
Mais mon ami était désolé : malgré la beauté de ses arbres il ne retrouvait pas les sensations qu’il éprouvait là-haut: où étaient les animaux? Où étaient les bruits? Les senteurs ?...
Non, si beau soit-il, un arbre ne fait pas une forêt, ni un soldat une armée ni un footballeur une équipe.

163. In tone zoli parol i ranpli pa mon marmit’.

«C’est beau un soleil
Qui éclaire et réchauffe, dis !
...C’est bon la brise
Qui caresse et rafraîchit, dis !
Encore un jour où la beauté
A éclaté en mille gerbes sur ton île !
...Entends l’imperceptible murmure de tes sources ...
Oui, tu as raison, Poète :
mon île est belle ...
Mais j’ai faim.
L’homme a été ainsi conçu qu’il a des besoins à satisfaire: parmi ceux-ci le besoin de beauté ... Cette beauté il la trouvera dans des domaines aussi différents que: la Nature, la peinture, la musique, ou tout simplement dans la contemplation de ses semblables.
Mais il y a des besoins qui sont encore plus importants que cela: ce sont les besoins vitaux, les besoins qui conditionnent la santé, qui conditionnent la croissance.
Si l’homme ne respire pas, il meurt; s’il n’élimine pas, il tombe malade; s’il ne mange pas il n’existe pas.
Pour vivre, et apprécier la vie, il faut d’abord exister vulgairement...

164. Invite siklone out kaz, sé kas’ out’ pié fouyapin.

Le fruit à pain est un arbre très intéressant et son fruit peut être consommé de différentes manières : on peut le manger bouilli, au poivre et au sel; on peut le griller; on peut en faire des “boulettes” un peu comme nos boulettes de pomme de terre; on peut aussi l’accommoder en “kari” ; le manger à la place du riz avec un kari de viande; le transformer en farine ...
Alors si vous avez la chance de posséder un pied de “fouyapin”, prenez-en soin : en cas de pénuries il sera bien utile. Priez Dieu pour qu’il le protège des cyclones impitoyables.
Réfléchissons avant d’inviter n’importe qui sous notre toit: il y a des gens qui sont tellement brutaux ou maladroits qu’ils cassent tout ce qu’ils touchent; il y en a d’autres qui, comme l’on dit ici volent avec les yeux.
Ne fréquentons pas ceux qui peuvent détruire ce à quoi nous tenons.

165. In zef in bousé, dis zef in ropa.

Les Anglais et les Américains mangent beaucoup d’œufs pour leurs breakfasts: deux œufs au plat, sans compter le bacon frit, le pain, le beurre, la confiture ... etc !
Nous, si nous avons envie d’un œuf le matin, ce serait plutôt un œuf mollet ou même un œuf cru, gobé les yeux fermés. Un œuf, cru ou bouilli c’est vite avalé: ça ne nous remplit pas l’estomac et nous le complétons généralement avec une bonne platée de “ri sofé”.
Mais bien sûr, si au lieu d’un œuf nous en prenons dix, il est évident que nous aurions fait là, un repas qui ne laisserait plus de place pour le meilleur ri sofé qui soit.
Un œuf, une bouchée; dix œufs, un repas.
Les petites choses s’ajoutent les unes aux autres pour en faire de grandes parfois. Un homme seul ne peut soulever un bureau; dix hommes ensemble déplacent un camion.

166. In zoli fanm lé konm do fé : Wi éloigne, ou la fré, Wi rapros, ou lé brilé.

A La Réunion il y a de très belles femmes. «Sitelman zoli ke zot i dovien miss» me souffle mon camarade. Qui ajoute: je propose qu’on fasse un élevage de Miss dans notre pays!
Il est fou.
Mais il n’empêche que l’on ne peut que constater la chose: les femmes de notre pays sont belles. L’explication tient sans doute au métissage. Dans le creuset que constitue l’île, la femme a pris ce qu’il y avait de plus beau en Inde (la finesse), en Europe (l’élégance), en Afrique (la robustesse), à Madagascar (la quiétude des traits), en Chine (la peau diaphane).
Il est naturel que l’homme, Réunionnais trouve la femme Réunionnaise Jolie et qu’il l’aime.
Il l’aime tellement que lorsqu’il est loin d’elle, il ne vit plus: il a le cœur froid.
Il l’aime tellement que lorsqu’il est près d’elle il se conduit comme un fou. Il commet des bêtises pour elle. Il se fait brûler les ailes comme le papillon par la flamme de la lampe.

167. In zong tou sel pa bou kraze in pou.

Essayez donc pour voir: le pou ne mourra pas si vous ne le coincez pas entre votre ongle et quelque chose d’autre. Un ongle seul ne peut être qu’un lieu de promenade pour ce petit parasite. Ne parlons pas d’une puce !
Dans la vie il en est ainsi. Une personne seule, c’est peu de chose ! Une personne seule peut difficilement mener à bien une entreprise. L’exemple d’un ménage est suffisamment éloquent: l’élevage des enfants nécessite la présence et du père et de la mère; il faut que tous les deux conjuguent leurs efforts et mettent en commun leur amour pour leur progéniture.
Si nous nous aidons les uns les autres, la vie devient plus facile et les résultats que nous obtenons sont toujours encourageants.
(Les Haïtiens disent: You sel douèt pa touyé pou).
(Les Antillais disent: An sel douèt pa sa pran pis).

168. I pran pa lèr ek in mont’ arété.

Les “gramoun lontan” n’avaient pas de montre. Mais on dit qu’ils avaient l’heure dans le ventre, c’est à dire qu’instinctivement ils savaient quand arrivait l’heure de manger.
Ils n’avaient, d’ailleurs, besoin de s’inquiéter que de certaines heures de la Journée: les moments les plus importants qui rythmaient leur vie, ceux du lever et du coucher, ceux du début et de la fin de la journée de travail et enfin ceux des repas ...
Parfois ils s’aidaient par l’observation de la position du soleil dans le ciel...
Puis sont venus les montres et réveils mécaniques. Et maintenant les quartz sont là et on n’a plus besoin de remonter les ressorts tous les matins ...
Il arrive tout de même qu’une montre s’arrête de marcher, les piles ayant fait leur temps. Et si, alors, nous nous adressons à elle pour avoir l’heure nous risquons de nous tromper lourdement. Tel rendez-vous peut-être manqué tel plat peut être brûlé au four...
Pour notre information, sachons nous adresser à des sources sûres.
(On dit aussi :I pran pa lèr ek in révey i mars pa).

169. I sorte pa zandarm pou rante la polis.

Dans le temps, «lontan» il y avait une grande différence entre un gendarme et un agent de police.
D’abord le gendarme gagnait plus d’argent. Ensuite il était logé dans un grand bâtiment en dur. Il se déplaçait en Jeep ou à moto.
Et puis le gendarme était un Français de France, donc dans l’esprit du peuple, supérieur au policier qui, le plus souvent ne parlait même pas correctement (c’est à dire en roulant les «r») la langue française ...
La population avait davantage peur du gendarme que de l’agent de police. On en avait peur, mais on le respectait aussi, on l’admirait...
Le prestige du gendarme était autre que celui du policier.
Il n’était pas pensable que quelqu’un aurait pu abandonner son statut de gendarme pour devenir simple policier.
Le créole de l’époque n’était pas bête: entre deux situations inégales, il savait choisir la plus avantageuse.

170. I tire pa d’lo dann galé.

La Bible nous dit que, dans le désert, le peuple de Moïse mourait de soif ! Alors le vieux chef frappa de son bâton une pierre et de l’eau en jaillit aussitôt. Le peuple étancha alors sa soif...
Est-ce vraiment ce qui s’est passé? Je ne saurais vous le dire.
Toujours est-il que ce que Moïse a peut-être vraiment réussi à faire, le commun des mortels ne pourrait pas le recommencer.
Nous savons que nous ne pourrons pas tirer de l’eau d’une roche. Car il n’y en a pas.
Si nous avons soif, nous trancherons une branche de ravenal, ou nous boirons de l’eau dans le «kèr fatak» comme le dit une chanson... Mais nous ne briserons pas une roche !
Ce qui n’est pas, n’est pas.
Ne demandons pas de l’argent à un mendiant. N’exigeons pas d’un malade qu’il transporte une armoire ...

171 I trouve bisik dann vant karang, I trouve pa karang dann vant bisik.

Le «bisik» et le «karang» sont deux poissons de mer. Mais celui-ci est gros celui-là est minuscule! Le karang est un géant comparé au bisik ...
Lorsque les «bisik» montent, c’est à dire arrivent aux embouchures pour remonter les rivières, les «karang» les suivent de près.
Car les bisik constituent des proies faciles ; une nourriture à bon marché, si l’on peut dire, pour ces monstres que sont les karang.
Ainsi lorsqu’un pêcheur à la ligne attrape un karang et lorsqu’il lui ouvre le ventre, il n’est pas étonné d’y trouver de nombreux bisik ...
L’inverse n’est pas possible.
Les gros mangent les petits, c’est bien connu. Jamais on ne trouvera un faible abuser sur un fort, ni un pauvre exploiter un riche ...
Les petits doivent éviter de fréquenter les gros : ils risquent d’être mangés.
(On dit aussi: poison i manze bisik).

172. Ize mé abize pa.

L’autre jour mon voisin est venu me demander de lui prêter ma tondeuse à gazon: il voulait s’occuper de sa cour et sa tondeuse était en panne.
Il devait me rendre ma machine le soir même. Le lendemain celle-ci n’était pas encore chez moi. Le surlendemain non plus ...
Il me la rendit une semaine plus tard. En s’excusant.
Je constatai alors que les lames de la tondeuse étaient abîmées.
Une petite enquête me permit de savoir que, mon voisin avait profité de ma machine pour tondre la pelouse de plusieurs autres cours que la sienne. Moyennant paiement.
Quand plus tard, il est à nouveau venu me demander de lui prêter ma tondeuse, j’ai refusé en lui disant : Lerk in moun i prete aou keksoz : ize mé abize pa ! (lorsqu’on vous prête quelque chose, usez-en mais n’en abusez pas).
Il a compris et est parti tout de suite.
Cela est vrai dans tous les domaines. Par exemple, il faut user des Libertés que nos pères ont conquises, mais il ne faut pas en abuser (sinon on peut priver les autres de leurs Libertés).



K

173. Kabo bandé la poin la rézon.

(Français: Pine raide n’a pas de conscience)
(Anglais: A standing rod has no conscience)
Les hommes cherchent souvent une excuse pour les fautes qu’ils commettent. Cela a toujours été ainsi et ce sera toujours ainsi.
En tous cas, dans ce proverbe-là, nous constatons que la faute est rejetée sur le sexe de Monsieur et non sur Monsieur lui-même.
Comme si lorsque le “pandigalala” d’un homme commande et décide, plus rien ne peut l’arrêter. Comme si le désir sexuel ne pouvait être dominé.
Il n’en reste pas moins vrai que beaucoup de choses arrivent à cause de ce morceau de chair.
Beaucoup d’erreurs sont commises sous l’emprise du sexe.
Ceux qui connaissent l’histoire de Sada* savent que les femmes aussi peuvent se laisser détruire par leur sexe.
La race humaine apprendra-t-elle un jour à dominer ses désirs et ses passions?
* voir l’empire des sens, film japonais.

174. Kaf nana 7 po.

Tout le monde a de la peau sur les os. Il y en a qui ont la peau dure, d’autres la peau fragile. Ceux-là sont ceux qui sont habitués à travailler dur. Ceux-ci sont ceux qui généralement sévissent dans les bureaux, sans trop forcer leurs talents ...
Il est des gens qui donnent de l’importance à la couleur de la peau; mais leur nombre s’amenuise de plus en plus parce que le monde va vers le métissage.
Lorsqu’on nous dit que le Cafre a sept peaux, cela veut dire que le noir est tellement habitué à travailler dur que tout son corps s’est endurci, comme du pain rassis.
Cela ne veut pas dire que le noir ne ressent plus la douleur des morsures de fourmis rouges, ou celle des brûlures des rayons de soleil de midi dans les champs de cannes. Cela ne veut pas dire qu’il ne ressent plus la raideur de sa colonne vertébrale en hâlant sur la pioche. Que non !
Seulement, en comparaison avec le bureaucrate, et dans la même situation, c’est comme si le cafre était protégé.
Sans doute le Bon Dieu a-t-il compris combien il avait été injuste envers le Cafre et lui a-t-il donné 7 peaux pour réparation!

175. Kafé koulé, kite pa vanté.

Quoi de meilleur que de prendre une tasse de café entre bons amis, l’après-midi, protégés de l’ardeur du soleil par une tonnelle de raisin?
Hé, la marmaille ! Chauffez donc un peu de café ! Voilà Tantine Amélie qui arrive! Alors on s’asseyait et on se mettait à blaguer...
Les soucis s’évanouissaient. Le petit Toto, s’asseyait à croupetons, la bouche entr’ouverte en attendant que Gro-mère lui donne le fond de tasse avec ce qui restait de sucre dedans, ou tout simplement passe le doigt dans le fond et le donne à Toto à sucer! Houn ! Que c’était bon.
Jadis, dans une case, il y avait toujours du café au même titre que du riz ou des victuailles pour le kari. Ce café se trouvait dans une bouteille hermétiquement bouchée. Car il ne fallait pas laisser s’éventer le bel arôme du nectar divin.
Les plus pointilleuses de nos grands-mères s’empressaient, dès le café coulé, de le consommer. Pour bénéficier de son arôme.
Pour toute chose, nous devons agir de même : ne pas laisser s’éventer ce qu’il y a de bon dedans.

176. Kaka milé, manzé zoizo.

À l’heure actuelle on ne trouve plus cette chose-là. Mais dans le temps «lontan», il n’était pas rare de voir passer une charrette et de voir le mulet lâcher quelques boules de couleur brunâtre par terre. Sans tarder il se trouvait des femmes pour courir dans le chemin ramasser les quelques boules pour les déposer dans leurs «fanzan» de capillaires.
Sinon, au bout d’un certain temps, une volée de moineaux se posaient sur le chemin et se mettaient à becqueter à qui mieux mieux.
Ainsi le caca du mulet a toujours servi de fumier aux capillaires de nos mères ou de nourriture aux moineaux de nos rues.
Qui l’eut cru ? Ce que le mulet rejette, rend service à d’autres êtres vivants.
Oui! Rien n’est sans valeur sur cette terre! Rien n’est complètement gratuit! Tout fait partie d’une chaîne de transformation.
Aucun homme n’est inutile a cent pour cent. Ne regardons pas seulement ses défauts : cherchons aussi ses qualités cachées chacun d’entre nous peut apporter quelque chose aux autres.
(On dit aussi: kaka lo sien lé bon pou sak i ème).

177. Kalbas amèr i suive la rasine.

Ceux qui aiment les légumes, aiment sûrement la calebasse : c’est un plat gouté de quelque manière qu’il soit accommodé ... surtout si on y ajoute un morceau de viande.
Il est cependant certaines calebasses qui n’invitent pas à la dégustation car, présentant un léger goût d’amertume ...
Mais d’où viennent-elles, ces calebasses amères? On prétend que c’est la conséquence de la rencontre des racines du pied de calebasses avec celles d’une plante aux fruits amers, comme le margoz par exemple. L’amertume de l’une passe dans l’autre ...
Et vous aurez beau, dans ce cas-là, arroser vos calebasses, les laver, rien n’y fera. Car les racines, sous la terre continueront à les alimenter en amertume.
Cela pour nous dire que nos enfants nous ressembleront. En général nous leur transmettons nos défauts.
(On dit aussi: Kalbas amèr i vien di pié).

178. Kamèm tronp-la mor , in zour i mor.

Il y avait à St Benoit un homme connu de tous: Michel-la mort.
En fait lorsqu’il était jeune encore son sobriquet exact était: Trompe-la mort.
Car Michel, né dans une famille de sportifs et par ailleurs excellent footballeur des Cadets Bénédictins était d’une folle témérité: à l’époque il plongeait du toit du pont de la rivière des marsouins dans le bassin bot.,
Plus d’une fois et tout au long de sa vie, Michel a lancé des défis à la Grande Faucheuse. A la question Mort, où est ta victoire ? Michel répondait toujours: nulle part !...
Et puis, un jour, bêtement, une voiture a eu raison de Michel.
Peut-être s’était-il trop éloigné de St Benoit, un endroit où il semblait Jouir de la protection des Dieux?
La plante sensitive (trompe-la mort pour nous), elle aussi semble ne devoir jamais mourir. Elle qui, au moindre contact extérieur replie ses folioles le long du pétiole, comme pour les protéger, De plus quand on veut se débarrasser d’elle, elle sort ses épines ...
Mais tôt ou tard, elle finira par être arrachée.
Car tout va à une fin, ici-bas.

179. Kanar batar, kanar vantar.

«Vantar» dans la langue créole admet plusieurs acceptions. En plus du sens de qui a l’habitude de se louer avec exagération, le mot se prend dans le sens de : bon, bien apprécié, qui éveille l’intérêt, qui donne de l’appétit. Ainsi dit-on, par exemple, un kari vantar ... Un kari qui sort de l’ordinaire.
Le canard est un volatile dont la chair est goûtée chez nous: est-ce un héritage des ancêtres venus de Chine?
On aime bien le canard «mani» (de Manille), le canard mascarin et aussi le canard pékin récemment introduit dans l’île.
Mais on aime particulièrement le canard «batar», c’est-à-dire ce produit du croisement entre une femelle mani et un mâle mascarin,
Le «batar» allie les qualités des deux variétés.
Si nous croyons que le métissage répond à un appel de l’Humanité tout entière, nous serons d’accord pour déclarer que le batar est vantar ...

180. Kane i done son zi : a kondision moulin i kraze ali.

C’est grâce à la canne à sucre que notre petit pays peut vivre.
Enfin, disons plutôt que c’est un peu grâce à la canne!
La canne nous donne son jus avec lequel nous faisons du sucre.
Auparavant on avait l’impression que les cannes qui devaient donner le plus de sucre étaient la “kane bonbon”, la “kane mapou” ou encore la “kane noir”, la “kane blan”, la “kane-lo grin” ... Elles étaient si bonnes dans la bouche !
Aujourd’hui on a découvert ou créé d’autres variétés, qui d’après ce qu’on dit sont plus riches que les précédentes.
Mais quelle que soit la variété, aucune ne donne son jus si les moulins de l’usine ne l’écrasent pas.
On peut comprendre ce proverbe de deux façons : pour avoir un produit de bonne valeur, il faut travailler car il n’y a rien sans peine. Et puis cette canne-là, on peut aussi la comparer avec certaines personnes qui ne donnent ce qu’elles ont que si elles y sont obligées.
Quand nous avons les moyens, nous ne devons pas être comme la Canne: si quelqu’un a faim nous devons lui offrir un «gazon» de riz; si quelqu’un a froid, nous devons l’aider à se couvrir.

181. Kaniki servel, kaniki lespri.

Quelle différence y-a-t-il entre la cervelle et puis l’esprit? Au figuré, il n’y en a aucune, puisque tous deux censément, représentent l’intelligence.
Mais pour nous Réunionnais, la servel est plutôt le siège de la mémoire alors que l’esprit c’est la faculté de compréhension.
C’est ainsi que d’un élève qui suit bien en classe mais ne réussit pas aux Tests de fin de trimestre, on dira qu’il a peu de «servel» ; d’un autre qui n’arrive pas malgré ses efforts, à suivre les explications du maître, on dira qu’il a «lespri» faible.
Peu importe ! Si on a peu de mémoire, on peut avoir davantage d’intelligence. Mais il est reconnu aujourd’hui que l’une aide l’autre.
Sachons donc développer notre mémoire pour comprendre les choses plus facilement et sachons utiliser notre intelligence pour renforcer nos capacités de mémorisation.

182. Kank in boug i boire mèm son momon lé sou.

Comment cela est-il possible ? Est-ce à dire que le principe des vases communicants joue alors entre les deux ? Certainement pas !
Quoique ... Comme celui qui fume fait avaler de la fumée à son entourage, ne pourrait-on considérer que celui qui boit rejette des vapeurs d’alcool capables de saouler ceux qui l’approchent?
Reconnaissons que c’est un peu tiré par les cheveux.
C’est pourquoi nous proposons une autre explication.
En fait ici la seconde partie du proverbe doit être entendue comme suit: même sa mère a la réputation de se saouler.
L’ivrogne salit la réputation de ceux qui l’entourent. Cela n’est pas toujours justifié, heureusement.
Il n’empêche que, souvent l’emprise de l’alcool sur quelqu’un vient du fait qu’il baigne dans un milieu qui s’adonne à l’alcool.

183. Kank la min lé tann, lo vant’ lé vid.

Disons tout de suite que ce n’est pas vrai en toutes circonstances.
L’homme qui travaille dans un bureau, qui manie la plume ou les touches de l’ordinateur à longueur de journée, n’a pas le ventre vide. Il a en tous cas, vu son salaire, les moyens de ne pas mourir de faim ; et pourtant regardez ses mains : elles sont propres, fines, les ongles sont longs, bien taillés... ; touchez ses mains : elles sont douces et tendres.
Oui, mais du temps de nos aïeux, les gens travaillant dans un bureau étaient plutôt rares : disons même que, ils n’étaient pas censés représenter le travailleur. Celui-ci, c’était plutôt le haleur de pioche qui donnait ses reins au soleil du premier janvier au trente et un décembre ...
La main de ce travailleur-là, elle était épaisse et dure comme du bois.
Une main tendre était alors signe de paresse. Et un paresseux n’avait guère de quoi manger, dans cette vie faite de «malizé».
(On dit aussi : Sak lo zong lé gran lé pa gra).

184. Kank pésèr lapou manzé li lès touzour in golet a la tranp.

Mon ami n’a Jamais été un grand pécheur - sinon devant l’Éternel! - mais c’est tout de même un amateur éclairé.
Lui ne pêche pas en mer mais à la rivière. Ce qu’il aime pêcher, surtout, ce sont les chevrettes et les cabots ... Les anguilles, il ne les pêche pas de Jour, mais la nuit en posant des bouts de ligne: la technique consiste à appâter les hameçons (zin) bien «anpilé» à des lignes de coton, ou de nylon, que l’on fixe à de grosses roches et qu’on laisse traîner dans le courant, la nuit; on relève les lignes le matin.
Lorsque mon ami va à la pêche, il a avec lui tout un attirail de pêcheur et pas moins de 3 ou 4 «golet». Il emporte aussi de quoi manger. Car, quand il va à la rivière, c’est pour la journée.
À midi, lorsque son ventre crie famine, il se retire sur la berge sous un pied de zanbrozad et attaque son «ganblo» de riz.
Mais il n’oublie jamais de laisser ses «golet à la tranp». C’est à dire qu’il laisse ses hameçons appâtés plongés dans des trous de roches où il croit sentir des cabots ...
Et tout en mangeant, il garde les yeux sur ses golet. On ne sait jamais!
Une activité principale ne doit pas nous empêcher de temps en temps, de nous occuper d’autre chose. Il vaut mieux être prêt à saisir toutes les bonnes occasions.

185. Kapon i vive lontan.

Lorsque nous étions petits nous aimions bien «fé batay» les autres. Pour rien au monde, nous n’aurions manqué d’assister à un «krosaz» entre deux gamins de notre âge.
Il y avait tout un cérémonial pour provoquer la bagarre. Ça commençait par des conversations :
- Intel la di li bèze aou ! (Untel a dit qu’il est plus fort que toi !)
- Ou la pèr Intel, ou ? (As-tu peur d’Untel ?)
On rapportait les réactions à la partie adverse en les grossissant au besoin.
Puis venait la provocation directe: On prenait le chapeau de celui qui était censé être le plus fort et on le posait sur la tête de l’autre.
- Zète sa atèr si ou kapab ! (Jette ça par terre si tu t’en sens capable !)
C’était le défi. Que l’autre relevait ou non. S’il jetait le chapeau par terre, c’était la bagarre immédiate.
S’il était hésitant on l’encourageait ou on le goguenardait ... S’il refusait de jeter le chapeau, on le traitait de kapon et puis on le laissait pour la «valèr»...
Les bagarres enfantines se terminaient par des lèvres tuméfiées et un nez qui saignait.
L’autre Jour j’ai vu quelqu’un refuser une bagarre et s’en aller sous les quolibets des spectateurs déçus. En fait, il faisait bien : car l’autre, un colosse de 90 kg, avait en plus un poignard caché dans ses bottes ... Il aurait pu y avoir mort d’homme.
Il n’y a pas de honte à refuser de se battre. On y gagne en longueur de vie.
(Un proverbe irlandais dit : Mieux vaut être couard une minute que mort tout le reste de la vie).

186. Kapon la tié son frèr.

Le capon est un bougre qui est né le même jour que la peur. Il n’a pas seulement peur de ce qui est dangereux, il a aussi peur de ce qui ne l’est pas du tout. La moindre chose qui bouge lui cause une frousse énorme et alors il en perd la tête ; il ne sait plus ce qu’il fait, il ne peut plus se contrôler ...
Alors il se saisit de n’importe quoi à sa portée et s’en sert pour se défendre.
Et il n’est pas rare que dans un tel moment de folie, il donne un mauvais coup à son propre frère, à son ami, à celui qui lui veut du bien... Le coup peut mal porter et... le malheur arrive.
Il ne faut pas être capon. Il faut apprendre à dominer notre peur.
C’est un effort permanent que nous devons faire nous-mêmes.
(En Haïti on dit: kapon touyé manman-li)

187. Kaponèr i sar pa la guèr.

Le «kaponèr» ou le «kapon» c’est la même personne.
Comment voulez-vous qu’un homme qui a peur, qui se met à trembler même devant son ombre sur le sol, qui a des sueurs froides rien qu’à la vue de la bave d’un taureau, comment voulez-vous qu’un tel homme aille à la guerre?
Remarquez, que dans le fond son attitude est tout à fait compréhensible s’il s’agit d’aller à la guerre pour écraser un petit pays pas belliqueux pour un sou... Mais, si au contraire, il s’agit de défendre votre pays, votre peuple, votre terre ? Eh bien, même dans ce cas, il ne faut pas compter sur le kaponèr.
D’ailleurs pour rien, on ne peut compter sur lui. Il n’entreprendra rien, même avec de multiples assurances de l’inexistence de risques à courir. Alors que parfois, il suffit d’oser pour réussir une entreprise !...
Dans la vie nous ne devons pas chercher la guerre ; mais nous ne devons pas être trop timides non plus. De temps à autre, sortons un peu de notre coquille.

188. Karang i tienbo son frèr par la qué.

Le «karang» est un bon poisson, surtout quand il est gras.
Lorsque les «bisik» arrivent aux embouchures pour remonter les rivières, il n’est pas rare que les pêcheurs à la ligne attrapent beaucoup de ces karang qui accompagnent les rouleaux de bisik.
Car le karang est, comme l’homme, un grand amateur de bisik.
C’est pour cette raison qu’il est bien gras, en cette période-là.
Les karang ne se déplacent pas seuls, mais par bancs, par bandes, dirons-nous les uns à côté des autres les uns derrière les autres.
C’est sans doute pour se sentir plus forts, en cas de danger!
Nous aussi, prenons l’exemple sur les karang. Ne laissons pas notre frère seul. Si nous tenons sa main, s’il tient la nôtre, si nous sommes solidaires, nous serons plus forts et pourrons entreprendre de grandes choses.

189. Karèm i dire pa 100 an.

Vous avez le carême des «malbar», le carême des «zarab», le carême des catholiques ... Tous sont des carêmes, c’est à dire des temps de Jeûne, de privation pour le corps pour renforcer l’âme, pour développer la foi dans la religion.
Parfois les privations sont vraiment dures à supporter et exigent un amour très grand pour Dieu. Par exemple, en ce qui concerne le carême des zarab ou Ramadan. On reste sans manger toute la journée pour ne prendre quelques collations que le soleil couché et ce, un mois durant. Ne pas manger ce n’est encore rien, mais ne pas boire ... surtout lorsque la période du Ramadan coïncide avec les grosses chaleurs de janvier ... C’est sérieux.
Mais toute privation finit à un moment donné. C’est la fête, alors ! Et puis la vie reprend normalement.
N’oublions pas cela: toute pénitence aura sa fin un jour.

190. Kat ti fourmi i rale in gro kankrela.

À La Réunion il est rare de trouver une maison sans cancrelats.
Toutes les campagnes de désinsectisation n’y peuvent rien. On élimine ceux qui habitent la maison, mais, la nuit tombée il en vient autant de l’extérieur. Oh ! Les sales bêtes !
L’autres Jour j’en ai écrasé deux d’un coup. Je m’assurai qu’ils étaient bien crevés avant d’aller prendre une balayette, du garage...
En revenant quelle ne fut pas ma surprise d’en voir un se traîner sur le sol. J’allais pour l’écraser à nouveau lorsque je notai que son déplacement était plutôt bizarre: il glissait sur le sol...
Je me penchai et remarquai alors que, en fait, l’énorme blatte était traînée par quatre minuscules fourmis. Quelle force ! Que d’efforts mis en Commun !
Si l’on met ses efforts en Commun on arrive à faire de grandes choses.

191. Kazou i monte an lèr sé pou mié monte son dérièr.

Tout le monde a déjà vu les fesses d’un singe: c’est rose! Mais quand a-t-on loisir de mieux admirer le derrière de Monsieur?
C’est lorsque le singe grimpe sur un arbre par exemple. Sinon, la plupart du temps Monsieur est assis sur sa pudeur.
Lorsqu’un singe grimpe à un arbre il met son derrière à découvert.
Cela est vrai pour nous aussi: c’est lorsque nous voulons grimper, c’est à dire nous hisser dans l’échelle sociale, dépasser les autres, montrer notre supériorité et ne plus faire partie de notre bande, c’est à ce moment-là que nous montrons nos fesses, c’est à dire nos vilaines manières, nos vices et nos défauts ... ou tout simplement notre vraie personnalité.
Il est vrai qu’il est difficile de cacher longtemps les défauts dont nous avons honte.

192. Kel také kab arete lamour ?

L’amour, voilà un sentiment qui fait couler beaucoup de salive en même temps que beaucoup d’encre. C’est peut-être la plus Jolie chose qui existe sur la terre. Je parle, bien sûr de l’amour vrai : l’amour qui fait fondre les cœurs, l’amour qui fait s’envoler la raison, l’amour qui est capable de fendre la mer pour laisser passer un rayon de joie ...
Cet amour-là, c’est celui de Papa-Maman pour leur “ptit kaf’ ; c’est celui de l’enfant pour ses deux “Bon Dié-la-tèr” ... C’est aussi celui de l’homme pour sa femme et de la femme pour son homme.
Cet amour-là, rien n’est plus fort. Rien ne peut lui barrer la route ...
Vous empêchez votre fille de voir ce garçon-là; mais son cœur est en harmonie avec celui de l’autre. Vous pouvez lui expliquer que ce garçon n’est pas un homme sérieux, qu’il n’est pas un travailleur, qu’il ne cherche qu’à s’amuser ... Rien n’y fait.
Un jour elle s’échappera de chez vous et ira rejoindre celui qu’elle aime.

193. Kèr ouvèr ek portefey fermé la pa tète mèm lé.

«Kèr ouvèr», c’est la bonté, la charité, la générosité. C’est une personne qui a le cœur sur la main et qui donne sans se faire prier: «Portefey fermé», c’est l’avarice c’est la personne pingre qui, à la manière d’Harpagon préfère vous prêter son bonjour plutôt que de vous le donner.
Alors bien sûr, il est difficile d’imaginer que tous les deux viennent du ventre d’une même maman et que tous les deux aient tété le même lait.
L’un est enfant de Dieu! L’autre est enfant de Satan.
En général deux frères se ressemblent si ce n’est au physique, c’est au moral. Si vous connaissez mon frère, vous me connaissez aussi un peu.

194. Kok la pat’ lé sal, si lo do poul li nétoye.

La nature en a décidé ainsi: c’est le coq qui grimpe sur la poule, ce n’est pas la femelle qui monte sur le dos du mâle ... Ce n’est pas à nous de changer cet ordre des choses.
Bien souvent, lorsque le coq fait l’amoureux, il ne se rend même pas compte qu’il a les pattes crottées. Ne lui demandez pas à ce moment crucial de se les passer sous un filet d’eau, avant de présenter ses honneurs à Madame la poule! Il la «pèse par terre», lui grimpe sur le dos et... Bon! Et ses pattes? Elles s’essuient sur les jolies plumes de la dame.
Dans notre société, il arrive encore trop souvent que l’homme se conduise comme le coq. Il prend. Et la femme supporte les conséquences de son geste ...
Mais petit à petit notre mentalité évolue et il arrivera un jour où le coq ne nettoiera plus ses pattes sur le dos de la poule ... Il les lavera avant.

195. Kok lé kontan : li kroi ali la fé lève soley.

Tous les matins le voilà sur sa branche de manguier laissant éclater son cri : koukoukou-kou !... koukoukou-kou !
Et quelques instants plus tard il voit apparaître les premiers rayons du disque d’or. Alors le coq est content et se gonflant les plumes, il lance encore: koukoukou-kou ! pour saluer son haut-fait.
En son cœur, il se dit : Et si je n’avais pas été là ? Personne n’aurait vu le soleil aujourd’hui! Vous pouvez tous me remercier!
Dans notre petit pays il y a beaucoup de gens qui se conduisent comme le coq. Ils aiment se donner de l’importance! En ceci, en cela, rien ne peut se faire sans eux : ils sont les meilleurs ; ils sont indispensables ...
Cela fait partie de notre caractère sans doute !
Mais essayons tout de même de nous persuader que ce n’est pas nous qui faisons lever le soleil.
(En s’anskrit : Après le crépuscule, les vers luisants pensent: nous avons donné la lumière au monde).

196. Kok mon voizine mèm grosèr mon marmit !

Qu’y a-t-il de meilleur qu’un bon kari de coq ? Surtout au «masalé» !
Seulement à l’heure d’aujourd’hui, assurez-vous de la solidité de votre poche avant de vouloir acheter un coq. Je ne parle pas des coqs de France dont la chair est épaisse mais molle et réfractaire à nos sauces ... non! Je parle d’un bon coq-pays ou bien même d’un bon coq «léspès» vieux et musclé ...
Il faut avoir la bouche fine mais aussi, comme je le disais plus haut, du répondant dans le porte-monnaie pour s’offrir un tel plat...
Alors, ne vous étonnez pas que le «kamayang» cherche plutôt à se saisir du coq de sa voisine pour le mettre dans sa marmite plutôt que de débourser ce qu’il n’a pas.
Et en plus il trouve que la grosseur du coq convient exactement aux dimensions de sa marmite !
Nous pensons toujours que les affaires des autres nous conviendraient bien. Surtout lorsque nous pouvons nous les offrir à peu de frais!
(Dans le champ d’autrui, la moisson est toujours belle( (Latin).

197. Koko razé, lo pou fané.

Pour lutter contre les poux, il y a aujourd’hui des médicaments: insecticides. On se fait un shampoing avec et on garde sa tête enveloppée dans une serviette pendant vingt-quatre heures. Ce serait radical !
Auparavant on ne connaissait pas ces moyens.
On ne pouvait alors, que «tiktiké», c’est à dire chercher les poux à la main, un à un et les tuer en les écrasant entre ses ongles.
Ou alors il y avait une autre méthode : c’était de se raser le crâne complètement.
On évitait d’y avoir recours : pour les filles, parce qu’on ne pouvait concevoir une tête féminine sans cheveux ; pour les garçons, car un crâne rasé c’était la reconnaissance de l’existence de poux dans la famille ou de l’exécution d’une promesse au «Bon-Dié Malbar»...
Et pourtant c’était là une méthode efficace : koko razé, lo pou fané. Les poux s’en allaient avec les cheveux et ne revenaient pas sur le crâne dénudé.
Nous sommes semblables aux poux : nous disparaissons lorsque notre intérêt disparait.

198. Koko razé, vand ton kilot pou boire in kou.

Le Réunionnais ne se fait pas prier pour payer un verre à ses amis.
Il sait que ces derniers ne tarderont pas à lui rendre la pareille.
Un petit verre, plusieurs petits verres au bistrot du coin, ça entretient l’amitié.
En ce temps-là plusieurs coupes des cheveux étaient à la mode pour les hommes (les femmes n’allant pas chez le coiffeur) : la coupe “kapoul”, la coupe raie au milieu, la coupe à la brosse, la coupe “Brésans” ...
Les hommes ne devaient pas avoir les cheveux longs, ni le crâne rasé bien sûr.
Si par malheur quelqu’un se faisait raser le crâne, il avait aussitôt mauvaise presse. Et l’on se détournait de lui.
Plus personne ne voulait lui payer un verre. S’il voulait boire, il n’avait qu’à boire en prêtre (c’est à dire seul) et payer de sa poche.
Une chanson de l’époque allait jusqu’à l’inviter à vendre sa culotte pour boire un coup ...
Tout cela parce que, le “koko” rasé, il se distinguait des autres, il se faisait différent d’eux.
Et Dieu sait si on gêne lorsqu’on est différent!

199. Koméraz i fé gate ménaz.

Et patati, et patata !... Untel l’a dit, untel l’a fait... Moi, j’ai vu ; moi, j’ai entendu dire...
Nous, Réunionnais, nous aimons bien battre notre langue. Ça fait passer le temps.
Ce qui est mauvais c’est - les sujets de conversation ordinaires étant épuisés - lorsque l’on se met à tomber à langue déployée sur le dos de l’un ou de l’autre ou dans les affaires de tel ou tel ménage...
Là, un mot devient vite une phrase, une phrase un paragraphe ; un chapitre suit et on écrit tout un livre.
Et voilà que la femme apprend toutes sortes de «makotri» faites par son mari ; le mari surprend des secrets inavouables de son épouse... Le ménage est détruit.
S’il est bon de parler, il est bon aussi de réfléchir à ce que l’on dit. (Variante : Bon koméraz, mové ménaz)

200. Konfians la tié son mèt.

En ce temps-là vivait un gros blanc qui possédait un esclave. L’esclave était un bel homme musclé, mais le maître était encore plus grand et plus fort. En outre l’esclave semblait un peu simple d’esprit, tant et si bien que le maître se disait qu’il était bien incapable de vouloir s’échapper un Jour de la propriété pour aller marronner.
Le maître avait tellement confiance dans le manque d’intelligence de l’esclave qu’il lui avait trouvé un sobriquet : «konfians», justement.
Un Jour il alla jusqu’à apprendre à son esclave le maniement du fusil, sans grand espoir de réussite d’ailleurs. Et puis un autre jour il confia l’arme chargée à l’esclave.
À l’heure de la sieste, konfians tua son maître d’un coup de fusil. Prenons garde à qui nous faisons confiance.
Ne donnons pas à nos ennemis des armes pour nous tuer. (On dit aussi : Konfians lé mor la têt an ba la bouzi dann ki).

201. Konfitir la pa fé pou koson.

Grand-mère était une spécialiste de la fabrication de confitures. Même les gousses de Jaque, elle les transformait en confiture ! C’était un délice ! Et sa gelée de goyavié ? Et sa pâte de goyave ? Il fallait goûter à ça ! Aujourd’hui, j’aurais ça sur une tranche de pain, pour mon goûter, je me roulerais par terre de plaisir !
Mais alors, avec quels soins, grand-mère préparait ses confitures ! Assise sur un petit banc, dans la cuisine, elle nettoyait les fruits, éliminait les graines. Debout devant son foyer, à l’aide d’un «kalimé» de bambou, elle soufflait pour attiser le feu sous les marmites.
Il fallait la voir y mettre tout son coeur !
Alors, comment auriez-vous voulu lui demander après toute cette peine, de donner sa confiture au cochon ? Ah ! Non ! Ce n’était pas possible.
Il fallait avoir le palet fin pour apprécier les confitures, pâtes et autres gelées. Comme ses petits-enfants.
Un bon travailleur ne devrait pas tomber dans les pattes d’une femme sans valeur ; une bonne femme n’est pas faite pour un garçon. Ils méritent mieux.
(En Espagne on dit : le miel n’est pas fait pour la bouche de l’âne).

202. Konte pa d’zef dann vant’ out’ poul.

Je connais quelqu’un qui avait une grosse poule et un joli coq. C’était la première fois qu’il s’adonnait à l’élevage d’animaux.
Un jour il remarqua que le derrière de la poule avait grossi et que son ventre traînait presque par terre. Ses voisins lui apprirent alors que la poule allait pondre...
Que lui avait-on dit là ? Il se mit aussitôt à calculer : quatre œufs pour des fritures, trois pour une omelette, deux pour un gâteau de farine et puis une dizaine d’autres qu’il mettrait à couver... et puis, peut être une dizaine d’autres encore qu’il pourrait vendre...
À chaque instant il attrapait la poule, la soupesait, lui mesurait le ventre... Il voulait savoir le nombre exact d’œufs qu’il pouvait espérer.
Et un beau matin, n’y tenant plus, il saisit la volaille et d’un coup de couteau lui ouvrit le ventre.
Il ne faut pas que nous fassions la même chose. Ne faisons pas de projets sur des futurs dont nous ne sommes pas sûrs. (Esope disait la même chose dans sa fable : La laitière et le seillon).

203. Kont la fors la poin d’ rézistans.

Je suppose que ce sont ceux qui ont participé à une guerre qui ont inventé ce proverbe-là.
Ils ont dû voir devant leurs yeux comment l’armée ennemie avançait et écrasait tout sur son passage lorsqu’elle était la plus forte. Il était impossible d’arrêter ses chars, impossible de résister au flot de ses soldats.
Il fallait reculer et parfois même déposer les armes pour avoir la vie sauve.
Peut-être, ont-ils vu aussi la même armée se faire écraser à son tour et les mêmes soldats courir sans demander leurs restes, lorsque les renforts amis sont arrivés...
Si la force est dans le camp adverse il vaut mieux se replier. Reculez en essayant de vous protéger au maximum. Laissez passer et contre-attaquez au moment favorable.

204. Koson blan la di : koson noir i san mové.

Dans le temps lontan il n’y avait qu’une seule race de cochons dans notre petit pays : c’était les cochons noirs.
Le plus souvent ce cochon-là s’élevait en toute liberté : il allait où il voulait dans la cour et poussait des pointes même sur le chemin ou dans la cour du voisin.
Ce cochon-là faisait ses besoins un peu partout dans la nature et contribuait ainsi à enrichir nos terres.
Cela fait que, malgré son habitude de se rouler de temps en temps dans la vase, le cochon noir ne sentait en fait pas tellement mauvais.
Et puis, un jour le cochon blanc a débarqué : les conditions de vie ont changé et on ne pouvait plus élever des porcs en liberté. Et pour que les animaux engraissent plus vite il fallait que les cochons ne marchent pas trop. On a donc commencé à élever les porcs dans les parcs.
Et les odeurs ont commencé à se faire sentir, même si ces parcs sont lavés bien souvent.
Donc il est difficile d’accepter que le cochon blanc affirme que le cochon noir sente mauvais...
Nous avons toujours l’impression, la conviction même, que notre voisin est de moindre valeur que nous. Nous méprisons les autres pour essayer de faire oublier nos propres défauts.

205.  Koson i komand pa la kord.

En tous cas lorsque le cochon est attaché à une corde solide, il n’est pas libre d’aller où il veut : il est obligé de rester en place. Dans ce proverbe-là, le cochon représente ce qui faible, ce qui est vulnérable. Et dans notre société quoi de plus vulnérable que l’enfant par rapport à ses parents ? Que la femme par rapport à son mari ? Que le travailleur par rapport à son patron ?...
La corde, elle, elle représente ce qui a la force, le pouvoir, l’argent.
Seulement la société change de plus en plus ; notre mentalité évolue...
Aujourd’hui, on accepte de plus en plus difficilement que l’un commande et que l’autre obéisse. Plutôt que de parler de commandement on préfère en appeler à la discussion... L’entente peut en sortir.

206. Koson la pa blizé di mersi pou lo sal i done ali.

Nous savons que le cochon est un animal qui mange un peu n’importe quoi. Tous les restes de la cuisine, toutes les eaux grasses (c’est ce que nous appelons «lo sal»), nous pouvons les verser dans son auge : le cochon s’en fera une fête... Et tout cela lui profitera : il grossira, il engraissera.
Mais attention ! Quand nous disons que cela lui profitera, nous nous avançons un peu, car en fait celui qui profite effectivement de l’engraissement du porc, c’est son propriétaire. Plus l’animal grossit, plus il rapporte d’argent à son maître...
Et nous savons que les eaux grasses n’ont rien coûté au propriétaire.
Alors nous comprenons que le cochon n’ait pas à dire merci à la main qui verse lo sal dans son auge.
C’est pareil pour un travailleur : lorsque son patron le paye, il ne faut pas qu’il oublie que c’est son travail qui fait gagner de l’argent à son patron... Il n’est pas obligé de s’essouffler en remerciements surtout s’il s’agit d’un patron exploiteur.

207. Koté mi dor, mon bertel ansanb.

Le «bertel» est un sac plat fait de vacoa, que l’on porte sur le dos grâce à deux anses passées autour des épaules. Là-dedans l’on met quantité de choses utiles à la vie de tous les jours. Ce qui fait que le paysan, habitant des hauts, ressent le besoin d’avoir toujours ce sac à portée de sa main...
Même le soir, à l’heure d’entrer sous les couvertures, il se rassure en sentant la présence de son bertel à ses côtés. Ici, nous pouvons, sans risque de nous tromper, considérer le bertel comme un des membres d’une famille, en particulier, l’épouse ou l’époux.
Je ne sais lequel est plus jaloux, du mari. Réunionnais ou de sa femme. Ce qui est certain, c’est que ni l’un, ni l’autre n’aiment savoir son partenaire hors de la maison le soir... L’un et l’autre considèrent que la nuit, c’est fait pour être ensemble.

208. Kou d’kongn i fé lève lo pié.

Un bon «kou d’kongn» cela suppose qu’on marche pieds nus et par un chemin rocailleux, où les têtes de roche guettent nos moindres instants d’inattention... et nos doigts de pieds.
Un bon kou d’kongn et contre un galet «piqué» en plus ! Houlala ! Le souvenir nous en cuira encore longtemps après lorsque nous regarderons repousser l’ongle de nos orteils...
Douleur amère !... La prochaine fois nous ne marcherons plus sans porter attention aux endroits où nous posons les pieds. Nous lèverons davantage les pieds pour éviter les têtes de roche.
C’est ce qu’on appelle l’expérience ! C’est elle la meilleure maîtresse d’école : elle nous apprend mieux que dans un livre, mieux qu’avec des images, mieux qu’au travers des paroles...  Ses leçons restent gravées dans nos mémoires et parfois même dans nos chairs.
L’expérience peut faire mal. Elle nous oblige à tirer des leçons. (Musset a dit : L’homme est un apprenti, la douleur est son maître)

209.  Kou d’pié ziman i tié pa létalon.

La jument est la femelle. L’étalon est son mâle. La Nature a voulu que le mâle soit plus gros et plus fort que la femelle. (Ce n’est pas toujours le cas !!!).
De plus, l’étalon ce n’est pas n’importe quel mâle : c’est celui qui a été sélectionné pour sa beauté, pour sa force, pour ses capacités de reproducteur. Alors, autant dire que la jument, à côté de son mâle, fait piètre, figure. Elle parait bien frêle, fragile même. Et ce n’est pas une ruade de la délicate demoiselle qui peut nuire à l’étalon macho. En tous cas il n’en mourra pas.
À l’époque, Grand-père ne craignait rien non plus des foudres de grand-mère. Au contraire ! C’était pour lui l’occasion de plaisanter : kou d’pié ziman, i tié pa létalon.
Et quel fameux étalon il était notre grand-père !
(Létalon ne sent pas les coups de pieds de la jument - proverbe Basque).

210. Koulèr la po, la pa koulèr lo kèr.

Il y a toutes sortes de couleurs de peaux : la peau peut-être noire, blanche, jaune, rouge... elle peut n’être que brune, ou claire... elle peut se décolorer... elle peut même être «kodéné»...
La couleur du coeur ? Elle est sans doute la même pour tous. Ici, elle figure plutôt les qualités morales et les défauts de chacun d’entre nous.
On nous a toujours dit que la couleur blanche était l’image même de tout ce qui était bon : l’innocence, la pureté. Alors que la couleur noire représentait tout ce qui était mauvais : la méchanceté, la vengeance...
Aujourd’hui nous savons que cela n’est pas vrai du tout : il y a du bon monde chez les noirs, comme il y a des méchants chez les blancs. La couleur de la peau n’a rien à voir avec le caractère.
L’éducation que nous avons reçue joue un rôle important dans notre comportement de tous les jours : notre honnêteté, notre politesse, notre désir de servir ne nous viennent pas de notre couleur de peau...

211. Koure kom vi vé, ou la pa pou ratrape soley.

Lorsque nous étions petits, nous faisions certainement la remarque suivante : plus nous marchions en direction du soleil, ou de la lune, ou encore des étoiles, plus nous avions l’impression que ceux-ci s’éloignaient de nous. Nous en étions, tout au moins, toujours aussi loin.
Nous avions beau courir, rouler à vélo ou grimper dans un autobus, c’était toujours pareil.
Et puis à l’école nous avons appris que c’était normal... parce que le soleil, la lune, les étoiles, tout cela est loin, loin même. Alors que nous, quelle qu’était la vitesse à laquelle nous nous déplacions, nous restions sur la planète terre... toujours à la même distance (approximativement) de ces astres.
Ce proverbe était un moyen pour les «gramoun» de dire aux enfants qu’il est des choses qui nous dépassent et qu’il ne faut pas entreprendre. Il vaut mieux, aujourd’hui encore, viser ce qui est à notre portée.

212. Kouyon la fini kapout : La guèr la tié tout’.

Quelle connerie la guerre ! a dit le poète.
Ce n’est pas une connerie pour tout le monde : il y a ceux qui la provoquent pour jouer avec, il y a ceux qui s’en nourrissent...
C’est une connerie pour tous ceux qui vont mourir pour rien. Combien de vies sont sacrifiées pour des intérêts économiques !... Si la patrie est en danger, alors les sacrifices sont justifiés. Sinon, seuls les inconscients font la guerre.
A force d’être inconscient, on en devient imbécile et on se fait tuer.
Voilà ce que veut dire ce proverbe.
Mais on n’ose imaginer que par ces mots, nos anciens aient aussi voulu dire que, même dans une guerre de défense de la nation, il valait mieux «éviter» de se faire tuer ! Entendons, que la désertion par exemple, était plus honorable que la mort.

213. Kouyon ou lé né, kouyon wa resté.

Il y a aujourd’hui de grandes discussions sur ce que les spécialistes appellent l’inné et l’acquis, c’est à dire les problèmes de la génétique. On oppose le gène à l’Education.
D’après les penseurs de la Nouvelle Droite - Alain de Benoist, Louis Pauwels... etc... - le plus important serait l’inné, le capital génétique comme ils disent. Pour eux, l’Éducation, l’influence du milieu de vie, les expériences quotidiennes n’ont guère d’importance. Et bien sûr, leur théorie ne s’applique pas à l’individu seulement, mais à un peuple tout entier, à une race... Il y aurait des races à capitaux génétiques inférieurs...
Nous savons comment Hitler s’est servi, à l’époque, des théories d’un Gobineau et ce qu’il a laissé comme conséquences.
Alors, nos ancêtres étaient-ils racistes aussi ? Cela ne serait pas étonnant ! Car, dans une société régie par le Code Noir il fallait que tout le monde fût convaincu que le noir était condamné à n’être qu’un imbécile.

214. Kozé lé bon, voir lé méyèr.

Causer c’est bon, c’est bien, ça fait passer le temps. Ça peut aussi soulager certaines âmes.
Ça peut même servir à apprendre des choses. Celui qui a voyagé vous raconte ce qu’il a vu, ce qu’il a entendu, ce qu’il a aimé...
Si vous êtes incrédule comme St Thomas, il peut même appuyer ses dires par des documents photographiques ...
Alors vous commencez à rêver ; vous vous voyez dans des pays étrangers faisant la pluie et le beau temps. Vous êtes dans de grands magasins. Vous visitez de célèbres monuments. Vous goûtez aux plats raffinés ...
Mais vous aurez beau être doué de l’imagination la plus débordante, vous serez quand même à quelques degrés de la réalité. La neige est blanche, d’accord! Mais blanche comment? Elle est froide ! Mais froide comment?
Lorsqu’un Jour vous verrez de vos propres yeux ce qui vous a fait rêver, peut être serez-vous encore plus émerveillé? Peut-être serez-vous déçu?

215. Krab i marse si lo koté la pa pou sa li lé sou.

Lorsque vous voyez quelqu’un qui penche à droite, penche à gauche ; lorsque vous voyez ses pieds le traîner tout à coup, sur le côté vers le caniveau et ne s’arrêter qu’à quelques centimètres de celui-ci, sans qu’on comprenne comment... Lorsque vous le voyez avancer d’un pas et reculer de deux...
Alors vous pouvez parier que cette personne est ivre !
Mais en ce qui concerne le crabe, ce n’est pas pareil. Dès qu’il vous voit, le crabe prend peur et préfère regagner ses pénates. Sa fuite ne se fait pas le dos tourné, ni même à reculons, mais sur le côté.
C’est qu’il a les pattes disposées de telle sorte que ses déplacements se font sur la gauche ou sur la droite...
Non ce n’est pas parce qu’il marche de côté que le crabe a bu.
Nous ne devons pas généraliser et ce qui est vrai pour l’un ne l’est pas pour l’autre.

216. Krapo i ogarde aou, ou la pa blizé guète ali gro zié.

Certaines personnes mangent les cuisses de grenouilles. C’est apprécié ! Et il est des gens qui trouvent la grenouille bien jolie, bien mignonne !
Mais ils sont rares ceux qui accepteraient de manger du crapaud ! Parce qu’on le trouve laid ! Parce qu’on en a presque peur !
Je me rappelle même, que, quand nous étions petits, nos parents nous interdisaient de jouer avec ces animaux la, parce que disaient-ils, ça donnait la gale aux enfants.
Pauvre crapaud !! Tu n’as Jamais été aimé ! Et ceux qui trouvent des cailloux, n’hésitent pas à te les lancer ! Et ceux qui ont des voitures, n’hésitent pas à te passer dessus !
Heureusement que le Créateur t’a donné de fortes pattes qui te permettent de fuir lorsque les hommes arrivent. Heureusement aussi qu’il t’a donné de bons yeux qui te permettent de les voir venir de loin !
Mais, le sais-tu ? Il est des gens qui ne supportent même pas l’idée que tu puisses les regarder ! Ne leur as-tu donc Jamais dit que tu n’avais pas de mauvaises intentions ?
Non ! Si un crapaud lève les yeux sur nous, nous ne sommes pas obligés de lui vouloir du mal.
Untel ne nous aime pas peut-être mais il ne peut rien nous faire de mal. Alors il est inutile de lui déclarer la guerre. (En Grèce on dit : Si un âne te donne un coup de pied, ne le lui rends pas).

217. Krab la fé serman li manze pi la tay.

Il existe plusieurs variétés de crabes : vous avez le petit crabe des plages qui s’enfonce dans un trou de sable dès que quelque chose bouge autour de lui, vous avez le gros crabe de mer que tout le monde goûte dans des préparations culinaires très relevées... et puis il y a le krab la tay, qui lui vit dans les trous de murs mais que personne ne consomme car lui, se nourrit de déchets humains. Signalons que c’est un animal en voie de disparition...
Un Jour justement l’un de ces crabes était en train de déguster son plat préféré sur le bord de mer, près d’un rail de chemin de fer... Tout à coup : tut ! Voilà un train qui débouche d’un tunnel en quatrième vitesse... Pauvre crabe ! La mort subite ! Le voilà qui lâche tout en place et qui court à perdre haleine... Ouf ! Une fraction de seconde de plus et c’en était fini de lui... Houlala...
Le crabe fait le serment de ne plus manger de «la tay». Un jour... Deux jours passent. On ne trouve rien d’autre pour se remplir la panse... On maigrit... On a des faiblesses dans les pinces... Et voilà notre crabe qui tombe par hasard sur des étrons tout chauds... Il y reprend goût.
Un serment de crabe ne se tient pas. Un serment d’ivrogne non plus... (On dit aussi : Fié pa serman krab).

218. Krédi i pèye pa son kor.

Voici un proverbe pour les commerçants.
Le commerçant qui se met à accorder des crédits à n’importe quelle clientèle, eh bien, il faut qu’il se prépare à danser bien des quadrilles : celui qui lui doit de l’argent va peut-être mourir, déménager pour aller à l’étranger, ou tout simplement «oublier» sa dette. Ici, il existe même une catégorie de gens qu’on appelle des poseurs de galets autrement dit des habitués d’ardoises négligées... Ce sont des professionnels de la chose.
Et puis avec l’inflation d’aujourd’hui l’argent qui n’est pas dans les caisses, perd de la valeur.
Le commerçant n’a donc pas intérêt à accepter de faire crédit aux clients. Car il risque de se retrouver en faillite.
Seulement dans notre petit pays, c’est une habitude qui fidélise une clientèle et puis cela peut aussi être perçu comme un moyen d’entraide. Et une preuve de confiance. (En Haïti on dit : krédi pa péyé, tèt-li).

219. Kréol la sote la mer i koné pi tomat’.

Il y a beaucoup d’anecdotes qui courent sur nos compatriotes qui ont eu l’occasion de voyager.
Vous avez certainement entendu parler de ce Réunionnais qui ne reconnaissait plus ces petites bêtes jaunes qui volent... Jusqu’au moment où, piqué sur le nez par l’une d’entre elles, il se met à crier : guêpes ! guêpes !... Et l’autre ? Celui qui était étonné par ces petits fruits verts et rouges !... Oh comme ce piment est fort, maman !
Et puis il y a des Réunionnais qui ne reconnaissent plus nos «tomates».
Nous sommes comme cela, nous créoles ! Nous croyons que notre pays, nos produits, notre nourriture, notre langue, tout est d’ordre inférieur. Alors pour nous donner un peu d’importance nous faisons semblant d’ignorer notre pays.
Mais la réalité, c’est la réalité. Et lorsqu’une guêpe nous pique les fesses, nous savons bien la nommer guêpe, même si elle n’est pas de la même couleur que la guêpe de «là-bas» !

220. Kroi amoin, kroi in kouyon.

Celui qui vous dit ça, n’allez pas croire qu’il est effectivement plus bête que la lune de mars...
Si cela était vrai, évidemment, il aboutirait, ce disant, au résultat inverse de celui qu’il visait : on ne le croirait jamais, car on n’a pas envie de croire ce que dit un imbécile.
Non ! En fait, celui qui vous dit ça, veut vous persuader qu’il dit la vérité... En effet il se donne pour couillon pour que vous compreniez qu’il se sait incapable de rouler un homme intelligent comme vous. Il se sent incapable de mentir à quelqu’un comme vous !
Alors, vous pouvez faire confiance à celui qui vous dit : kroi amoin, kroi in kouyon ! Car, voilà quelqu’un qui n’hésite pas à rabaisser sa valeur pour vous convaincre, pour gagner votre estime.
Vous me croyez, j’espère ? Parce que «kroi amoin, kroi in kouyon !» (On dit aussi : Pran amoin pou in kouyon, me lès pa).



L

221. Labitid la pa vantar.

Tenez ! Regardez-le ! Il porte vraiment beau avec ses chaussures brillantes, sa cravate assortie à sa chemise, ses gants ! Fichtre va ! On dirait qu’il se rend à un mariage !
Vous le trouvez un peu ridicule, non ? Vous voulez vous moquer de lui ? Vous savez ce qu’il fera de votre ironie ? Alors, peut-être voulez-vous tout simplement lui donner un conseil ? Lui rappeler qu’il est sous les Tropiques ? Qu’il se rend à son travail ? D’accord ! Mais vous savez aussi que votre conseil ne servira à rien. Il le comprendra. Mais il ne se passera pas de sa cravate, de ses gants, ni de ses chaussures vernies...
Car, depuis sa plus tendre enfance, on lui a appris que c’est comme ça qu’on doit s’habiller. Cette habitude fait partie de sa personnalité. Habillé autrement, il ne serait plus lui-même. Ce n’est pas de la vantardise de sa part. Et sachons l’accepter tel qu’il est.
(Il y en a qui ajoutent après ce proverbe : l’onm karté lé touzour bankal).
(A rapprocher du proverbe d’origine Grecque : l’habitude est une seconde nature).

222. La boté i ranpli pa lo vant’.

En ce temps-là la vie était dure : dure pour les noirs, dure pour les blancs. La vie devait être une lutte, nuit et jour, même si on décrit l’île de cette époque comme un Éden.
Il fallut, après que l’homme eut détruit les animaux et les fruits que la Nature avait mis à sa disposition au départ, il fallut se remettre à planter, à élever, à bâtir, à construire.
Pour subsister nos pères ont dû prendre leur part de peines.
Aussi lorsqu’un jeune homme avait l’intention de se choisir une compagne, il devait d’abord s’informer des capacités de travail de la dite compagne avant même de s’intéresser à sa beauté...
Aujourd’hui cela a bien changé. Heureusement que nous avons aussi découvert que la beauté peut, ne pas être seulement celle du visage et du corps de la femme ; elle peut être aussi celle de la Nature. Cette beauté-là si, comme l’autre, elle ne remplit pas les ventres, contribue à nous rendre la vie agréable.
(Variante : la boté i manze pa).

223. La bous in zami, la poin sélé dési.

Quand un huissier met des scellés sur une porte, cela veut dire que la dite porte est condamnée et qu’on ne doit plus l’ouvrir... Si on ne veut pas tomber sous les coups de la Loi.
Des scellés sur une bouche ? Cela voudrait donc dire que cette bouche ne doit plus s’ouvrir ; que son propriétaire ne doit plus parler...
Notre ami doit savoir ce que nous savons déjà et qui le concerne directement. Alors nous le lui disons ou pas ?
Toute vérité n’est pas facile à dire. Supposez, par exemple, que vous veniez d’apprendre que la femme de votre ami se conduit mal ; supposez que le mari de votre amie se soit rendu coupable d’une faute grave !...
Comment faire ? Dire la vérité, au risque de blesser ? Ou se taire ?
D’après ce proverbe, nous devons avoir le courage d’ouvrir la bouche.
Mais je vous rappellerai un autre qui dit : Anvale in mo se garde in zami. Alors ?
À vous de prendre la décision.

224. La bous ouvèr, se semin pou malèr.

Les parents demandent toujours à leurs enfants de ne pas rester la bouche ouverte. D’abord ça donne au visage un air pas très intelligent. Ensuite de sales bêtes peuvent pénétrer dans la bouche des enfants.
Il est nécessaire d’ouvrir la bouche, ne serait-ce que pour manger, ou pour respirer lorsqu’on a le nez bouché... Il est nécessaire aussi d’ouvrir la bouche pour parler et c’est dans ce sens qu’il faut entendre la «bous ouvèr», ici.
Mais parler, peut être une bonne et une mauvaise chose.
Parler est bon, car c’est notre premier moyen d’expression (pour la plupart d’entre nous !). Parler nous permet de communiquer avec les autres et cela est très important.
Mais parler est mauvais lorsque l’on en abuse. Car parler, trop parler, peut fatiguer les autres ; trop parler peut gêner, embarrasser. Trop parler peut même être dangereux : il arrive que l’on révèle un secret. Ce faisant on risque d’ouvrir la porte au malheur.

225. La brez la étène ; pa bezoin gran soz pou ralime ali.

Aujourd’hui on cuisine sur une gazinière. C’est pratique ! C’est rapide ! Ce n’est pas salissant. Et de toute façon lorsqu’on habite dans un immeuble on ne peut faire autrement.
Mais je connais des gens qui se sont aménagé un petit coin cuisine au bois même lorsqu’ils habitent dans des villas modernes... La cuisine au bois est plus goûtue dit-on.
Quand le kari est cuit, on écarte le feu et au besoin on humidifie les braises pour les éteindre. Des cendres montent alors emportées par les vapeurs chaudes.
Car même mouillées les braises gardent de la chaleur... On comprend que pour les rallumer il faille moins de temps que pour allumer un feu à partir de simples branches.
Quand on retrouve un être que l’on a aimé, bien des années auparavant, il suffit parfois d’un regard pour que renaisse le grand amour.

226. Ladi-lafé i pas’ partou.

Les Réunionnais sont bien souvent curieux des affaires des autres. Nous aimons fourrer notre nez là où nous n’avons que faire. Et comme si cela n’était pas suffisant nous aimons rapporter Nous disons ce qu’Untel nous a dit après l’avoir appris d’un autre qui...
Et c’est une chaîne de «ladi, lafé» qui s’instaure.
Et ne croyons pas que seule, une catégorie de gens, s’adonne aux ladi lafé. Non ! Hommes comme femmes, vieux comme jeunes, bonne société comme gens de basse classe... tous exercent la mobilité de leurs langues sur le dos de ceux qui ont la fâcheuse idée d’être absents.
Si nous aimons mal parler des gens c’est qu’il y a des personnes qui aiment écouter. Lesquelles deviennent à leur tour d’excellentes caisses de résonnance.
Et les ladi-lafé passent partout, parcourant notre société de haut en bas et de gauche à droite.

227. La gal sinoi i dire 7 an.

Qu’était-ce, cette gale ? Une maladie de la peau qui causait des démangeaisons insupportables. On se grattait tant que bien souvent on se mettait la peau en sang.
On dit que ce sont les Chinois qui avaient rapporté cette maladie de leur pays.
Pour soigner cette gale, on n’hésitait pas à utiliser du soufre (fleur de soufre) dilué dans du benzène.
Seulement, la maladie disparaissait pendant un certain temps pour revenir un peu plus tard. Il fallait alors recommencer le traitement... des mois et des mois... des années durant.
Heureusement que le Chinois est un homme qui a voyagé avec la patience dans ses bagages. Des mois et des mois, des années durant, il lutte contre la gale, jusqu’à ce qu’elle disparaisse pour de bon.
Prenons-en de la graine. Soyons patients et tenaces et nous viendrons à bout de nos difficultés.

228. La grès i vante son kor, do fé son mèt.

Il existe des personnes qui sont si maigres que c’en est une pitié : on pourrait compter leurs côtes ; leurs rotules sont proéminentes et leurs fesses ont fondu.
En revanche les gens obèses ne sont pas rares non plus dans notre pays.
Les temps difficiles nous ont laissé comme héritage une certaine tendance à préférer les rondeurs aux maigreurs. Et la graisse, avec sa commère, l’huile, en profitent pour se montrer partout. Elles n’hésitent pas à se promotionner : sans nous, vous ne pouvez rien manger !
Et bien évidemment le prix de ces chères denrées, augmente de mois en mois...
Lorsque la graisse proclame : «c’est moi la meilleure ! Je suis indispensable !» elle ne sait pas que son ennemi, la guette, tapi sous le cul de la marmite : c’est le feu
À peine la graisse est-elle déposée dans la marmite que la chaleur du feu l’attaque de toutes parts. Elle crie, hurle sa douleur ! Rien n’y fait ! Le feu, impitoyablement fait fondre la graisse ! Attention !
Quelle que soit notre force, nous trouverons plus fort que nous.

229. La guèr prevni i tié pa.

La guerre peut-elle ne pas être meurtrière ? Je parle de la guerre, la Vraie, celle des armes ! Non pas de la guerre psychologique que peuvent se livrer deux adversaires au jeu d’échecs, par exemple...
Je me rappelle que lorsque j’étais petit, une façon de se moquer des chinois du pays était de parler des batailles livrées en Chine grâce à des canons en bambou... L’on ajoutait en riant que ces canons tiraient des boulets d’eau... Que les ennemis couraient plus vite que ces boulets.
Et pour excuser ces guerres aux canons en bambou l’on disait qu’il y avait trop de Chinois en Chine.
La guerre tue. Et elle continuera à tuer. Même si les populations en sont averties longtemps à l’avance.
Ici «la guèr prevni» est en fait une sorte de guerre psychologique, dans laquelle, les deux adversaires se craignent l’un l’autre. On essaie de faire peur à l’autre tout en se tenant prêt à prendre la fuite s’il réagit violemment...
Souvent les menaces de certains d’entre nous ne sont pas suivies d’effets. Heureusement !

230. La kangn’ i nouri pa son pti.

Savez-vous qui est la «kangn ?» C’est la Paresse. D’après ce qu’on raconte, donc, la kangn avait réussi à avoir un enfant. Mais au lieu de donner à manger à son enfant, la kangn l’avait laissé mourir.
Ce n’est pas que la kangn n’aimait pas son gosse. Non ! Elle l’adorait. Mais pour nourrir le gosse, il fallait nettoyer le biberon, faire bouillir le lait ; pour faire bouillir le lait, il fallait allumer le feu ; pour allumer le feu, il fallait prendre une boîte d’allumettes, l’ouvrir, en sortir un «nik», le «kraké»... Que de travail ! Que de fatigue !
Rien que d’y penser, la kangn en avait des sueurs et se sentait éreintée... La kangn était essoufflée...
Alors, ne pouvant faire le moindre effort la kangn a laissé mourir son enfant de faim.
Ne prenons pas la kangn pour modèle et travaillons afin de nourrir nos enfants. (On dit aussi : lo pti la parés lé mor la fin).

231. La kaz i koule, kab roule soley, pa kab roule la pli.

Si au faîte de votre maison, il y a un trou, un tout petit trou, il n’est pas sûr que vous puissiez mettre la main dessus tout de suite. Encore faut-il que vous deviniez son existence.
Il est possible qu’il soit par-dessus un tasseau ; il est possible même que votre maison ait un faux plafond... Jamais un rayon de soleil n’a donc traversé la tôle pour vous alerter et vous dormez tranquille, jusqu’au jour où une goutte vous tombe sur le nez.
Alors vous comprenez que votre toit fuit et vous montez dessus à la recherche du petit trou.
Ce que le soleil n’a pas pu faire, la pluie l’a fait.
On peut tromper quelqu’un ; on ne peut pas tromper tout le monde.

232.  La kaz la pa ou la fé, rode pa la clé.

Jadis, pour construire une case, tout le monde donnait un coup de main : même les parents venant de loin, arrivaient parfois par le car, un dimanche matin pour apporter la main d’œuvre.
En deux ou trois dimanches la petite case était debout, solide et pimpante.
Une fois le «boukan» terminé, la semaine suivante, le propriétaire organisait un repas avec tous ceux qui avaient mis la main à la pâte, pour bénir son nouveau toit.
Tout le monde pénétrait dans la case après que le propriétaire eut ouvert la porte avec sa clé toute neuve.
Personne d’autre, et surtout pas celui qui n’avait pas participé à la construction de la maison, n’avait le droit de s’emparer de la clé pour ouvrir la porte. Ou alors il faisait figure de voleur. Et il avait toutes les chances de se faire rosser...
N’essayons pas de jouer au propriétaire dans une maison qui n’est pas la nôtre.

233. La ké lo sien i branle, mé i sape pa.

Que fait un chien lorsqu’il est content ? Il tourne, vire, saute et aboie à petits coups. Il remue la queue. Même s’il ne lui en reste qu’un «gongon», comme c’est le cas chez certaines races : les propriétaires estimant que leur chien avec un moignon est plus esthétique qu’avec une longue queue...
Rien ne bouge autant qu’une queue de chien... Elle est infatigable. Elle bouge Tellement qu’on se demande parfois si elle ne va pas se détacher du corps de l’animal et tomber par terre... Eh bien, non ! Cela ne se produit Jamais.
Il est des choses, comme ça dans la vie, qui n’inspirent pas confiance quant à leur solidité. De même il y a des gens qui semblent frêles, fragiles même, mais qui en définitive, se révèlent d’une robustesse à toute épreuve.

234. La kiriozité in vilin défo.

Qu’est-ce que quelqu’un de curieux ? C’est quelqu’un qui aime fourrer son nez partout, se rendre compte de ce qui se passe par ici ; par-là, s’informer de ceci, de cela...
C’est une personne sur le qui-vive et l’oreille aux aguets, toujours prête à courir pour coller à l’événement.
S’il vous arrive quelque chose dans votre ménage, le curieux voudra savoir de quoi il retourne.
Dans ce sens, la curiosité est en effet un défaut et pas des moindres. Car le curieux dérange les autres et n’hésite pas, même, à mettre du désordre chez les gens pour satisfaire ses intérêts du moment. Mais la curiosité n’est pas toujours un défaut. Au contraire, parfois, il faut être curieux, c’est à dire qu’il vous avoir l’esprit en éveil prêt à saisir des éléments d’information, prêt à aller à la recherche du savoir.
Curieux pour se mêler des affaires des autres, non ! Curieux pour apprendre, oui !

235. La klé sin-Pier la pa doré d’arzan.

St Pierre, ici, n’est pas notre Capitale du Sud. Non ! Il s’agit du Saint-Pierre de l’Évangile, celui dont on nous dit que c’est lui qui ouvre ou ferme les portes du Paradis.
Pour ce faire Saint Pierre a donc une clé. Mais contrairement, à ce qu’on pourrait croire, c’est une clé ordinaire, toute simple, comme la vôtre et la mienne ! Elle n’est pas en or !
Elle n’est donc pas plus attirante qu’une autre clé. Car Saint Pierre ne veut pas faire de la publicité pour son paradis. Il n’essaie pas de nous attirer vers lui, comme le ferait un hôtel de luxe en quête de clientèle.
Non ! C’est à nous de voir si nous voulons entrer au paradis ou non ! Ne comptons pas sur une promotion alléchante...
Dans la vie de tous les jours, méfions-nous des clés «doré d’arzan». Ça peut nous attirer dans des pièges.

236. La kolèr i porte fizi, Son mèt i porte la pène.

Il y en a parmi nous qui pour un oui, pour un non, se mettent en colère et montent sur leurs grands chevaux...
Il en est d’autres qui s’énervent rarement mais qui, gagnés par la colère, éclatent soudain et laissent la fureur prendre possession de toute leur personne, cœur et tête compris.
Dans les moments de grande colère, on peut prendre une arme et attenter à la vie d’une autre personne.
Et alors, on passe tout le reste de sa vie à regretter son geste. La justice humaine nous condamne à payer physiquement. Mais notre conscience, elle, nous use moralement.
Ne nous laissons pas emporter par la colère. Apprenons à nos enfants à se dominer, à garder leur calme...
Surtout apprenons-leur à avoir les armes en horreur.

237.  La kord la kasé, la pa moin la fé.

Dans le temps «lontan» on faisait des cordes avec des lianes, des feuilles de choka, des feuilles de Maho... etc.
Même avec des têtes de cannes à sucre on arrivait à faire une corde pour attacher les paquets de paille.
Et les cordes de vacoa ? Vous souvenez-vous des cordes de vacoa ? On fendait les feuilles de vacoa en minces lanières que l’on raclait bien au couteau pour leur donner de la souplesse et on les laissait bien sécher. C’était du solide.
Voilà des enfants revenant de la-haut pour la corvée de bois. Ils ont de gros paquets sur la tête... Tout d’un coup voilà une corde qui casse, usée qu’elle était par tant «d’amaraz» et le paquet de branches roule par terre...
Petit Jean se prend les pieds dedans, tombe et se blesse. C’est grave. Qui est responsable ? C’est la corde ?
Mais qui a fabriqué cette maudite corde ? Pas moi ! Ni moi !
On est tous un peu comme ça : lorsque les choses vont bien, nous nous vantons d’être à la hauteur ; lorsque les choses vont mal, nous fuyons nos responsabilités.

238.  La kord i kas’ koté lé pli fèb.

Si vous tirez sur une corde neuve, vous avez peu de chance de la briser, à moins d’être un hercule. Mais laissez le temps et les intempéries agir : ils useront la corde et à un moment donné elle sera prête à rendre l’âme. A ce moment-là n’importe qui peut la briser.
Mais faites donc une remarque : c’est toujours là, où quelques fils manquent déjà à la corde, là où elle est le plus faible, qu’intervient la rupture. Par exemple, c’est là où la corde, tirée par le bœuf frotte contre une roche, que l’usure sera fatale.
Dans la vie, tous ensemble nous représentons une corde. Si nous sommes unis, nous sommes solides. Si l’un de nous faillit c’est sur lui que s’appuiera notre ennemi pour nous amener à notre perte.
Si un membre d’une équipe boit, son adversaire n’hésitera pas à lui donner toutes les occasions de boire ; si l’autre est mercantile, on ne fera pas deux pour lui glisser des dessous de table... Et l’union disparaîtra au sein de l’équipe.
Lorsque le malheur s’abat, c’est toujours sur le plus faible, le plus démuni qu’il le fait.

239. La kord i tienbo bef mé la pa li gardien.

Vous prenez une corde, vous attachez votre bœuf là-bas, au fond de la savane.
Vous n’avez pas remarqué que la corde avait des signes d’usure... Et vous voilà parti, la paix dans l’âme, vaquer à vos occupations. Vous reviendrez ce soir retrouver votre bœuf.
Ce dernier, las de manger toujours au même endroit, a tiré sur la corde, et à sa grande surprise, la corde a cédé. Le voilà libre ! Le voilà pénétrant dans le champ voisin et s’en donnant à cœur joie. Quelle catastrophe !
À votre retour, vous vous mettez en colère ! Allez-vous vous retourner contre la corde qui traîne par terre ? Allez-vous la frapper, la punir ? Ce serait ridicule.
La corde devait tenir le bœuf, il est vrai. Mais elle n’avait aucune qualité de gardien.
Si nous sommes responsables de quelque chose, n’essayons pas de nous trouver des boucs émissaires. Nous ne devons pas nous cacher derrière des prétextes pour échapper aux conséquences de nos actions.

240. La lang fanm, se lam la mer.

Les Créoles de ce temps-là, considéraient les femmes comme faisant partie d’une espèce de caste inférieure.
D’après eux, le maître dans un ménage, celui qui avait la responsabilité de tout mener à bien, c’était le mari. La femme, quant à elle, n’était bonne qu’à faire des enfants, à faire cuire à manger et à obéir à son Seigneur et Maître.
Mais comme ce maître-là était un bon bougre, il laissait certains domaines à la femme.
Ainsi le domaine de la parole était-il celui de la femme. D’ailleurs, l’homme, pour se faire obéir n’avait pas besoin de longues parlotes : un mot suffisait. La femme pouvait donc, en rencontrant ses amies, parler de la pluie et du beau temps, de tout et de rien. C’était un peu la soupape de sûreté, pour que le ménage continue à fonctionner comme l’entendait le mari.
L’homme considérait que, comme les lames de la mer qu’on ne peut empêcher de battre, la langue des femmes débitait des paroles sans importance auxquelles il ne fallait pas porter attention.
Avons-nous changé d’opinion aujourd’hui ? (À rapprocher de : La langue des femmes est une épée).

241. La lang la poin lo zo.

Il n’y a pas beaucoup de parties de notre corps qui se présentent sans os. L’une d’elles est la langue...
Grâce à sa constitution, notre langue jouit d’une mobilité sans pareille : elle peut aller à droite, à gauche, vers le haut, vers le bas, avancer, se rétracter...
Grâce à sa constitution, toute en muscle, elle est résistante et infatigable.
Et ainsi, nous pouvons parler, parler et encore parler.
Il est des gens qui en abusent et leur «kozman» nous fatigue, nous ! Nos oreilles n’arrivent plus à encaisser ; notre esprit n’arrive plus à analyser ce que nous entendons...
Mais peut-on empêcher ces gens-là de parler ? Peut-on voter une loi pour réglementer les temps de parole, dans la vie de tous les jours ?
Parfois, ces gens qui parlent trop sont trahis par leur langue et laissent passer des vérités qu’ils auraient dû cacher plutôt. Ils auraient mieux fait d’apprendre à domestiquer cette partie d’eux-mêmes.

242. La lanp i klère papiyon, sé pou mié brile son zèl.

Avez-vous déjà observé le petit insecte qu’on appelle, chez nous : papiyon-la-lanp ?
On dirait que le petit papillon est attiré par une force magnétique. Un aimant le tire vers la lumière.
Le voilà qui tourne, tourne autour de la lampe. Il va se poser dessus, mais se retient au dernier moment, repart, revient...
La chaleur de la lampe le suffoque un moment ; il fuit mais se rapproche aussitôt... C’est si beau, la lumière !
Comment résister à cette belle créature qui cligne de l’oeil dans votre direction, qui vous sourit, qui vous souffle : Viens !
Et voilà que le petit insecte se pose carrément sur la flamme !... et la flamme lui brûle les ailes.
Foutu ! Ses ailes étaient si belles ! Trop tard maintenant ! Méfions-nous de ce qui a l’attrait de la lampe.
Si c’est trop beau, ça risque d’être dangereux !

243. La loi lé konm la toil zargné : rien k’ti zinsek i rès kolé.

Une toile d’araignée est un petit chef d’œuvre de finesse et de régularité. L’araignée est une artiste qui a le sens des proportions, surtout l’araignée de nos Jardins.
L’araignée domestique, elle, fait des toiles moins belles et en outre salit notre belle maison. Heureusement que nous nous en débarrassons très facilement car sa toile est si fragile ! Elle ne résiste pas au duvet de notre balai.
Les fils tissés par l’araignée des jardins sont un peu plus solides, mais pas beaucoup. Eux non plus ne sauraient résister à la force de nos bras.
Ils ne résistent même pas au passage de petits volatiles comme les oiseaux qui les déchirent...
En revanche, la toile aux fils enduits de glu est un piège mortel pour les mouches, les papillons, les guêpes, tous insectes plus petits les uns que les autres. Ils finiront comme nourriture pour l’araignée.
Beaucoup comparent la Justice à la toile d’araignée. Elle laisserait passer les puissants et accrocherait les faibles... Cela ne devrait pas se produire.

244. La mizèr i arive si seval, i rosava a pié.

La misère ! Quelle plaie ! Vous n’avez pas besoin de passer commande longtemps à l’avance pour qu’elle arrive chez vous ! Vous n’avez pas besoin d’aller la chercher...
C’est elle qui vous guette, tapie derrière les moindres moments de votre vie ! C’est elle qui vous suit à la trace.
À la moindre occasion elle vous saute sur le dos, elle s’invite chez vous, s’installe et s’accroche. Plus rapide que l’éclair elle vous frappe dans ce que vous avez de plus cher.
Pour la déloger de chez vous, il faudra lutter, jour après jour, mois après mois ! Pied à pied, il faut la repousser, par votre volonté, par votre travail.
Quand elle sera vaincue, elle partira avec beaucoup de regrets. Et vous, vous recommencerez à vivre.
Vivez intensément pour que Jamais plus vous n’ayez à lutter contre la misère. (À rapprocher du proverbe d’origine latine : la maladie vient à cheval et s’en retourne à pied).

245.  La mizèr i koné pa doulèr son mèt.

Nous avons certainement déjà eu des exemples de gens qui ont de gros soucis, une grande douleur, mais qui n’ont pas d’amis à qui se confier et qui, en désespoir de cause ouvrent leur cœur à des animaux : leur chien, leur chat ou même leur coq...
Les voilà qui racontent, se plaignent, soupirent et pleurent parfois…
Et l’animal semble écouter, semble comprendre et partager la peine de son maître. On dirait que lui aussi ressent du chagrin ! On dirait qu’il a mal. De temps à autre il pousse un cri. Mais ce qui est vrai pour un animal domestique, ne l’est pas pour la misère.
Elle n’a pas d’oreilles. Elle n’a pas de coeur. Ce n’est pas en faisant pitié, en nous plaignant du sort, que nous l’attendrirons...
C’est au contraire en réagissant vigoureusement que nous pouvons essayer de nous débarrasser de la misère. (Les Haïtiens disent : Mizé pa konm doulé mèt-li).

246. La mori ek makro i sorte en Frans.

Les Réunionnais sont bien souvent comme les pièces de monnaie : à double face, d’un côté «tête», de l’autre «fleur», les deux faces d’égale valeur.
Lorsque nous jouons à tèt-flèr (pile ou face) un côté sort aussi souvent que l’autre.
Un jour nous ne jurons que par ce qui nous vient de France : c’est ce qu’il y a de meilleur. A tel point que nos plus grosses goyaves, nous les appelons «gouyav de Frans».
Le jour suivant nous tempêtons contre tout ce que la France nous envoie : les produits de France tuent nos produits locaux ! Le métropolitain vient prendre la place des Réunionnais !
Il s’en faut de peu, alors, pour que nous traitions tout ce qui nous arrive de là-bas de «Makro»...
C’est à ce moment-là que l’on entend «la mori ek makro i sorte en Frans». La morue ainsi que le maquereau nous l’adorons, le makro nous le détestons.

247. La mor in foi.

Rodomonte n’était-il pas Réunionnais ? En tous cas les fanfaronnades, ça nous connaît. Nous voulons qu’on nous croie costauds. Nous proclamons que nous avons «larpon», que nous sommes» frodé avec un zangui zamal»...
Nous n’avons pas peur du danger ; au contraire ! C’est l’occasion pour nous de montrer notre courage. Nous n’avons peur de rien. Même pas de la mort. Pourtant qu’y a-t-il de plus effrayant que cela?
Pour asseoir notre réputation d’homme «à double-côte», nous n’hésitons à crier : la mor in foi !
C’est vrai que la mort n’arrive qu’une fois. Mais justement, on n’en revient pas. Alors, après la mort, qu’y-a-t-il ? Aurons-nous la possibilité de continuer à jouir de tout ce que nous aimons ? Aurons-nous la possibilité de retrouver ce qui, ici-bas, nous fait aimer la vie ?
(Molière a écrit : On ne meurt qu’une fois et c’est pour longtemps).

248. La mori i trouve zaran pli sek ke li.

À La Réunion, nous sommes nombreux à être dans ce cas : nous sommes «malfouti», nous le savons, mais nous nous consolons en trouvant notre voisin plus malfouti que nous encore !
Nous n’hésitons pas à rire de lui et à inviter les nôtres à en faire autant.
Nous savons que pendant le temps où l’on se moquera de notre voisin, nous, nous serons tranquilles.
Nous arrivons aussi à attirer l’attention sur un détail pour laisser dans l’ombre ce qui est important.
La morue arrive chez nous, séchée et salée. Le hareng lui, est fumé, le plus souvent. Il est donc moins sec que la morue. Mais cela n’empêche pas cette dernière de rire du hareng...

249. La mor lo sat i sagrine pa lo ra.

Notre chat est mort. Nous sommes tristes. Nous étions tellement habitués à ce petit animal, qui ronronnait en frottant son dos arrondi contre nos jambes ! Il était si beau, et si efficace, contre les rats qui détruisent nos provisions dans le «far-far»...
Ne demandons, justement, pas aux rats d’éprouver les mêmes sentiments que nous.
Parce que pour eux et pour leurs cousines, les souris, la mort de notre chat, c’est un débarras inespéré. Ça leur a enlevé une épine de la patte. Plus de chat pour leur donner la chasse à tout instant ; plus de chat pour leur sauter dessus ; plus de chat pour leur déchirer la peau de ses «griffes»...
Dans la vie c’est pareil : nous pleurons rarement la mort d’un ennemi, nous regrettons rarement celui qui nous a fait du tort. Seuls les politiciens trouvent à leurs adversaires toutes les qualités... après leurs disparitions.

250. La mor nana touzour in koz.

Untel est mort !
Pas possible ! Pas plus tard qu’hier je l’ai vu dans la rue, bien portant !
Eh bien pourtant, c’est la vérité.
Mais... C’est qu’il buvait trop ! Il devait avoir le foie gonflé !
Il mangeait trop gras ! Il devait avoir le cœur étouffé dans la graisse !
Et puis, il mangeait trop de piment. Il avait certainement l’estomac tout «anflamé»...
Et patati, et patata... Et on ajoute ceci, et on ajoute cela... Chacun est un médecin doublé d’un «deviner». Mais avant la mort d’Untel, personne ne l’avait conseillé de boire moins, de manger moins de piment... Maintenant on trouve des causes à sa mort.
Nous sommes toujours capables d’expliquer des événements à posteriori. Et généralement, les raisons des événements désagréables en incombent au vent, à la pluie, au soleil... pas à nous.

251. L’antrèneman la pa rézoneman.

Combien de parents versent des larmes à cause de leurs enfants ? Lorsque Dieu nous a donné des enfants, c’était pour nous faire rire, nous faire chanter, nous faire danser. C’était pour que nous en remercions le ciel toute notre vie durant, c’était pour nous donner des motifs de fierté...
Et au lieu de cela, c’est le contraire qui se produit, parfois. Pourquoi ?
Bien souvent, c’est à cause des mauvaises fréquentations de nos enfants, à cause de «l’entraînement» dans lequel ils se sont mis. On avait un bon enfant mais on n’a pas porté attention aux fréquentations qu’il avait. Voilà qu’il s’est mis à fumer en cachette. Et puis il a commencé à mentir ; notre argent a commencé à disparaître ; un Jour il s’est montré insolent…
Tout cela, parce que l’enfant ne réfléchit plus. Il est sous influence. Il ne se rend plus compte des souffrances qu’il impose à ses parents.

252. La nuit’ pa bezoin flanbo pou klère la figuir out’ sien.

Si vous connaissez bien quelqu’un, il n’est pas nécessaire de chercher longtemps, pour le reconnaître. Il ne vous faut pas long temps non plus pour deviner ce qu’il a dans la tête, ce qu’il a fait ou ce qu’il va faire.
Bien souvent les Mamans devinent leurs enfants, n’est-ce pas ? Vous n’avez pas besoin de vous livrer à un questionnaire détaillé pour reconnaître un compatriote en France : sa manière de parler, de rire, de marcher, sa manière de vous regarder, tout cela vous dit tout de suite que c’est quelqu’un qui vient du même pays que vous...
Jadis, il n’y avait pas d’électricité ici. Souvent pour s’éclairer, on se servait d’un nœud de bambou dans lequel on mettait du pétrole, avec une mèche ; on appelait ça un «flanbo». Eh bien, ce flanbo n’était pas nécessaire pour éclairer le visage de votre chien, car, lui, il vous reconnaissait tout de suite.

253. La pa akoz karang lé an kolèr, k’tout la mer lé an saler.

C’est la lune des bichiques, et les yeux perçants des pêcheurs ont déjà repéré au loin les «rouleaux»...
Les carangues s’en donnent à cœur Joie. On mange les bichiques à s’en faire péter la panse.
Voilà que l’un des poissons referme soudain ses mâchoires sur la queue de son voisin, par mégarde ! Way ! crie ce dernier sous l’effet de la douleur (Et certaines prétendent que les poissons sont muets !)...
Le poisson mordu attend des excuses de la part du maladroit ; elles ne viennent pas. Alors il se met en colère et s’en prend à tout le monde. Il crie, tempête, hurle sa colère. Il s’énerve, frappe des nageoires, claque de la queue...
Et pendant ce temps la mer caressée par une douce brise bleue, murmure des mots d’amour. Un peu de dédain pour la carangue ride sa surface alanguie.

254. La pa akoz mon pos lé vid, mi doi pi porte sapo.

Jadis un homme ne sortait pas la tête nue : il portait un béret, un casque, une casquette ou un chapeau.
Le béret et le casque ont disparu. Mais la casquette et surtout le chapeau ont la vie plus dure.
Des chapeaux, il y en a de toutes sortes : chapeaux de paille, chapeaux de feutre, chapeaux de nylon... chapeaux à petits et à grands bords... Chapeaux, «la rou loto»... chapeaux américains... Outre que le chapeau protégeait du soleil, il ajoutait à l’élégance du vêtement. Et à la façon de le porter on reconnaissait le jeune gens «karnèr» ...
Mais surtout le chapeau avait souvent un rôle symbolique : il couvrait la tête qui n’aurait pu être exposée nue à la vue de tous ; il en allait de la dignité de nos gramoun. Aujourd’hui encore dans certaines couches de la population, porter un chapeau, se couvrir le chef, vous confère une certaine dignité. On peut être pauvre mais garder de la dignité.

255. La pa akoz wi ème soley, i fo pléré lerk la nuit’ i tonb.

Qui n’aime pas le soleil ? Ceux qui n’aiment pas le soleil sont plutôt rares, n’est-ce pas ?
Il y a ceux qui veulent se brunir l’épiderme ; il y a ceux qui ont besoin de la chaleur du soleil pour se réchauffer les os ; il y a ceux qui savent utiliser la force du soleil... Tous ceux-là et nous-mêmes qui trouvons le soleil gai, nous aimons l’astre du jour. Mais qu’on le veuille ou non, il arrive un moment où, le soleil, fatigué, va se coucher. Il disparait.
Et c’est la nuit. Le «fénoir» que nous associons au «gran diab» et qui souvent, nous fait peur...
Qu’y pouvons-nous ? Après le jour c’est la nuit ; après la lumière, c’est l’obscurité.
Ce n’est pas une raison pour pleurer. Car lorsque la nuit aura duré son temps, elle laissera à nouveau place au jour.
Et de toute façon, ce ne sont pas nos larmes qui arrêteront le cours des choses. Ce qui doit arriver, doit arriver et rien ne sert de tenter de s’y opposer.

256. La pa bezoin kouve lo lant’ pou gingne lo pou.

De nos jours il est rare de rencontrer des enfants pouilleux. Jadis ça ne l’était pas.
Les enfants, et les adultes aussi d’ailleurs, se mettaient la peau du crâne en sang, à force de se gratter.
Il fallait voir les mamans cherchant les poux dans les cheveux de leurs gosses, assises sur de petits bancs, sous les pieds de badamié ; entre leurs jambes, le derrière posé à même le sol, les gosses... Et souvent, après cela c’était au tour des enfants de «tik tiké» dans les cheveux de leurs mères.
Le plus difficile était de tuer les lentes, c’est à dire les œufs des poux. Elles étaient si petites qu’il fallait avoir de bons yeux pour les voir, accrochées aux brins de cheveux.
Très vite, les lentes devenaient des poux et il fallait recommencer le travail.
Toutes les mauvaises choses arrivent d’elles-mêmes : il n’est pas nécessaire d’aller les chercher.

257. La pa guep moin la pèr, son zarguiyon (moin la pèr).

Le  «zarguiyon»  c’est l’aiguillon,  c’est le  dard de certains insectes. C’est leur arme d’attaque et de défense. De défense surtout, car les insectes comme les guêpes par exemple, n’attaquent que s’ils se sentent en danger. Du moins, je le crois.
En tous cas, Je n’ai jamais entendu dire que des guêpes auraient piqué quelqu’un gratuitement.
Ainsi, il arrive parfois qu’une guêpe s’aventure dans notre,maison. Il suffit de la chasser en agitant un morceau de papier par exemple. Et en général, elle s’en va. Il n’est donc pas nécessaire d’avoir peur d’une guêpe. En revanche, il est vrai qu’une piqûre de guêpe est douloureuse. Plusieurs en même temps peuvent même tuer. Il faut donc craindre la piqûre des insectes. Le dard des guêpes est tout petit, minuscule. Mais ses effets sont durs à supporter.

258. La pa koson la fé fer pou mète dan son né.

Jadis, je l’ai déjà dit plusieurs fois, on élevait beaucoup d’animaux - et pas que des volailles - autour de la maison, en totale liberté...
Chacun en faisant autant, il arrivait que certains en profitent pour mettre la main sur les animaux du voisin... Des bagarres n’étaient pas rares.
Pour empêcher que les cochons ne fouillent partout et ne laissent des trous remplis de boue, on faisait faire des anneaux de fer par le forgeron du coin. Et on leur passait ces anneaux à travers les narines.
Les porcs ainsi ferrés ne pouvaient plus utiliser leur groin pour fouiller le sol. Ils étaient bien embarrassés. On comprend très bien que ces anneaux n’aient pas été fabriqués à la demande des porcs eux-mêmes.
Ne soyons pas moins intelligents que le porc et ne faisons pas faire des fers pour notre nez. Ne nous créons pas des ennuis nous-mêmes.

259. La pa lo pli fay ki mor.

J’ai un ami qui répète ce proverbe très souvent, depuis que son voisin - un homme solide et robuste - s’était pendu à une branche d’arbre ; depuis qu’il avait entendu dire que Big Max, - un colosse plus fort qu’un taureau - s’était fait heurter par un camion et avait rendu l’âme sur le coup ; depuis qu’il avait su que Madame Unetelle - une femme inconnue des médecins -avait mis fin à ses jours pour une affaire sentimentale...
Lui, mon ami, il est toujours malade. Il voit médecin après médecin. Il fait des séjours nombreux à l’hôpital.
Sa vie n’est pas rose et bien souvent il se demande si la mort n’a pas faim...
Mais peut-être justement, la mort le juge-t-elle trop «fay» pour satisfaire son appétit.
En tous cas, mon ami, lui, est toujours vivant. Et comme dit l’autre : tout le temps qu’on est vivant, on n’est pas mort !

260. La pa lo pli zoli flèr nana méyèr lodèr.

Ma mère me racontait que lorsqu’elle était jeune fille, elle cueillait des fleurs d’Ylang-Ylang ou des fleurs de sanpak et les mettait à tremper dans de l’eau.
Elle se servait de cette infusion comme eau de toilette pour les bals «bouké»...
Jadis, d’ailleurs, La Réunion produisait de l’essence d’Ylang-Ylang...
Si la fleur d’Ylang-Ylang est très belle, celle du sanpak en revanche est quelconque. Elle en est tellement consciente qu’elle se cache dans le feuillage épais de l’arbre, la pauvre. Mais son parfum est aussi suave que celui que dégage la fleur d’Ylang-Ylang.
En revanche, prenez un hortensia, cette grosse et belle ombelle bleue, mauve ou rosé. Sentez-le ! Vous risquez d’être déçu ! Ce n’est pas la plus belle fleur qui a le meilleur parfum.
C’est pareil pour les humains : nos qualités ne sont pas toutes toujours apparentes.

261. La pa lo poul i kakaye pli for ki pond lo pli gro zef.

Kot-kot-kot... kadoook ! Kot... kadoook !
À peine entendons-nous ce cri de victoire, que nous savons qu’un œuf nous attend au fond de la cour...
Mais souvent plusieurs poules se mettent à «kakayé» en même temps : c’est l’heure de la ponte. Parmi elles, il y en a une dont la voix retentit plus fort que celle des autres...
Alors lorsque nous ramassons les œufs, nous avons tendance à penser que le plus gros oeuf vient de cette poule-là ! C’est celle qui crie le plus fort qui a certainement pondu le plus gros œuf !
Nous nous trompons ! C’est sa commère ! Celle qui a crié le moins fort, car elle n’avait plus de force : l’œuf était si gros qu’elle a dû dépenser ses dernières énergies. Il ne lui en restait plus pour crier.
Et puis, celle qui crie le plus fort, c’est la poule la plus ancienne dans la basse-cour. Il faut bien qu’elle se fasse respecter...
Sur la terre ce n’est pas celui qui fait le plus d’éclat qui a le plus de mérite.

262. La pa moyen déride in sousou flétri.

Vous avez oublié une laitue ou des «bred» chou-de-chine au soleil, un instant. Les feuilles sont abîmées. Le soleil a flétri vos brèdes et votre salade.
Ne les jetez pas. Humidifiez-les et menez-les quelques instants dans votre réfrigérateur...
Les voilà ayant retrouvé leur fraîcheur. Les marques d’altération ont disparu.
Cependant, si vous avez des chouchoux (Chayottes pour certains, Christophines pour d’autres) abîmés, tout ridés, tout flétris, ne croyez pas pouvoir leur faire retrouver leur fraîcheur de la même façon.
Il n’est pas possible, à partir d’un «sousou flétri» de retrouver un «sousou fré». Ses rides ne disparaissent pas.
Aujourd’hui, grâce à la chirurgie esthétique, les femmes essayent de faire disparaître des ans l’irréparable outrage... Elles y réussissent pendant un certain temps. Ou, tout au moins, elles se donnent l’illusion de rajeunir. En fait, si l’extérieur peut-être parfois ravalé, l’intérieur, lui continue à afficher son âge.

263. La pa pou in zef klèr, wi doi tié out’ poul, ma sèr.

Hé, toi, la poule ! Tu ponds, tu ponds... Mais est-ce que tes œufs sont bons au moins ?
Œuf Corse, my dear ! Qu’est-ce que tu crois ? Que le coq de ta basse-cour est un «kokat ?» Mets mes oeufs à couver et tu verras.
Le défi est lancé parce que la dame poule est sûre d’elle. Mais il arrive que parmi tous les œufs qu’elle pond, il s’en trouve un qui ne soit pas fécondé, qui soit «klèr». C’est peut-être la faute à «loraz ?»
Et c’est cet œuf-là, justement que le propriétaire choisit pour s’assurer de l’efficacité du coq de la basse-cour.
L’œuf est klèr, d’accord, mais ce n’est pas une raison pour que l’homme se mette en colère et punisse la poule en lui coupant le cou. Il y a d’autres œufs ; il y en aura d’autres...
Une faute a été commise ; essayons de voir comment la réparer, si possible ; mais ne laissons pas tout tomber...

264. La pasians i guéri la gal.

Mon camarade Albert se demande si la patience en question ici, c’est la plante dont les gens se servent pour faire des tisanes ou bien le trait de caractère que certains possèdent et qui fait qu’ils n’abandonnent jamais ce qu’ils entreprennent.
De toute façon, ce qui est sûr, c’est que la gale ne se guérit pas en un jour. Il faut beaucoup d’hygiène, beaucoup de soins pour faire disparaître cette espèce de petit ver qui se glisse sous notre peau. Pendant ce temps-là nous nous grattons, nous nous grattons jusqu’au sang.
Ce proverbe veut nous dire qu’il ne faut pas perdre courage devant les difficultés lorsque nous entreprenons quelque chose. Avec le temps, avec la patience, nous arriverons à notre but. La chanson nous dit : ti pa, ti pa n’arivé. (A petits pas nous arriverons au but). (Les Haïtiens disent : pasians se gangn).

265. La pa tas fêlé ki kas promié.

J’ai connu une époque où les gens avaient des tasses en tôle pour boire le café. Ça leur brûlait les doigts et les lèvres. Le café prenait un goût de métal assez désagréable, aux lers temps. Mais il fallait bien se servir de ces tasses, réputées incassables... et pour cause !
Puis ont repris les importations et de belles tasses de porcelaine fine sont arrivées. Elles coûtaient cher. Elles étaient rares. Ceux qui avaient la chance d’avoir un service à café faisaient tout leur possible pour le conserver longtemps. C’était un grand malheur lorsque l’une de ces tasses se brisait.
Parfois, après un choc, une tasse se révélait fêlée. Alors on en prenait un soin encore plus grand. Au besoin, on la laissait de côté ; on s’en servait le moins possible.
Ce qui explique que d’autres tasses avaient le temps de se briser avant celle qui présentait une fêlure.
Certaines faiblesses ne sont qu’apparentes parfois et peuvent nous tromper.

266. La pa tou lé zour la fèt sinoi.

La «fèt sinoi» pour nous Réunionnais, c’est le jour de l’an Chinois basé sur le calendrier lunaire ou bien c’est la fête du double-dix (10 octobre).
Bien qu’en Chine continentale et à Farmose les jours de fête soient assez nombreux, ici, les occasions de faire la fête, pour les Réunionnais d’origine Chinoise se comptent donc sur les doigts d’une seul main...
Il faut dire que le Chinois émigré n’avait d’autre souci en tête que de travailler pour économiser de «l’argent»... Donc la fèt sinoi avec ses filets de pétards qui commençaient à éclater dès six heures du matin, sa retraite aux lampions de toutes formes et de toutes couleurs à travers les rues de la ville, ses repas pantagruéliques aux 9 kari, ses interminables parties de majong, animées et joyeuses... la fèt sinoi, n’arrivait pas tous les jours ! Depuis quelque temps même, ça n’arrive plus du tout. Quel dommage ! Cela pour nous dire que les meilleures choses ne se produisent pas souvent.
Cela pour nous encourager aussi : tous les jours, ce ne sera pas la fête des autres ; un jour, ce sera la nôtre.

267. La pa tou s’ki briye sé d’lor.

Il n’y a pas si longtemps, quelqu’un s’est fait embarquer par la police parce qu’il vendait des bijoux en cuivre en guise de bijoux en or. Et il n’y a pas eu qu’une personne à avoir acheté du toc à prix d’or (c’est le cas de le dire !).
Pourquoi ! Parce que pour ces personnes-là, à partir du moment où les bijoux étaient brillants, c’était de l’or. Insuffisamment informées et trompées par la malhonnêteté du vendeur, ces malheureuses ont vu fondre leurs petites économies.
Méfions-nous ! Sachons vérifier ! Réclamons des certificats de garantie ! Demandons à voir le poinçon de l’État...
Dans la vie de tous les jours, il y a des gens qui sont brillants : par leur faconde, par leur prestance, par leurs relations. Mais derrière la façade, il n’y a que tromperie. Ne nous laissons pas embobiner par eux. (En Latin moyenâgeux on disait : Tout ce qui brille n’est pas or).

268. Lapéti i vien an manzan.

Cela ne vous est-il jamais arrivé ? Vous prenez votre assiette comme avec regret. Vous la regardez un moment. Puis vous vous mettez à «bek-béké». Un petit morceau par ci, un petit morceau par-là... Vous mâchez longtemps, longtemps avant de vous forcer à avaler...
Et puis, sans que vous vous en rendiez compte, voilà que vous vous mettez à apprécier le goût d’un petit morceau de viande ! Tiens ! C’est pas mauvais ça ! Vous en reprenez ! Et l’assiette se vide ! Vous en auriez même repris si...
Cela peut nous arriver dans d’autres circonstances. Au début nous ne sommes pas emballés par la proposition que cet ami nous a faite. Et petit à petit nous y découvrons un grand intérêt... Ne restons pas sur nos premières impressions. Nous gagnerons à approfondir les choses. (Rabelais dit : L’appétit vient en mangeant ; la soif s’en va en buvant).

269. Lapéti mèm méyèr kari.

Qu’est-ce qu’il y a à manger, ma «kafrine ?»
Ben, pas grand-chose...
Tu aurais dû faire un «rougay de salé».
Tu n’en as pas acheté, samedi dernier. Alors, comme il restait un morceau de morue, je l’ai grillé... et puis j’ai fait des brèdes
morelles.
Quelqu’un d’autre va faire une grimace devant la platée sur la table. Mais pas Antonin.
Aujourd’hui il a bien travaillé, il s’est rafraîchi le corps sous le robinet tout à l’heure ; il s’est accordé cinq minutes de repos avant d’avaler un petit «lamtav»... Il a l’estomac ouvert, le gosier huilé...
En deux temps et quatre mouvements l’énorme «gazon» de riz est englouti. Et l’on réclame encore un peu.
Lorsqu’on a faim, lorsque l’appétit ne se fait pas prier, il n’y a pas de «mové manzé».
Dans la vie, lorsqu’on connaît le besoin, on ne fait pas le difficile. (En Latin médiéval : l’appétit est le meilleur cuisinier).

270. La pli i tonb, i tonb pou toulmoun.

C’est vrai que lorsque la pluie tombe, elle tombe pour tout le monde. On n’imagine pas celui qui en a besoin, passer commande aux nuages pour une certaine quantité de pluie tombant sur son jardin...
Certains sont gênés lorsque la pluie tombe car ils travaillent à l’extérieur par exemple, ou ils ont des choses à sécher. D’autres en profitent bien car l’eau leur est absolument nécessaire.
Il se trouve des gens pour se servir de ce proverbe d’une certaine façon : laissons les autres se battre ; s’ils ont gain de cause, j’en profiterai autant qu’eux, même si je ne participe pas au combat. D’autres sont plus pessimistes et se disent : pourquoi se battre ? Moi je me démène comme un diable alors que d’autres restent sur leur séant, attendant que la pluie tombe pour tout le monde !
Ces deux façons de raisonner ne sont pas bonnes : si la pluie tombe pour tout le monde, il faut que tout le monde se donne la main pour aider la pluie à tomber.

271. La pli ki tranpe lo do bef, i pouri son kord an mèm tan.

À St Benoit, il pleut beaucoup et souvent. Lorsqu’il pleut, ça tombe vraiment dru.
Le pauvre bœuf attaché au fond de la savane n’a aucun abri et est trempé jusqu’aux os.
Manh ! Manh !... Elle crie la grosse bête. Elle appelle son maître pour qu’il vienne la tirer de là et la rentrer dans son parc... Manh...
Mais le propriétaire du bœuf n’est pas... bête. Il n’a pas envie d’aller mettre le nez dehors par un temps pareil...
Du premier janvier au trente et un décembre, le bœuf se retrouve sous la pluie...
Un jour, au bord de la crampe, et fatigué de crier, le bœuf réunit ses dernières forces, tire sur la corde et... kraak ! À sa grande surprise la corde casse !
La corde était déjà pourrie. Car la pluie l’avait abîmée, en même temps qu’elle trempait le bœuf...
Souvent la même chose nous fait du mal et du bien en même temps.

272. La poin d’koko d’pin i trouve pa son kot sokola.

Combien de «koko» a un pain ? J’espère que vous le savez encore. Le créole aime bien manger le koko plutôt que la partie centrale du pain où il y a trop de mie.
J’espère aussi que vous savez encore ce qu’est une «kot sokola ?» Il n’y a pas si longtemps de cela, un koko de pain agrémenté d’une kot sokola était un goûter fort apprécié par la marmaille revenant de l’école à 4 heures.
Aujourd’hui si ce n’est pas du jambon laissez tomber ! Alors qu’à l’époque, parfois on devait se contenter du pain sec : et on le mangeait avec appétit.
Les temps ont changé et la vie est devenue plus facile : merci pour nos enfants, qui peuvent accompagner leur pain de bien de bonnes choses.
Si nous cherchons bien, nous trouverons le compagnon, ou la compagne, qui mènera sa vie avec nous. Si aujourd’hui nous sommes seuls, nous ne devons pas désespérer car tout koko de pain peut trouver sa kot de chocolat. (On dit aussi : Zako i trouve zakete. La poin soulié i trouve pa son koté. La poin d’morso d’pin i trouve pa son morso fromaz).

273. La poin d’lo pou désale makro.

Le maquereau, je vous l’ai déjà dit, est un poisson qui vient de l’extérieur et qui arrive dans notre pays par caisses.
Pour qu’il ne se gâte pas, pour qu’il se conserve longtemps dans un pays où il fait chaud, eh bien, on le sale beaucoup ; on lui met même du sel dans le ventre.
Résultat : lorsque vous achetez un maquereau, avant d’en faire un rougay, il faut le dessaler,  sinon il est immangeable...  Le mieux est de le faire bouillir plusieurs fois... et encore plusieurs fois...
Le «makro» dont il est question dans ce proverbe, c’est plutôt celui qui marche sur deux jambes.
Et celui-là, il change difficilement : il faut des lavages et des lavages de cerveau pour qu’il perde l’habitude de «makroté».

274. La poin d’mal i produi pa son bien.

Un jour, mon camarade, devait prendre le bus de sept heures pour se rendre à St Denis, où il avait un rendez-vous important avec son avocat à neuf heures !
Il se leva de bonne heure, se prépara... Au moment d’aller prendre l’autobus, il fut pris d’un mal au ventre... Un mal au ventre comme jamais il n’en avait eu ! Ça tourbillonnait à l’intérieur ! Ça hachait ! Ça tranchait ! Des lames de rasoir lui coupaient les tripes.
Mon camarade court aux toilettes. Y passe un bon moment. En sort, le front moite. Se prépare à sortir... et doit à nouveau demander asile à «Madam Pol»...
Quand il a eu fini avec son mal au ventre, II était déjà 9 heures-Son rendez-vous était à l’eau. Il était furieux.
Mais aux environs de dix heures, voilà qu’il apprend que le bus qu’il devait prendre, a eu un terrible accident et que beaucoup de passagers sont blessés et certains même, morts. «La poin d’mal i produi’pa son bien» a pensé mon camarade, le front encore plus moite.
(La Rochefoucault écrit :Il n’y a point d’accidents si malheureux dont les habiles gens ne tirent quelque avantage).

275. La poin do vin boire do lo.

Il eut été sans doute plus intéressant que le proverbe dise : la poin do lo, boire do vin !
Mais le monde est ainsi fait que depuis que Jésus-Christ était tout petit, l’on a toujours considéré que le vin avait plus de valeur que l’eau.
Donc, si nos moyens ne nous permettent pas d’avoir du vin à boire,  nous  nous  contentons  de l’eau: et peut-être,  est-ce meilleur pour notre santé, n’est-ce pas ?
Par-là, nos gramoun voulaient nous dire qu’il n’est pas bon d’être trop exigeant ; il faut savoir accepter de petits sacrifices.
Si nous voulons absolument tout à chaque fois, nous ne l’aurons pas et alors bien souvent, nous serons malheureux. Éduquons nos enfants pour qu’ils apprennent à se passer de certaines choses, quand il n’est pas possible de faire autrement.
(On dit aussi : Fot do vin, boire do lo)

276. La poin d’roz la poin d’zépine.

Je ne sais pas si vous aimez les fleurs, mais dans ce cas vous feriez partie d’une catégorie de gens, assez nombreuse, n’est-ce pas?
Les fleurs sont jolies et en plus elles sentent bon.
Dans le parterre de nos mères il y avait toutes sortes de fleurs : des dahlias, des violettes, des pensées, des zinnias... Parmi ces fleurs, les rosés n’étaient pas les moins belles.
Quoi de plus joli en effet qu’une rose en bouton ? Ou une rose à peine éclose ! Ça vous attendrit le cœur, n’est-ce pas ? Et si vous, vous voulez attendrir le cœur d’une jolie demoiselle, inutile de réfléchir plus longtemps : prenez votre sécateur (ou votre petit canif) et cueillez-lui les plus belles rosés de votre jardin.
Seulement, n’allez pas trop vite. Faites attention où vous mettez la main, sinon, bientôt vous crierez : Way ! Ayayay ! Car les belles roses sont sur des tiges couvertes d’épines. Plus elles sont belles et plus, semble-t-il il y a d’épines...
Ce qui est agréable cache souvent un petit quelque chose dont il faut se méfier.

277. La poin d’zourné pli gayar ki fini pa dann fénoir.

Il y a, dans notre petit pays comme d’ailleurs, des journées venteuses, pluvieuses ou tout simplement «mavouz» qui influent sur notre humeur et nous rendent tristes.
Il en est d’autres qui sont si belles qu’elles vous réconcilient avec vos ennemis :
    Bleus sont les rivages sous le soleil bleu
    Et voguent les nuages rosés et légers...
    La cascade n’en finit pas de traîner
    Sa robe éblouissante qui s’effiloche...
    ... images de filles aux seins nus
    À la peau de cuivre semée de perles d’eau
    Offertes sur des plages de nacre
    Écrasées de soleil et fleurant bon le large…
Ces journées sont si belles qu’on voudrait qu’elles ne finissent pas. Malheureusement, nous ne pouvons empêcher la nuit de prendre la place du jour... Et l’obscurité s’installe !
La vie est ainsi faite : tout finit et tout recommence. Si les meilleures choses doivent avoir une fin, n’en faisons pas un drame. Et pensons que les pires choses aussi finiront un jour.

278. La port lé ba, lo do lé kourbé.

Une bonne porte mesure au moins deux mètres vingt de hauteur. Et chez nous, toutes les portes sont plus grandes que nous. Pourquoi ? Parce que nous ne voulons pas, un jour, nous cogner la tête au chambranle, en entrant chez nous. Nous pensons aussi aux amis qui viendraient nous rendre visite et qui seraient bien grands...
Plus une porte est basse, plus il faut baisser la tête, courber la nuque et le dos pour la passer. Si nos portes étaient basses, ça deviendrait vite une habitude chez nous. Et à force de courber le dos nous deviendrions bossus. Nous attraperions une loupe.
La porte basse symbolise ici, les basses besognes auxquelles nous sommes parfois obligés de nous livrer. Plus nous nous abaisserons dans des activités répréhensibles, plus nous perdrons de notre valeur.

279. Larg pa do pin pou ramas’ lo mièt.

Le pain est une denrée qui coûte de plus en plus cher. Plus il est cher, plus il s’impose dans notre nourriture à la place du riz. Il a ainsi déjà remplacé le «riz sofé» du matin.
L’autre jour, un jeune garçon était en train de manger un morceau de pain bien cuit avec de la confiture de zévi. Il fallait le voir mâcher ! Avec quel appétit !
Comme le pain était bien cuit, la croûte était friable et tombait de temps en temps par miettes.
L’enfant devait avoir vraiment faim, car il ramassait chaque miette qui tombait pour l’engloutir aussitôt.
À un moment donné, plusieurs miettes étant tombées à la fois, l’enfant déposa son pain sur le muret d’à côté et se baissa... En se baissant il donna par mégarde un grand coup au morceau de pain qui voltigea... dans une flaque de boue...
Plus de goûter !
N’agissons pas comme cet enfant. Ne laissons pas tomber ce qui est important pour nous consacrer à ce qui ne l’est pas.

280. Larg pa toudsuit’ pou trape talèr.

Dans cette histoire, il y avait trois personnages : Untel, Toudsuit et puis Talèr.
Untel voulait se marier Il avait fait la connaissance de Mademoiselle Toudsuit qui, après un moment de cour bien menée par le jeune homme, était d’accord pour le mariage.
Untel avait même déjà vu les parents de Toudsuit : on s’était plu, on s’était entendu ; on avait même fixé les dates de la rentrée et des accords... Le mariage allait se faire.
Mais voilà que passe par là, Mademoiselle Talèr avec ses lèvres fardées et ses jambes aux moulures à vous fendre le cœur Untel la voit et fond en place. Il reste encore des anges sur la terre, se dit-il.
Il lâche la main de Toudsuit pour courir derrière Talèr. Il lui propose le mariage sans ambages...
Et la jolie demoiselle lui répond : d’accord, mais un peu plus tard ! De plus tard en tout à l’heure, de tantôt en bientôt la jeune femme fit attendre Untel longtemps... Untel a vu sa barbe blanchir.
Il ne s’est jamais marié.
(En Espagnol on dit : Par la rue plus tard on arrive à la place jamais).

281. La risès in onm, sé son zanfan.

Aujourd’hui, à l’époque des jeux de hasard interdits-autorisés organisés par l’État, la richesse peut vous tomber dessus «à la sixième boule»...
Vous voilà tout d’un coup millionnaire. C’est à en devenir fou ! Mais vous, vous ne le deviendrez pas, car vous vous êtes préparé pour le jour où...
Et vous faites travailler votre argent ! Vous le faites fructifier ! Votre compte en banque et vos avoirs immobiliers grossissent. C’est la fortune !
Et puis vous mourez, d’une mort bête comme toutes les morts ! Et vous n’avez pas d’héritiers ! Et votre argent va à l’État !... Ah ! Si vous aviez eu des enfants !
Tous ceux qui travaillent dur, ont un but : ils savent qu’ils travaillent pour leurs enfants ! Le bonheur futur de leurs enfants est déjà leur bonheur présent...

282. La rivièr i armonte pa ziska son sours.

Lorsque la rivière a quitté la montagne et se retrouve dans la plaine, il arrive que ses eaux, de tumultueuses qu’elles étaient, deviennent calmes et comme hésitantes.
Il arrive même que, les courbes de terrain aidant, la rivière se mette à musarder, à aller à droite, à gauche... Son parcours peut alors la ramener vers le pied de la montagne... Mais en définitive, même à contre cœur, la rivière finit par se jeter dans la mer.
On n’a jamais vu une rivière remonter jusqu’à sa source. C’est la loi de la Nature.
De même le cours du monde ne revient pas en arrière.
Il est vrai que la capacité de se souvenir permet à l’homme de faire revivre le passé. Il est vrai que l’Histoire est l’étude de ce qui représente l’amont du cours du monde... Mais rien ni personne ne peuvent ressusciter réellement le passé.

283. Larzan i amène pa simetièr.

Voilà un proverbe contre les avares et les avaricieux, contre les gens pingres.
Jadis, dans certaines civilisations, lorsque quelqu’un d’important mourait on l’enterrait avec ses bijoux, ses armes, tous les symboles de sa puissance... Un empereur Chinois a même été enterrée avec toute une armée de statues...
Mais dans notre petit pays, cela n’a jamais été la coutume.
Quand on enterre un mort, on l’habille de ses plus beaux vêtements, mais c’est tout. En tous cas, dans le cercueil il n’est pas question de mettre l’argent qu’il avait : qu’il ait eu beaucoup ou peu...
Tout ça pour nous dire que se battre pour avoir une grande quantité d’argent n’est pas la meilleure manière de vivre. Il faut de l’argent, mais il faut surtout s’en servir pour vivre du mieux qu’on peut. (On dit aussi : larzan i aporte pa o siel).

284. Larzan i apèl larzan.

Celui qui a de l’argent peut ouvrir un commerce, construire un immeuble et le louer, acheter de la terre et se livrer à des exploitations agricoles.
Il peut aussi travailler avec la Banque et celle-ci lui accordera des facilités qui lui permettront de se lancer dans beaucoup d’entreprises...
Et tout ça va lui rapporter des intérêts, des revenus de plus en plus importants, qui lui permettront d’ouvrir d’autres commerces, de construire d’autres immeubles, d’acheter d’autres terrains etc...
Oui, parce que l’argent, on dirait, attire l’argent. Comme un oiseau - appeau attire les autres oiseaux de la même espèce que lui...
Un autre exemple : vous avez de l’argent. Deux personnes se présentent qui vous demandent de leur prêter votre argent. La première est «oki» ; la seconde a des garanties. À qui allez-vous prêter votre argent ? A la seconde ! Parce que vous savez qu’elle a les moyens de vous le rendre. (On dit aussi : larzan i atire larzan. Larzan i suive larzan).

285. Larzan i pous’ pa atèr.

Il arrive que, par maladresse ou par précipitation, nous laissions tomber une pièce de monnaie. Aussitôt nous nous baissons pour la ramasser !
Si rapides soyons-nous, il se trouvera toujours quelqu’un pour avoir le temps de nous crier : Té ! L’argent ne pousse pas ! (dans la terre !).
En fait le bruit de la chute de la pièce a occasionné le jaillissement de la phrase, tel un réflexe conditionné. On a voulu nous informer de la perte d’une pièce, au cas où nous ne nous en serions pas aperçus...
On accorde trop d’importance à l’argent, dans notre société, pour accepter d’en perdre, ou tout simplement pour laisser une pièce traîner quelque temps par terre sans servir...
Ne soyons pas plus royalistes que le Roi : si nous avons de l’argent, utilisons-le au mieux, faisons-le fructifier.

286. Larzan la poin lodèr.

Un vieux billet qui est passé par les mains de centaines et de centaines de gens, a sûrement une certaine odeur ! Ne serait-ce que celle du papier mêlée à celle de la sueur...
De même une pièce d’argent à l’odeur de l’argent, une pièce de cuivre, celle du cuivre.
Le billet ou la pièce, ont leur odeur particulière. Comme chacun d’entre nous, d’ailleurs ! Comme les animaux ! Comme l’eau, même - dont on disait à l’école ; qu’elle est inodore et sans saveur - : allons donc ! L’eau a le goût et l’odeur... de l’eau !
Alors ? Ce proverbe est-il menteur ? Non ! Comprenons que lorsqu’on dit que l’argent n’a pas d’odeur, cela veut dire que l’odeur du billet n’a pas d’importance. Ce qui importe c’est sa valeur marchande.
Pour gagner de l’argent, bien souvent nous ne cherchons pas d’où il vient. Nous nous bouchons le nez, les yeux et même le cœur, sur sa provenance. (Cela vient d’une réponse que Vespasien a faite à son garçon Titus qui lui reprochait d’avoir fait construire des lieux d’aisance payants...).

287. Larzan séré i fé pa pti.

Nos grands-mères avaient pour habitude de serrer leurs petites monnaies un peu partout : dans les fonds d’armoires, dans les taies d’oreillers, dans les paillasses, et même dans les trous des cloisons.
C’était pour mettre leur argent à l’abri des «poze 5 levé 6». C’était aussi pour elles un moyen de faire des économies : souvent, cet argent, elles l’oubliaient et le retrouvaient un jour par hasard. Ça pouvait arriver au bon moment, au moment où elles en avaient besoin...
Mais jamais elles ne mettaient la main sur plus d’argent qu’elles n’avaient caché. Car l’argent serré ne rapportait rien...
Il risquait même de se perdre à tout jamais.
C’est pourquoi les fils de nos grands-mères ont compris qu’il valait mieux faire travailler l’argent en le plaçant à la banque, en l’investissant dans du terrain, dans des entreprises etc...
Personne aujourd’hui n’aurait encore l’idée d’agir comme nos grands-mères.

288. La sann ek sarbon i sorte mèm boi.

Le charbon est noir comme le cul d’une marmite. La cendre est grise, plutôt claire. Ils ne sont pas de la même couleur et pourtant ils sont tous deux résidus du même bois.
Il peut arriver que deux enfants du même père et de la même mère, n’aient pas la même couleur de peau, l’un étant un peu plus clair que l’autre.
Il n’est pas bon de crier sur tous les toits que la mère a trompé son mari.
Il faut alors savoir que génétiquement cela est possible. Les ancêtres de l’un et de l’autre parents ont encore de l’influence sur les progénitures postérieures. Les cheveux ressorts de briquets de l’arrière-arrière-grand-mère réapparaissent. Les yeux bleus de l’aïeul se transmettent...
Il se peut que deux actions dans le même domaine ne débouchent pas sur les mêmes résultats. Cela dépend des circonstances qui peuvent être très diverses...

289. La sans lo sien, la pa la sans lo sat’.

Oui, mes amis, cela est vrai.
Nous savons que les animaux n’ont pas la possibilité de choisir leurs maîtres.
Médor, le chien, est tombé sur un bon maître : il le nourrit bien, le nettoie de temps à autre, lui donne un endroit où courir, jouer, se reposer.
Minet, le chat, lui, il est tombé sur un maître qui, non seulement, le laisse crever de faim, mais encore le bat et passe sur lui toutes ses mauvaises humeurs.
Quelle chance pour Médor ! Quelle malchance pour Minet !
Que peut-on y faire ? Il y a des gens qui attirent la fortune ; il y en a d’autres qui couchent avec la guigne.
Ne faisons pas une maladie si nous ne gagnons jamais au loto et si notre voisin, lui, fait sauter la caisse à la toupie chinoise. Pensons plutôt que peut-être, si aujourd’hui nous sommes le chat, demain nous serons le chien. (on dit aussi : la sans ti poul la pa la sans ti kanar)

290. La sène fini kasé, zesklav touzour amaré.

Le 20 décembre 1948 ! Une date historique pour La Réunion. Ce jour-là 58 308 esclaves furent libérés. (Étaient-ils libres pour autant ? : ça c’est une autre question !).
Plus de chaînes en tous cas. Dans sa proclamation aux travailleurs, Sarda Garriga annonce : Vous êtes libres. Tous égaux devant la loi, vous n’avez autour de vous que des frères.
Cependant un peu plus loin il dit : Beaucoup de propriétaires ne pourront peut-être payer le salaire convenu qu’après la récolte. Vous attendrez ce moment avec patience... Et encore plus loin : Je vous ai trouvés bons et obéissants... J’espère donc que vous me donnerez peu d’occasions d’exercer ma sévérité.
Les chaînes étaient donc cassées mais les esclaves étaient toujours attachés à des maîtres.
Le plus grave c’est que, dans la mentalité même des esclaves, il n’y avait pas de place pour la Liberté.
En fait cette Liberté, on la leur avait octroyée. Ils ne l’avaient, pour la plupart d’entre eux, pas arrachée.
Alors ils ne savaient pas qu’en faire.
C’est contre nous-mêmes, bien souvent, que nous devons lutter si nous voulons être libres.

291. La sézon lé méyer ke lo méyèr pios.

Demandez donc à un jardinier : il vous dira que pour semer ou planter quoi que ce soit, il faut observer les phases de la lune. Tout ce qui fructifie hors du sol, doit être planté lorsque la lune est faible, c’est à dire en phase descendante de la lune. Tout ce qui fructifie dans la terre doit être planté lorsque la lune est forte. C’est la même chose lorsqu’il s’agit de tailler une liane, de préparer une marcotte...
Et si je ne peux vous en donner les explications scientifiques, je peux, au moins, vous assurer que ça marche ! Le jardinier vous, parlera ensuite des saisons. Il est des saisons qui conviennent mieux à telles familles de plantes ; il en est d’autres où il faut laisser la terre se reposer...
Le jardinier sait en quelle saison il pourra bénéficier des bienfaits de la pluie et il sait en quelle autre ses plantes jouiront de l’ensoleillement nécessaire.
Si nous savons choisir nos saisons, nos plantes seront belles, même sans engrais.
Il faut savoir profiter des moments favorables de la vie.

292. La sias nana gro vant’.

Nos grands-pères avaient une certaine pudeur, même dans leur langage de tous les jours. Certains mots - qu’ils nommaient des paroles libres - leur semblaient trop gros.
Par exemple le mot enceinte leur paraissait presqu’insolent, ordurier. Alors par respect pour leurs interlocuteurs ils faisaient des périphrases : Madame Une telle est en voie de famille ou encore Madame Une telle a un gros ventre...
La «sias ?» Vous savez que c’est le contraire de la «sans». C’est la malchance. La sias aurait donc un gros ventre ? C’est à dire que la malchance serait donc enceinte perpétuellement ?
C’est pour nous dire que la malchance attire la malchance, de même qu’un malheur en amène un autre.
Il est des périodes dans notre vie où effectivement il nous semble vérifier ce proverbe, et où tous les maux nous arrivent en même temps.
Souhaitons que de telles périodes ne durent pas. Souhaitons que la sias avorte !

293. La somène in travayèr na 7 zour, la somène in parésé na 7 domin.

Un bon travailleur c’est quelque chose qui est devenu aussi rare que la transpiration d’un médecin...
Mais on en trouve encore quelques spécimens. Ce sont des hommes et des femmes qui aiment travailler : même lorsqu’ils ont fini leur travail officiel, ils trouvent encore quelque chose à faire...
Ainsi après avoir trimé du lundi au samedi, les voilà qui remettent ça le dimanche une petite «bourkant» pour un «bon blan» en ville, une «klé» pour un commerçant, quelques pièces de linge à laver pour quelqu’un de malade-
Le bon travailleur ne reste jamais sans rien faire. Même le dimanche. Un changement d’activité est considéré comme repos.
Quant au paresseux, lui, ce qu’il a à faire aujourd’hui, il le renvoie pour demain.
«Domin ma fé ! Domin» Et le lendemain il répète la même phrase...
(En Allemand on dit : la semaine d’un travailleur a 7 jours ; la semaine d’un paresseux a 7 demains).

294. La tay lo sien lé bon pou sak i ème.

Qui est-ce qui fait un compte avec une crotte de chien ? Celui qui se promène sur les trottoirs des grandes villes, me direz-vous, car il n’a pas envie de mettre les pieds dedans...
La «tay» du chien, ce n’est même pas utilisé pour faire du fumier : c’est tout dire !
Et pourtant, il s’en trouve des petites bêtes pour sauter là-dessus ! Ou même s’installer dedans ! Que ce soit les oiseaux, les fourmis, ou des insectes moins évolués, la crotte de chien trouve acquéreurs.
Eh oui, pour ceux qui aiment ça, la crotte de chien est bonne à consommer !
Pareil pour les gens. Pour nous, Untel, c’est un moins que rien, un cagnard de troisième catégorie : il ne travaille pas, il boit, il est insolent et, vice suprême, il est laid comme un pou... Pour nous, Un tel est une crotte de chien.
Mais pour Unetelle il y a pire : elle ne le trouve pas si buveur que cela, ni si paresseux qu’on veut bien le dire, ni si insolent, ni si laid... Unetelle est amoureuse. Alors les défauts deviennent presque des qualités.

295. La ter i manze domoun.

Il arrive qu’on surprenne un enfant en train de manger de la terre.
Les psychologues, psychiatres et psy machin s’échinent à trouver des explications à un tel fait.
Mais à nous, hommes et femmes adultes, cela ne nous arrive pas.
Nous mangeons des feuilles de bois ; nous mangeons des insectes et des larves d’insectes ; nous mangeons même la chair humaine...
Mais nous ne mangeons pas de terre.
C’est au contraire,  la terre qui nous mange.  Lorsque nous sommes morts, on dépose notre corps dans une fosse qu’on recouvre de terre.
Et petit à petit nos chairs disparaissent et même nos os. Un Jour, il n’y a plus trace de nous nulle part.
Eh oui ! Ce ne sont pas les humains qui mangent la terre mais c’est la terre qui nous mange. Alors pourquoi nous battre avec notre frère pour un morceau de terre ? Nos anciens étaient-ils pour que la terre n’appartienne à personne, donc soit à tout le monde ?

296.  La ter i siporte anou.

Rémi avait décidé qu’il ferait pleurer la terre. Il commença par la piétiner, des deux pieds, de plus en plus fort ; puis il alla chercher une bêche et se mit à lui donner des coups, la blessant cruellement : Et comme elle ne réagissait toujours pas, il l’insulta, la traitant de tous les noms...
Devant le calme que gardait la terre, Rémi ne se contint plus : il cracha sur la terre et pour lui montrer dans quel mépris il la tenait, il sortit son sexe et pissa sur le sol... Qui s’ouvrit alors en une vaste bouche et engloutit Rémi...
Rémi tomba, tomba, tomba... Tout était noir autour de lui ; tout était si profond... Il ne finissait pas de tomber... Et se réveilla ! Couvert de sueur ! Le cœur battant la chamade ! Oh ! Mon Dieu comment ai-je pu oser insulter la terre ? Rémi tremblait...
Comme nous devrions tous trembler à chaque fois que faisons du mal à notre mère la Terre !
Et pourtant, malgré tout le mal que nous lui faisons, la Terre nous supporte, nous aide à manger, nous aime. Elle est d’une grande indulgence.
Nous aussi nous devons nous montrer indulgents envers ceux qui nous font du mal.

297. La têt makro i fé bon rougay.

Qu’on veuille le reconnaître, aujourd’hui, ou non, il fut un temps où un rougay de maquereau, un rougay de hareng ou encore de morue, étaient des plats bien appréciés.
Surtout pendant la guerre. Ou juste après.
Alors, il n’est pas bien de faire la fine bouche, aujourd’hui et de mépriser ce que nous avons adoré hier.
Il n’empêche que le rougay de tête de maquereau ne peut tenir la comparaison avec un kari de poissons rouges, ou avec un kari d’anguilles, ou même avec un kari de barbe bien gras.
Le rougay fait alors figure de parent pauvre de la cuisine Réunionnaise, de «kari maléré»... qu’on n’oserait pas offrir à un invité de marque.
Seulement, dans des situations économiques difficiles, nous serons bien heureux de trouver une tête de maquereau pour en faire un rougay.

298. La trip i soutien la pans.

Sinon, comment ferait la panse ? Surtout lorsqu’elle est bien pleine, bien alourdie par la satisfaction de notre gourmandise... Elle tomberait, la pauvre panse ! Et c’est nous qui en souffririons ! Il est donc heureux que la tripe (nos intestins) tienne la panse (notre estomac).
Mais il est bon de savoir aussi que la panse nourrit la tripe, ou tout au moins, y contribue : si la panse ne faisait pas son travail de malaxation, de digestion des aliments, la tripe ne pourrait pas le faire.
Ces deux éléments de notre appareil digestif sont donc solidaires l’un de l’autre. L’un aide l’autre.
Quelle leçon pour nous ! Je dois tenir la main de mon frère ! Je dois aider mon «dalon» pour qu’il m’aide à son tour. Même devant la Justice, une mère soutiendra son enfant. Cela est naturel, sinon normal.

299. La vérité i blés’.

Un coup de couteau peut tuer quelqu’un. Un coup de fusil, n’en parlons plus !
Et lorsqu’un Jeune va faire son service ce qu’on lui apprend tout de suite c’est le maniement des armes à feu. Pour tuer les ennemis éventuels, ou tout au moins les blesser ! Mais nous n’avons jamais vu une armée aller au combat avec comme arme dans la main des soldats, pointée sur le ventre des ennemis, la vérité... Bien sûr que non ! Cela ferait trop surréaliste.
Il ne s’agit pas dans ce proverbe de blessure d’où coule le sang. Non ! Plutôt de blessure morale ! Blessure de l’amour-propre ! Blessure de l’honneur...
Et c’est vrai que nous n’aimons pas entendre les gens dire des choses sur nous, même si c’est la vérité, surtout si c’est la vérité... Il est des Vérités que nous préférons enterrer, oublier parce qu’elles nous font mal.
Mais attention, plus profondément on enterre la vérité, plus vigoureuse elle jaillit du trou !

300. La vérité na in sel koulèr.

La vérité est-elle bleue ? Rouge ? Couleur d’un pays ? Couleur d’une Religion ? Couleur d’un parti politique ? La vérité porte-t-elle les couleurs d’une personne ? Revêt-elle les couleurs de la guerre ? Ou celle de la paix ? Est-ce que la Vérité est la même pour tout le monde ? Est-ce que la Vérité, ici, c’est la même chose que de l’autre côté de l’océan.
Il est difficile de répondre à toutes ces questions. La vérité est un problème philosophique et on peut en discuter pendant des années sans trouver de réponses satisfaisant tout le monde.
Mais ce qui est sûr, c’est que la Vérité ne peut être que la vérité. On peut l’interpréter, on peut la trafiquer, l’habiller, lui peindre le portrait, il arrive un moment où elle se présente nue, sans artifice.
Il est un moment où elle proclame Son nom. Parfois cela prend longtemps, mais cela finit toujours par arriver. (En Haïti on dit : Kaché la vérité, se antere d’lo) (En sanskrit il est dit : La vérité n’a qu’une couleur ; le mensonge en a plusieurs).

301. La viann ou la pa asté, rode pa balans (pou pézé).

Aujourd’hui c’est la fête d’Abraham. Amode a tué un gros boeuf.
Sa famille est grande, mais malgré cela, à elle toute seule, elle ne peut finir toute la viande qu’a donnée le bœuf.
Et puis, ne l’oublions pas, la Religion islamique veut que ceux qui ont les moyens, pratiquent la charité vis à vis de ceux qui sont démunis : la charité, un des 5 grands piliers de l’Islam.
Alors il y a pas mal de Kilogrammes de viande à offrir en cadeau aux gens.
D’ailleurs, depuis très tôt, ce matin, beaucoup de gens sont là, devant le portail d’Amode, attendant leur part...
Lorsqu’on fait la distribution, il ne se trouve personne pour crier : Ah ! C’est pas juste ! Ce que j’ai eu n’est pas suffisant ! Il n’y a pas un kilo là-dedans : attendez je vais mettre le morceau de viande sur une balance !...
Non, chacun est satisfait du morceau de viande qu’il a eu. Il s’en contente, au moins, car cette viande, il ne l’a pas achetée. Encore heureux qu’on lui en fasse cadeau ! (Au prix où est le bœuf !).

302. La viéyès la poin d’guérizon.

On peut mourir à tout âge : dès la naissance, et avant même parfois ou, après cent ans...
On peut mourir de faim : c’est ce qui malheureusement arrive encore en cette fin de XXe siècle !
Mais si le monde était plus solidaire et si les intérêts économiques n’avaient pas poussé certains à exploiter d’autres, on ne mourrait plus de faim.
On peut mourir consécutivement à un sinistre, à un accident, à une catastrophe naturelle : l’homme apprend petit à petit à échapper à ces fatalités. Il est capable de se contrôler pour éviter de créer l’accident. Il est capable de prévoir certaines catastrophes naturelles et de s’y soustraire.
On peut mourir de maladies : celles-ci semblent même, capables d’évolution. Combattues par l’homme, elles disparaissent pour laisser la place à d’autres, de plus en plus meurtrières. Mais l’homme sait les traquer et lutter contre elles.
On meurt de vieillesse. Les conditions de vie ont semblé faire reculer l’apparition des symptômes de cette «maladie» pendant un certain temps, mais ces mêmes conditions de vie ont évolué en mal depuis que sont apparus les problèmes de la pollution...
On ne guérit pas de la vieillesse. Mais ne nous en plaignons pas : tout doit passer sur cette terre.

303. La vi la pa la priz, prêté la pa asté.

Il y a une expression créole qui dit : «boug-la, i vole ek lo zié». Elle est un peu exagérée, vous ne trouvez pas ?
Car pour voler quelque chose, il faut mettre la main dessus, comme le précise une autre expression créole : «poze 5, lève 6»...
Les yeux ne peuvent pas saisir physiquement quelque chose, car ils ne sont pas dotés de doigts, d’instruments préhensiles. Ils ne peuvent même pas abîmer les choses sur lesquelles ils se posent. C’est tout dire !
Donc, si nos yeux se hasardent sur un objet, le propriétaire de l’objet n’a pas besoin de se tracasser.
Souvent nous entendons des dames dire : «la vue n’est pas la prise» d’une manière se voulant désinvolte. Ça, c’est parce qu’un monsieur, un peu effronté, a envoyé ses yeux se balader là où la pudeur se cache... La dame n’a pas pu empêcher le regard, mais elle peut empêcher le reste...
Ce qu’on nous prête n’est pas à nous ; ce que nous voyons non plus.

304. La vie sè-t-in siflèt’, sakène i tire son lèr.

La vie est quelque chose de difficilement appréhensible. C’est une énigme sur laquelle l’homme se penche depuis toujours et qui reste pour lui un point d’interrogation...
La vie est moche, la vie est belle. Un jour l’on a envie de rire, un jour l’on a envie de pleurer. Ça va, ça vient…
Mais comprenons bien que si l’on rit c’est que l’on mérite de rire ; si l’on pleure c’est que l’on a fait des erreurs...
Voilà ce que ce proverbe veut expliquer par «sakène i tire son ler». D’un instrument de musique, chacun joue comme il veut, ou comme il peut. L’instrument en lui-même n’est pas responsable de la musique qu’on lui-fait produire. Ou tout au moins, très peu...
Nous sommes responsables de notre vie et de ce qui nous arrive. (Je pense que ce proverbe vient de l’expression française : la vie est ainsi faite).

305. La vitès nana son tan.

Ce proverbe veut nous dire : il ne faut pas trop se presser pour faire quelque chose.
Sinon, il est possible que l’on commette des erreurs et après, l’on est obligé de tout recommencer.
La rapidité c’est bien. Mais il est mieux qu’elle soit précédée de la réflexion. C’est la réflexion préalable qui d’ailleurs aide à la rapidité.
Si nous voulons réaliser quelque chose de valeur, il vaut mieux que nous y menions le temps nécessaire.
Il y a parfois des parents qui brûlent de voir grandir leurs enfants. Ils leur donnent des médicaments, des fortifiants, des vitamines... Ce n’est pas bon pour la santé des enfants.
Il y a d’autres qui, toujours pressés de voir leurs enfants grandir, les considèrent déjà comme grands et agissent envers eux comme envers des adultes. Les enfants ne vivent plus leur vie d’enfants. Cela peut avoir des conséquences graves.
Laissons la Nature faire son travail et donnons-lui le temps de le faire. (Certains ajoutent à ce proverbe : La pay kafé nana son poi).

306. La zol la pa fé pou lo sien.

C’est vrai, ça : il n’y a pas de prison pour animaux.
Peut-être est-ce parce que les animaux sont plus sages que les humains et ne commettent pas d’actes contre la Nature. Peut-être parce que parmi les animaux, il ne se trouve pas de méchants, de malfaisants, comme parmi nous !
Bref ! La prison n’est pas faite pour les animaux. Mais elle est faite pour les humains.
Celui qui se sert de ce proverbe veut montrer qu’il est conscient que ce qu’il va faire peut le conduire en prison. Mais il s’en fiche, pourvu qu’il fasse ce qu’il a à faire.
Il veut montrer aussi que pour lui, aller en prison, ce n’est pas un déshonneur et que ça peut arriver à n’importe qui parmi nous (Beaucoup d’hommes politiques et des plus grands ont connu la prison).
Si un homme doit venger son honneur, celui de sa famille, ou celui de son pays, il ne doit pas craindre la prison...

307. Lé diféré, lé pa perdi.

En janvier-février, pendant la période cyclonique, il n’est pas rare d’entendre, à la radio, que telle ou telle réunion qui devait se tenir le dimanche est renvoyée à la semaine suivante. Pour laisser passer une menace de mauvais temps. Et sur ce, un autre cyclone se rapproche de l’île et voilà la réunion encore remise à plus tard. Dans votre coeur, vous vous dites à propos de la réunion : si c’était un kari de poisson, cela aurait eu le temps de tourner...
Mais dans le cas de cette réunion, ce qui est différé n’est pas annulé définitivement. Si vous attendiez cette occasion pour revoir un copain perdu de vue depuis longtemps, vous pourrez le revoir dans quinze jours. L’occasion n’est pas perdue.
Ne nous décourageons pas trop vite. Ce qui est différé, n’est pas toujours perdu. (En Français on dit : Ce qui est différé n’est pas perdu).

308. Lé dir, me lé sir.

Il y a des gens qui aiment les difficultés, comme ils aiment la peste.
S’ils butent sur le moindre os, ils abandonnent tout et se réfugient dans l’inaction.
Ça peut parfois leur jouer de mauvais tours. A force de rechercher la facilité, ils tombent dans des pièges : ils peuvent se laisser aller à choisir une affaire d’allure facile et se retrouver devant des difficultés insurmontables, parce que n’ayant pas pris la peine de se pencher sur l’affaire en question suffisamment.
Si nous réfléchissons, nous pouvons nous apercevoir que les difficultés ne sont parfois que des apparences.
Une route peut sembler plus facile qu’une autre. Mais justement, parce qu’elle parait plus facile, elle sera plus fréquentée et c’est là qu’il peut se produire le plus d’accidents. L’autre va nous conduire chez nous plus sûrement.

309. Lerk gro poison i sobate, ti poison i rès a lékar.

Je n’ai jamais vu se battre deux gros poissons, sinon au cinéma ou à la télévision
Mais on peut s’imaginer que le spectacle ne doit pas être des plus lénifiants...
Voilà un épaulard de sept ou huit mètres de long qui n’a pas mangé depuis des jours. Il se ferait bien les dents sur un marsouin, mais pas de marsouins dans les parages. Alors, peut être un phoque ? Pas de phoques non plus...
Tout à coup passe un requin, un de ces mignons petits squales de près de six mètres de long.
Poussé par la faim, l’épaulard fonce sur le requin. Mais celui-ci, le moment de stupeur passé, se ressaisit et décide de vendre chèrement sa peau.
La bagarre est épique. L’eau claquée de toutes parts, bouillonne et fuit le lieu de combat.
À ce moment-là, les petits poissons ont intérêt à fuir plus vite encore. Car les remous de l’eau sont suffisamment brutaux pour briser leurs colonnes vertébrales...
Les super-grands de ce monde se font la guerre et c’est le petit peuple qui meurt.

310. Lerk la min lé tand, lo vant lé vid.

Un Jour «Main tendre» a dit qu’il avait faim. Il est entré dans la cuisine mais même un peu de «ranpang» au fond des marmites, il n’y avait plus.
Alors il est allé voir le patron d’un restaurant : «Donnez-moi» un peu de riz, s’il vous «plait !»
Mais nous savons que s’il vous plait n’est pas négociable dans une banque et le patron du restaurant le sait encore mieux qui dit : «Je vous» donnerai à manger si vous faites un petit travail dans la cour pour moi.
Main tendre avait vraiment faim, mais dès qu’il a entendu le mot travail, des sueurs froides lui ont coulé dans le dos. Il s’est mis à trembler comme lors d’une fièvre «kap-kap» et... a pris la fuite sans se retourner.
Le lendemain on trouva le corps de Main tendre raide, dans un fossé. Il était mort de faim.

311. Lerk la pay-kane i brile, zerb a koté i san la saler.

Voilà un proverbe dont la création ne doit pas remonter à très longtemps. Car la pratique du brûlage de cannes n’est pas ancienne : naguère encore on dépaillait les cannes, quelques mois avant la coupe, pour que le soleil mûrisse mieux les belles tiges...
Depuis une vingtaine d’années, donc, on s’est mis à brûler la paille sèche des cannes. Avec tous les avantages que cela comporte pour les gros propriétaires. Avec aussi tous les inconvénients pour les coupeurs de cannes - qui se salissent dix fois plus à la tache - et les gens habitant dans les environs...
Il y a également les herbes à côté du champ de cannes qui souffrent de cette pratique : la chaleur dégagée par le feu les brûle !
Lorsqu’on est petit on peut être amené à subir les conséquences de ce que font les grands.

312. Lerk la rivièr i désand, la bou i désand ansanb.

Naguère encore, lorsque la rivière des Marsouins était en crue, elle traînait des arbres entiers sur ses flots déchaînés. Ne parlons pas des saletés qui jonchaient ses rives. L’eau en furie n’était que boue...
Tout descendait à la mer. Rien ne résistait à la force du courant.
Ce proverbe nous dit que lorsqu’un scandale éclate, eh bien, tout ceux qui, le moindrement, ont mouillé leur doigt dans la sale affaire, sont éclaboussés. Et la Justice ne laisse personne passer à travers mailles.
Même ceux qui font éclater le scandale sont parfois pris dans la tourmente et se retrouvent sur les bancs à côté des coupables.
Si nous ne voulons pas être salis, ne jouons pas avec ce qui est sale, ne remuons pas la boue.
(À rapprocher de : Plus on remue la boue, plus elle pue).

313. Lerk la rivièr lé an bou, mem poison la mer i manze la bou.

L’Est est la région la plus arrosée de l’île. Le record de pluviométrie est détenu par Takamaka, dans les hauts de St Benoit. St Benoit est une région d’eau non seulement parce qu’il y tombe beaucoup de pluie mais aussi parce que c’est la seule ville qui peut s’enorgueillir de posséder trois rivières sur son territoire : Rivière de l’Est, Rivière des Marsouins, Rivière des Roches.
Sans compter les ravines : ravine du bourbier, ravine sèche, ravine de St François...
Lorsqu’il pleut beaucoup dans les hauts, toutes ces ravines et rivières descendent. Les eaux qu’elles charrient alors sont boueuses. C’est de la bonne terre qui va ainsi se perdre dans l’océan.
En peu de temps, tout le long de la côte est, la mer prend elle aussi une teinte brunâtre : la boue envahit les eaux bleues... Les poissons se retrouvent soudain dans un bain de boue...
Parfois lorsqu’éclate un scandale, même ceux qui n’y sont pour rien en sont éclaboussés.

314. Lerk lodèr lo kri i lève, toulmoun i ogarde poison.

L’odeur «lo kri», c’est une odeur qui vous soulève le cœur, qui vous donne envie de vomir...
Ce n’est pas seulement l’odeur de la marée, c’est bien plus fort. La nuit, parfois, lorsqu’il pleut, beaucoup de crapauds et de grenouilles quittent leurs mares et s’aventurent sur les routes. Les voitures les écrasent... L’odeur qui plane, le matin, sur leurs cadavres mouillés vous oblige à vous boucher le nez. Cela repousse...
Ce qu’on appelle chez nous les «malang» sent aussi mauvais : les anguilles, les kabo, les bousrong et les poissons de mer sont les spécialistes de l’odeur lo kri.
Alors dès que cette odeur monte, nous pensons tout de suite au poisson...
C’est ce qu’on appelle la réputation. Même si nous n’avons rien fait, notre réputation de voleur amène les gendarmes devant notre porte dès qu’un vol a été déclaré.
La réputation nous colle à la peau et nous nous en débarrassons difficilement.

315. Lerk lo ra ek souri i sobate, lo sat’ i aguize son pat’.

Le rat et la souris se ressemblent morphologiquement. Mais le premier est nettement plus gros que l’autre. Le rat habite surtout dans notre jardin : un trou dans un mur, sous un tas de paille, au creux d’un tronc vermoulu et voilà un excellent abri pour ce rongeur. De là, la nuit il rayonnera autour de notre poulailler.
La souris aime bien, elle, habiter près de nous, sous notre propre toit. Elle adore notre tas de vieux livres posé dans un coin du garage ; elle se tient au chaud au fond de notre cuisinière à gaz... Il arrive que le rat, poussé par la faim s’aventure jusqu’à l’intérieur de notre maison. Il est alors sur le territoire de la souris. Celle-ci montre son mécontentement. Et c’est la bagarre.
Le bruit réveille le chat qui ronflait sur le canapé. Il s’approche. Les autres, occupés à s’entre-déchirer ne se rendent pas compte de sa présence...
Deux coups de pattes... et les reins brisés, les deux animaux finissent sous les dents du matou.
Si nous nous battons avec nos proches, ce sont nos ennemis qui en profitent.

316. Lerk lo sat’ la pa la, lo ra i danse.

Qui est l’ennemi du rat ? Ce n’est pas bien difficile : c’est le chat ! Et le chat ne tue pas le rat seulement pour le plaisir de tuer : il le mange. Il apprécie cette chair dont il dit qu’elle est à nulle autre pareille !
Ne vous étonnez donc pas que le rat aille se cacher dès que le chat pointe son museau ! Dans sa course, même son odeur, il l’entraîne avec lui pour que le chat ne soupçonne pas sa présence. Mais de quelle vigilance le rat doit faire preuve ! Car le chat ne fait guère de bruit quand il se déplace.
C’est rare, mais cela arrive : le chat part ailleurs ! Le chat accompagne ses maîtres en vacances. La maison est vide ; la voie est libre. Alors, là, après s’être assuré que plus rien n’est à craindre, le rat appelle tous ses amis et l’on s’en donne à coeur joie. Amusons-nous ! Dansons ! Rattrapons le temps perdu !...
Si quelqu’un se sent prisonnier, il profite du moindre moment de liberté pour s’éclater. Pensons-y, à propos de notre femme, de notre mari, de nos enfants...

317. Lerk lo sien la fin, la kaz son met li artrouve semin.

Aujourd’hui, le chien de chez nous, est vraiment domestique, c’est à dire attaché à notre maison. Il ne peut plus, comme auparavant errer librement dans les rues et rentrer dans la cour le soir : nos cours sont clôturées maintenant.
Et d’ailleurs si notre chien se permet d’aller traîner dans la rue, il se fait ramasser par les travailleurs municipaux et se retrouve à la fourrière...
Auparavant la fourrière n’existait pas, les rues n’étaient pas encombrées de voitures et les chiens avaient l’esprit aventurier...
Il y en avait qui se retrouvaient à des dizaines de kilomètres de chez eux, entraînés par des bandes ou une femelle en chaleurs...
Le chien marchait,  marchait infatigablement.  Et puis  à un moment donné il se sentait un bon creux d’estomac. Mais rien aux alentours à se mettre sous les crocs.
Alors, plusieurs jours après avoir quitté sa niche, il se souvenait de l’existence de son maître dont la nourriture était si bonne. Et lâchant tout sur place, le chien reprenait le chemin pour retourner chez son maître.
Il retrouvait sa case !
Nous aimons notre indépendance mais nous n’avons pas trouvé encore le remède contre la faim.

318. Lerk na pou dé, na pou troi.

Les Créoles de lontan avaient le coeur sur la main. Et l’entraide, – la pratique effective de l’entraide –  n’était pas rare comme plumes sur dos de poisson...
Alors si quelqu’un avait faim, eh bien, personne ne lui refusait un «gazon» de manger. Parce que dans une famille il restait toujours du riz dans la marmite : l’habitude était qu’on mette à cuire un peu plus de nourriture qu’il n’en fallait. D’après les Créoles de l’époque, il fallait qu’il reste toujours quelque chose à manger dans la cuisine, au cas où l’âme d’un défunt arriverait à passer par là...
Voilà un proverbe qui nous convie à partager la vie et à refuser l’égoïsme.

319. Lerk ou la poin sak wi vé, wi kontante sak ou nana.

Oh oui ! C’eût été un rêve adorable si tout ce que nous voulions, nous l’avions.
Figurez-vous que vous voilà sorcier, magicien, que dis-je ? Vous voilà Dieu ! Il vous suffit de dire : Je le veux ! Et tout vous arrive immédiatement. Il vous suffit de lever le petit doigt et voilà, vos moindres désirs satisfaits
Oh oui ! Quel rêve !
Malheureusement dans la vie cela ne se passe pas comme ça !
Et le plus souvent, ce que vous désirez vous passe devant la gueule... sans s’arrêter.
Alors que faites-vous ? Vous essayez ! Vous luttez ! Vous vous battez pour la réalisation de votre désir ! Et si malgré tout, vous n’y arrivez pas ?
Il est plus sage de laisser tomber et de vous contenter de ce que vous avez déjà. De toutes façons il y a des choses que nous n’aurons jamais...

320. Lerk ou lé dan la dans’, i fo dansé.

Vous avez levé une dame ; vous l’avez conduite jusqu’au milieu de la salle ; vous lui avez «bagué» la taille délicatement. Elle vous a posé sa main sur l’épaule. Et vous l’avez entraînée dans vos énergiques balancements de reins...
La danse a duré trop. Et vous voilà tout à coup, fatigué, victime d’un coup de barre.
Vous ne pouvez pas larguer votre cavalière, comme ça, en pleine danse, devant tout le monde, pour aller vous asseoir... Que diraient les gens ?
Que diraient les mères de famille, qui assises sur les bancs tout autour de la piste vous surveillent depuis tout à l’heure ? Que vont-elles imaginer ? Que vous avez marché sur le pied de votre cavalière ? Que vous avez fait l’insolent avec elle en envoyant vos mains là où il ne fallait pas ! Vous voilà bien embarrassé.
Le mieux est de continuer, en ralentissant vos balancements de reins... jusqu’à ce que l’orchestre marque la pause et vous délivre.
Lorsque nous entreprenons quelque chose, essayons d’aller jusqu’à son terme.

321. Lerk ou lé pri dann kouran d’lo, mem brans pouri wi tienbo

Lorsqu’une rivière est en crue, elle est dangereuse et peut causer mort d’hommes.
Jadis, quand la rivière des Marsouins descendait les gens en profitaient pour aller passer les paniers.
Je vous explique : le courant de la rivière entraîne les poissons surpris par sa force. Alors il suffit de se munir d’un panier de bambou, de se tenir sur le bord de la rivière et de passer l’eau qui coule. On prenait ainsi les chevrettes, des chits, des loches, des cabots et même des anguilles...
Seulement parfois il arrivait des accidents. Quelqu’un s’avançait trop dans le courant, un pied glissait sur une roche mal équilibrée une lame traîtresse entraînait le panier qu’on voulait rattraper... Et un homme était emporté par le courant. Même un bon nageur ne pouvait résister.
Alors l’homme, paniqué, essayait de se raccrocher à tout ce qui était à portée de sa main. Même à une touffe d’herbe. Même à une branche pourrie...
Dans le danger on ne choisit pas ses moyens de défense.

322. Lerk pié d’boi lé a tèr, sétaki i tire son bout.

L’autre jour, j’avais besoin d’un morceau de bambou pour soutenir une branche de letchi dont la charge était telle qu’elle menaçait de briser la branche.
J’ai pris mon sabre et je suis allé au bord de la rivière. J’ai essayé de pénétrer à l’intérieur d’une touffe de bambous pour descendre une tige. Impossible ! C’était trop touffu. Les tiges «s’amaillaient» tellement les unes aux autres qu’il m’était impossible de porter des coups de sabre à aucune d’entre elles. Découragé, j’allais rentrer chez moi, lorsque j’ai aperçu un grand bambou, déjà couché par terre, parmi les herbes. Il était sec, mais pas pourri.
Je coupai dans ce bambou, le morceau qu’il me fallait. Cela n’est pas vrai seulement pour les bambous et les arbres. C’est vrai aussi pour les gens.
Celui qui a le pouvoir ne craint rien de personne. Celui qui a perdu le pouvoir se voit reprocher toutes ses fautes par ceux-là mêmes qui le craignaient auparavant. (En Grec on dit : Quand le chêne est tombé chacun se fait bûcheron).

323. Leskargo i koné son zerb.

Avez-vous remarqué quelque chose ? De bon matin, vous allez dans votre jardin et vous constatez que les escargots, pendant la nuit, ont mangé les feuilles les plus tendres de vos salades et de vos brèdes, vous laissant les feuilles les plus dures. Ce sont les jeunes gousses de haricots tendres et verts qu’ils ont abîmées, pas les vieux chouchoux aux épines durcies...
L’escargot sait ce qu’il faut manger. Il n’est pas bête au point de se faire mal à la mâchoire...
Certains d’entre nous savent agir comme l’escargot. Ils ne s’attaquent pas à ceux qui ne sont pas d’humeur à se laisser faire. Ils ne s’attaquent pas à ceux qui ont la capacité de se défendre et de contre-attaquer.
Ils se cherchent des «bred», c’est à dire des plus faibles. (On dit aussi : leskargo i koné son bred, kabri i koné son zerb).

324. Leskargo i monte pa si zerb do lé.

Connaissez-vous le «zerb do lé» encore appelé le «bol d’lé ?» C’est une plante commune dans la région Ouest, presqu’une peste végétale. C’est une plante qui laisse goutter un liquide blanchâtre semblable à du lait lorsqu’on casse une de ses branches. Attention ! Ce lait, à l’aspect engageant, ne doit pas être bu. Il «pouake» les muqueuses !
La nuit, la pluie tombe ! L’escargot, affamé, sort de son trou. Il tombe sur un pied de salade et l’avale goulûment. Il s’attaque à une Jeune calebasse bien tendre. Les feuilles tendres elles aussi, du bois de lait, ont beau l’appeler : il les ignore ! L’escargot n’est pas assez bête pour aller s’empoisonner avec le zerb do lé.
La Nature est bien faite : les animaux n’ont pas besoin d’apprendre à lire pour savoir ce qu’ils peuvent faire ou non ! Bien souvent nous aurions intérêt à les observer et à les imiter.

325. Lès kasé, apré la guèr va réparé.

La guerre ! Quelle catastrophe ! Ceux qui ont vécu la dernière, se la rappellent encore !
Le plus dur pour nous, ici, c’était de trouver de quoi nous vêtir. On s’habillait de Rabane de Madagascar ou même de Goni.
Mais il y avait aussi le problème de l’approvisionnement des cuisines. Bien qu’à cette époque les gens eussent encore eu la possibilité de cultiver des patates, quelques maniocs, du maïs, des taros... il était difficile de vivre sur ses propres productions...
Pour se procurer un kilo de riz ou une livre de morue séchée, c’était toute une bataille. Il fallait faire la queue des heures durant. Le plus important à cette époque, était de trouver à manger.
Le reste ? Le reste pouvait attendre ! Si on survivait on pouvait garder tous les espoirs. La case pouvait couler la clôture pouvait s’écrouler... Les réparations seraient faites après la guerre. Pour l’instant, seule comptait la quête de la nourriture.
Laissons passer les mauvais moments en faisant les urgences.

326. Lès pa soley mars’ si out vant.

À La Réunion, la plus grande partie de l’année, le soleil se lève de bonne heure.
Nos anciens n’avaient pas l’habitude d’aller se coucher tard parce qu’il n’y avait pas la télévision comme de nos jours. Cette télévision, symbole de la vie, moderne, qui nous tient éveillés mais les yeux pleins de rêves tous plus captivants les uns que les autres.
Nos anciens se couchaient donc tôt et se réveillaient encore plus tôt, souvent avant même que le soleil ne sorte de ses couches.
Pour la santé, c’était excellent, car nos pères respiraient alors un air pur, vivifiant, dès leur lever. Pour le travail ça l’était encore davantage : car ils profitaient des premières heures où il fait encore bon, pour abattre le plus gros de leur tâche.
C’est pour ces raisons qu’ils conseillaient à leurs enfants de ne passer laisser le soleil leur marcher sur le ventre, c’est à dire de se lever avant l’astre du jour.

327. Lespoir i fé vive !

Il y en a qui, pour rigoler, ajoutent au proverbe : ...les imbéciles ! Parce que, d’après eux, il n’y a que la nourriture qui puisse faire vivre...
Il est vrai qu’il faut manger pour vivre et jusqu’à présent personne n’a trouvé les moyens de se passer de la nourriture et de la boisson...
Mais pour vivre, manger et boire seulement, ça ne suffit pas. Il faut autre chose. Sinon, bien souvent, on abandonne la vie. Ainsi, par exemple, il y a des gens qui arrêtent le cours de leur vie parce que leur partenaire les a quittés pour quelqu’un d’autre... Ils perdent le goût de vivre, en perdant l’espoir... D’autres perdent le goût de vivre en perdant l’espoir de guérir d’une maladie...
Si l’espoir, seul, n’est pas suffisant pour vivre, la vie sans espoir est bien difficile. L’espoir aide à vivre.

328. Lièv i dor lo zié ouvèr.

On dit ça, mais moi je ne l’ai Jamais vérifié. Et je dois dire que j’y crois difficilement. Car il me semble que c’est assez invraisemblable.
Comment dormir, les yeux ouverts ? Essayez donc, pour voir !... Lorsqu’arrive le sommeil, voilà vos paupières qui lâchent leurs arcs-boutants et cachent vos pupilles...
Pour le lièvre, nous pensons que c’est la même chose. Lorsqu’arrive le sommeil, il doit certainement faire comme tous les êtres vivants doués d’yeux...
Seulement le lièvre est un animal qui a tant d’ennemis ! Parmi ceux-là l’homme et son ami le chien ne sont pas les moins dangereux. Tous veulent le tuer car sa chair est bien appréciée.
Alors le lièvre est obligé de se méfier. Même dans son terrier il se sait en danger car le chien connaît son odeur. Le pauvre animal est obligé de se tenir prêt à fuir à tout moment, même lorsqu’il dort...
C’est donc, comme s’il dormait les yeux ouverts.
Lorsque nous avons des ennemis nous devons nous méfier comme le lièvre.

329. Limitasion la tié son mèt.

À force de vouloir imiter les autres, nous ne pourrons jamais réaliser de choses personnelles. C’est vrai dans tous les domaines !...
Auparavant, le créole essayait de vivre à sa manière à lui : il avait sa façon de parler, sa façon de s’habiller, sa façon de manger, de chanter, de danser, de faire la fête, tout... Et c’était bien comme ça ! Ses enfants devenaient des hommes et des femmes, bien dans leur peau ; personne n’avait honte de personne !
Aujourd’hui on a appris au Créole à faire des tartes aux «bred» «sousou», des soupes de papayes ou des kari de «bisik» en bouillon... On lui a appris que son visage n’était pas assez beau et qu’il fallait le maquiller... On lui a appris à se servir du gaz plutôt que du bois pour sa cuisine...
Et comme ceux qui lui ont appris tout cela, sont des gens bien placés dans la société, le Créole s’est senti obligé de les imiter. Le Créole d’aujourd’hui copie, et perd ce qu’il a pour courir derrière ce qu’il n’est pas...
Plus nous imiterons l’extérieur plus nous perdrons notre âme

330. Limon i pous’ pa si galé roulant’.

Le limon est plutôt joli à regarder, n’est-ce pas ? De longues filasses, semblables à des cheveux, souples, d’une couleur verte, profonde. Ça danse au gré du courant de la rivière...
Attention ! Ne mettez pas le pied dessus. Kap-Vap ! Vous voilà les quatre fers en l’air et estimez-vous heureux si vous ne vous cassez pas un membre en tombant sur un galet. Le limon est joli, mais c’est glissant.
Heureusement qu’il ne pousse pas partout ; Sinon on ne pourrait plus traverser la rivière. Il ne pousse que sur les roches qui ne bougent pas ou tout au moins, restent suffisamment longtemps en place... Le limon n’a pas le temps de pousser sur les roches qui roulent et voyagent dans le lit de la rivière.
Quelqu’un qui bouge beaucoup n’a pas le temps de contracter des habitudes. Il n’a pas beaucoup de temps pour les économies, non plus. Il n’a pas le temps de s’attacher à un partenaire...
Profitons de notre jeunesse pour rouler ; quand l’âge viendra nous resterons en place pour donner au limon le temps de pousser sur nous... (On dit aussi : Limon i pran pa si galé la mer).

331. Linz i pé sanze tou lé zour ; Lopinion i pé sanze tout la vi.

Pendant les périodes difficiles de la guerre, le Réunionnais avait peu de vêtements. Un pantalon et une chemise, servaient jusqu’à la dernière limite. Une robe élimée prolongeait sa durée de service par des rapiécetages fréquents...
On en arrivait même à porter des vêtements de goni... Mais depuis que les temps sont redevenus meilleurs, et par un besoin de revanche sur le sort, les Réunionnais consomment beaucoup de vêtements... Le dirais-je ? Cela confine au gaspillage.
On jette du vieux linge... acheté quelques mois auparavant. On s’accroche à la mode et on se débarrasse vite de ce qui est démodé... Bref ! On change de chemises tous les jours. On change de robes plusieurs fois par jour...
Mais change-t-on d’opinions comme on change de vêtements ? Vous trouverez des Créoles qui vous diront en se frappant la poitrine : mon opinion reste mon opinion ! Ils veulent alors parler de leur opinion politique. D’autres vous diront : Les chefs de partis eux-mêmes changent de lignes : pourquoi nous, nous ne changerions pas d’opinion ?...
Oui, la vie n’est pas statique. Tout bouge. Tout évolue. Nos idées aussi.

332. Linz sal i lave rant famiy.

Il y avait jadis des lavandières professionnelles dans notre pays. Celles qui avaient le meilleur coup de battoir ou le meilleur coup de “koton maï” avaient les pratiques des grandes familles.
Les familles moins aisées lavaient leur linge elles-mêmes. Très tôt la maman conduisait la fille à la rivière et lui apprenait à choisir une roche sur laquelle laver, un endroit où l’eau était claire et courante...
Lorsqu’une mère de famille, constatait que son fils avait “chanté coq”, elle n’hésitait pas à montrer à ses amies la “morès” maculée...
Mais lorsqu’elle constatait que sa petite fille avait ses premières menstrues (les reins lui étaient poussés !) elle préférait cacher cela aux autres.
Ce linge-là, on le lavait à la maison dans un baquet, à l’insu même des membres de la famille. Cela devenait un secret...
Il n’est pas bon d’étaler les affaires de la famille devant les étrangers.

333. Lo bézoin sé-t-in mèt la poin pardon.

Hé, l’homme ! Lorsque tu as grandement besoin de quelque chose, tu ne sais pas ce que tu ne ferais pas pour l’avoir ! Vrai ou pas ? Ti-Guy, tu connais ? Eh bien, il n’y avait pas de meilleur enfant que Ti-Guy ! Ses père et mère étaient des Dieux pour lui. Il faut dire que c’était de bons parents, aussi : honnêtes, travailleurs et surtout débordants d’amour pour leur enfant.
Un jour Ti-Guy a rencontré une jolie demoiselle aux yeux de sirop de canne. Il est tombé amoureux.
La demoiselle lui demanda de l’argent : si tu me veux, tu me donnes un bijou !
Ti-Guy n’avait pas d’argent. Alors Ti-Guy a volé le cabas de sa mère. Si la vieille femme s’y était opposée, il l’aurait même frappée...
Ti-Guy n’était pourtant pas un mauvais garçon ! Mais il avait besoin d’argent.

334. Lo dan i morde la lang.

À l’école primaire on nous apprenait le rôle de nos dents. On nous disait que les incisives servaient à déchirer les aliments, les molaires à les broyer etc...
On nous parlait très peu du rôle des dents dans l’émission de la voix. Et jamais on ne nous a dit que les dents servaient à mordre la langue.
Dans quel but, l’auraient-elles mordue ? Dans le but de la ranimer lorsqu’elle cesse de battre et de parler ? Il n’empêche qu’il arrive parfois, en mangeant, que nous nous mordions la langue, avec nos propres dents ! Que c’est douloureux ! Les anciens disaient alors à celui à qui cela arrivait : tu vas bientôt manger de la viande !
Ce proverbe veut nous dire que les dents, dont on pourrait croire qu’elles sont les amies de la langue, puisqu’appartenant à la même bouche, peuvent faire du mal à la langue.
Nos amis peuvent nous faire du mal sans le vouloir.

335. Lo dan lé kouyon.

Il y a un grand écrivain qui a dit qu’il fallait se presser de rire de tout de peur d’avoir à en pleurer.
La même chose, pourrait donc, nous amener à rire ou à pleurer. Tout dépend des circonstances, des dispositions dans lesquelles on se trouve. Tout dépend aussi du degré de notre réflexion. Nous nous moquons de celui qui n’est pas normal. Et puis, en y réfléchissant bien, nous voyons qu’il n’y a vraiment pas de quoi rire parce que nous sommes un peu responsables de sa non-normalité... Alors nous sommes tristes.
Mais il arrive que nous riions sans le faire exprès. Il arrive que nous éclations de rire, alors que notre cœur devrait être lourd. On dit alors que notre rire est nerveux...
Que nous riions par manque de réflexion ou par manque de volonté, peu importe. Ne nous en tenez pas rigueur. Car «lo dan lé kouyon». (On dit aussi : lo dan lé bèt’).

336.  Lodèr in fanm se lodèr larzan.

Encore un proverbe qui, nous semble-t-il ne dit pas beaucoup de bien de notre mère, de notre femme, de notre soeur...
Qu’est-ce que les hommes de «lontan» avaient donc contre les femmes ? Étaient-ils tous misogynes ?
Nous pouvons interpréter ce proverbe de deux façons : l’odeur qui émane de la femme, c’est l’odeur de l’argent ; l’odeur qu’une femme préfère sentir c’est celle de l’argent.
Dans le premier cas cela veut dire que la femme tire sa valeur des artifices que peut lui procurer l’argent : les habits, le maquillage, le parfum, toutes choses destinées à nous tromper.
Dans le deuxième cas, cela veut dire que la femme n’accorde de valeur qu’à l’argent... Elle ne nous aimera que si nous avons de l’argent.
Non ! Une femme vaut plus que cela : sa valeur ne peut être comparée à celle d’un porte-monnaie, quelque garni qu’il soit. Un homme et une femme : il n’y a pas de différence sur le plan des valeurs.

337. Lodèr transpirasion, sé lodèr larzan.

Chacun d’entre nous a sa propre odeur. Les anciens Britanniques, dit-on, ne considéraient pas les Romains comme des hommes parce qu’ils se lavaient et ne gardaient pas leur propre odeur.
Pour se convaincre que nous avons chacun une odeur particulière - la différence d’avec celle des autres échappe à notre sens de l’odorat insuffisamment développé - il n’y a qu’à voir la réaction des animaux à notre égard : l’odeur de tel camarade attire les moustiques ; l’odeur de tel autre fait fuir les caméléons... Je connais même quelqu’un qui avant de «tirer» un nid de guêpes se passe les mains sous les aisselles : les guêpes ne le piquent pas. D’après ce proverbe, l’odeur de la sueur c’est l’odeur de l’argent.
Cela veut dire que lorsqu’on sue, on travaille et donc on gagne de l’argent. Si nous voulons donc avoir de l’argent, il nous faut transpirer.

338. Lo kèr i pans’, lo bous pa blizé di.

Vous me voyez comme ça, mais vous ne connaissez pas, pour de vrai, mon opinion. C’est ce que répète Ti-Jean avec l’un et avec l’autre pendant la campagne électorale.
Ti-Jean assiste à tous les meetings. Il écoute le candidat de gauche, il écoute celui de droite dans leurs grands discours... Il trouve que certains passages sont des vérités, que d’autres passages sont des mensonges...
Mais Ti-Jean n’est pas bête : ce qu’il pense, lui seul le sait. Il n’ira pas crier à l’homme sur le podium : “Ce que vous dites-la est faux !” Il risquerait de se faire casser la figure par les partisans de celui-ci. Et pourtant il le pense...
Nous ne pouvons empêcher notre cœur de penser. Mais si nous ne voulons pas blesser des gens ou provoquer leur colère, il vaut mieux parfois fermer notre bouche.

339. Lo kèr la pa magazin.

Ici, lorsqu’on dit magasin, les gens voient tout de suite le magasin du zarab, c’est à dire sa boutique avec les rouleaux de toile, les vêtements accrochés sur des cintres, les mannequins dans les vitrines. Mais il y a aussi les magasins des entreprises, des établissements, des grands commerces... c’est à dire les endroits de stockage de matériaux divers. On y fourre tout. C’est tellement grand qu’on a l’impression que c’est sans fond : plus on y met de choses, plus il y a de l’espace encore !
Le cœur lui, ne peut accepter une accumulation de mauvaises choses. Quelqu’un ne peut accepter des affronts les uns derrière les autres, des «foutan», des «fisan», des reproches à longueur de journée.
À un moment donné, le cœur est plein et il déborde... Et c’est la bagarre !
(Pierre Duclos a écrit un petit poème qui s’intitule : Le cœur n’a pas magasin).

340. Lokisité la pa in vis.

«Lokisité», vous connaissez ? Ne me dites pas oui, tout de suite.
Réfléchissez un peu avant. Moi, je vous parle du vrai lokisité, celui qui fait que votre compte en banque rougit de honte ; celui qui fait que vos amis oublient votre adresse ; celui qui fait que votre marmite oublie la couleur du riz.
Ce lokisité-la, ça peut vous dégringoler sur la tête, à n’importe quel moment.
Lorsqu’on est vraiment très pauvre, on fait pitié. Mais ce n’est pas toujours de notre faute. C’est souvent parce que nous ne trouvons pas de travail. C’est souvent parce que le sort s’acharne contre nous.
C’est souvent parce que les autres, la société, ne nous viennent pas en aide. Non, lokisité n’est pas un vice. C’est parfois une fatalité. (Pour rigoler il y en a qui ajoutent : me in boulon tarodé...).

341. Lo konséyèr la pa lo péyèr.

Moi, je te dis : j’aurais été à ta place, je lui aurais foutu une de ces claques ! L’envie de regarder ma femme ne lui aurait pas repris !... Vas-y !... Fous-lui une baffe !...
Et voilà que, poussé par cet ami qui vous veut du bien qui ne parle que pour votre bien... vous décochez au bougre une claque magistrale.
Le coup porte ! L’homme ne peut l’éviter... Il tombe ! Il se cogne la tête contre une roche que la Providence avait oubliée d’enlever de là... Voilà qu’il saigne... Malheur !
Qui est traîné devant le Tribunal quelque temps plus tard ? Qui va au 59 rue Juliette Dodu ? Qui se retrouve menottes aux poignets ?
Celui qui parlait pour votre bien ne vous propose pas alors de prendre votre place pendant un certain temps... Il a même oublié le conseil qu’il vous avait donné à l’époque.

342. Lo méyer kok lespès i sante pa dovan kouto.

On m’a assuré que le coq «lespès» serait originaire de l’Inde. Dans presque tout le Sud-Est asiatique on retrouve le même coq défiant son vis à vis dans des combats terribles.
Alors que, en Amérique du Sud les coqs de combats sont petits, aux Antilles, où l’Inde a posé aussi son empreinte, les coqs de combat sont les mêmes que ceux que l’on retrouve ici. D’ailleurs, jadis le coq lespès, appelé aussi coq «batay», était désigné par ceux qui s’exprimaient en Français par les mots «coq d’Inde»...
Le coq lespès n’est pas n’importe quel coq. Il est beau ; il est haut sur pattes ; il a des cuisses et des ailes musclées ; le poitrail est large et découvert ; le cou est solide ; les couleurs sont chaudes. Le coq lespès a le port altier : tout en fait un volatile vantar (qui a soufflé : comme un malbar ?)
La peur, le coq lespès ne la connait pas : dans un combat il préfère mourir sur place plutôt que de prendre la fuite... Mais un jour, un triste jour, le propriétaire du coq lespès décide de s’offrir un «masalé»...
Et ce jour-là le couteau bien aiguisé met fin à la vie du coq : le meilleur coq ne chante pas devant un couteau.

343. Lo mir nana zorey.

Dans la réalité, cela est difficilement imaginable. Un mur avec deux oreilles ! Pourquoi pas avec deux yeux, une bouche ? Et un nez pour sentir ? Et des pieds pour marcher ? Et des mains ?
Pourquoi ne pas dire tout de suite, que deux ou trois pierres avec un peu de ciment et voilà un homme ?
À la limite, on pourrait parler de statue !
C’est juste ! Mais ce que ce proverbe veut nous dire c’est que parfois, cachées derrière un mur, des oreilles peuvent surprendre des conversations.
Nous confions un secret à quelqu’un en croyant être à l’abri de toute indiscrétion. Nous ne nous doutons pas que notre secret a été saisi par inadvertance par des oreilles étrangères...
Un secret est quelque chose de très léger : ça s’envole au moindre souffle ! Soyons-prudents.
(En Hébreu on dit : les murs ont des oreilles).

344. Lonekté i vand pa la boutik.

Il y a des gens pauvres ; il y a des gens riches.
Il y a des gens qui pratiquent l’honnêteté ; il y a d’autres qui ignorent le sens du mot.
Jadis, l’homme qui avait l’argent, avait tout. Car avec son argent il pouvait même acheter la considération de ses concitoyens.
Il pouvait effacer toutes ses fautes, se laver le portrait, grâce à des billets de banque. Combien de scandales ont été étouffés sous un matelas de liquidités bancaires !
Seulement, au fur et à mesure, notre esprit s’ouvre. Si nous continuons à attacher une grande importance à l’argent, nous nous éveillons aussi à des valeurs tout aussi importantes.
Le peuple doit savoir que celui qui est malhonnête n’a pas droit à son respect, à sa considération...

345. Lo pan i rouvèr son ké sé pou mié kasiète son pié.

Qu’est-ce qui est plus beau que la queue ouverte du paon ? Un grand éventail avec des plumes de toutes les couleurs... C’est ravissant.
Nos yeux ne peuvent se détacher de ce spectacle... Heureusement ! Sinon, ils tomberaient sur les pattes de l’animal ! Alors, là, quelle déception ce serait ! En effet, les pattes de ce bel oiseau, ne tiennent pas la comparaison avec son plumage ! On les dirait couvertes d’écaillés ! On les dirait sales ! Le paon a honte d’avoir de telles pattes. C’est pourquoi il fait tout son possible pour que nous ne les regardions pas. Et pour cela il attire notre regard sur sa queue.
L’homme agit de même bien souvent. Il montre ce qu’il a de plus beau pour cacher ce qui fait son déshonneur.

346. Lo pis i grinpe si sien mèg.

Les puces vivent aussi en parasites sur les dos des chiens gras. Peut-être même préfèrent-ils ces derniers ? Seulement, voilà : si un chien est gras, cela veut dire qu’il mange bien et donc qu’il a un maître qui le nourrit. Ce maître ne fait pas que ça : il aime son chien et l’entretient. Il le nettoie et lui enlève ses parasites.
Tandis qu’un chien maigre, lui, c’est un chien errant, un chien sans maître. Qui donc s’occuperait de lui ? Voilà pourquoi il y a plus de puces sur un chien maigre que sur un autre.
Que veut nous dire ce proverbe ?
Eh bien, ici, les puces représentent les tracas, les ennuis, le malheur. Et le chien maigre, c’est le pauvre. Et force est de constater que le malheur semble s’acharner sur les plus faibles. (On dit aussi : karapat i monte si bef mèg).

347. Lo pli gran pié d’boi laté in zerm pa pli o k’sa !

Celui qui vous dit ça, accompagne ses paroles d’un geste : il se baisse vers le sol, le bras tendu, la main ouverte horizontale...
Les douleurs de reins l’empêchent de se courber totalement et la main s’arrête à une certaine hauteur du sol.
Vous comprenez tout de même que le germe en question n’était pas bien grand.
Il a raison ! Au départ, le plus grand arbre n’était qu’une pousse toute petite, toute fragile. Elle même venait d’une graine enfouie dans le sol... Et aujourd’hui il s’élance vers le ciel, s’accroche aux nuages, domine le monde.
Tout est comme cela dans la vie. Tout part de rien.
Ce proverbe doit nous inciter à nous rappeler le passé ! Notre passé !  
Ne  tirons  pas  orgueil  de  l’état  où  nous  sommes. Mesurons le chemin parcouru mais restons modestes.

348. Lo prêt i répète pa la mès.

Il y en a parmi nous qui vont à la messe pour regarder les autres : Ah ! Unetelle est vraiment jolie ce matin !... Tu as vu ? Elle met une robe ample : c’est pour cacher son ventre qui s’arrondit, ma chère !
Oh ! Qu’untel est beau ! C’est vraiment un jeune gens «karnèr !»...
Ceux qui se livrent à ces commentaires restent généralement sous le péristyle. En fait, la messe, n’est que le prétexte pour voir des gens, pour eux.
Tout occupé à s’occuper des autres, ces gens-là, ne participent pas vraiment à la messe ; ils n’écoutent pas le curé ! Et si celui-ci dit quelque chose d’important, eh bien, ça leur échappe.
Ils ne pourront pas savoir quel jour la messe demandée par eux pour leurs parents défunts, sera dite. Car le prêtre ne le répétera pas : les fidèles sont censés écouter attentivement leur curé.
Si quelque chose est important pour nous, nous devons y porter toute notre attention.

349. Lo ra i monte pa si ferblan.

Si vous avez des rats chez vous, ou sur votre «bitasion», je vous plains. Parce que voilà un animal nuisible et sans pitié : papier, bois, denrées alimentaires, tout ce qui lui tombe sous la dent, ne peut plus nous être d’une utilité quelconque...
Ses dents de rongeurs font des ravages.
Il grimpera même sur vos cocotiers jusqu’à là-haut, là où sont les belles grappes. Et il va s’attaquer aux cocos ! Quelle catastrophe !
À moins que... Voici un truc : prenez une bande de tôle et clouez-la autour de votre pied de coco à une certaine hauteur ; à la manière d’une grosse bague. Roulé, le rat !
Il ne peut plus grimper à votre cocotier car ses griffes ne peuvent pas s’accrocher sur la surface de la tôle...
Le rat ne peut grimper sur le fer-blanc. Il retombera par-terre.
Nous, c’est pareil. Si nous voulons grimper plus haut que notre position dans la société nous le permet, nous retomberons. (On dit aussi : le ra i monte pa si ganblo).

350. Lo respé laté fé avan nou.

Notre société a beaucoup changé. Aujourd’hui, personne ne respecte plus rien : ni la beauté de la Nature, ni la pudeur des femmes et des jeunes filles, ni même l’âge des «gramoun»...
Dans une famille d’aujourd’hui par exemple cela est flagrant : la fille a les seins encore en boutons, le garçon a encore du lait dans la bouche et ils veulent en remontrer à leurs parents.
Ils croient tout savoir déjà et que leurs vieux n’ont plus rien à leur apprendre. Et les pauvres vieux baissent la tête, fusillés, par les regards furibonds, écrasés par les voix coléreuses de leur progéniture.
Peut-être n’ont-ils que ce qu’ils méritent, me direz-vous ? Qu’importe ! Le respect vis à vis de tout ce qui existe, le respect vis à vis de l’expérience et de l’âge, le respect est une valeur de notre société que nous devons conserver.
Sachons respecter les autres, sachons aussi mériter leur respect.

351. Lo roi na in sel parol.

Pensez-vous que nos arrière-grands-parents aient eu l’occasion de voir le roi ? Le roi de France ? Le roi de Madagascar ? De l’inde ?...
Je ne le crois pas. Quel qu’ait pu être leur lieu d’origine, nos ancêtres ne devaient pas fréquenter les cours de rois !
Peu importe ! Qu’on ait pu le voir ou non, le roi (le roi de France puisque l’île était colonie Française) était le chef. Et même, moins on le voyait, plus il avait un pouvoir magique. Le Roi était comme un Dieu : on parlait de lui, mais on ne le voyait pas. Il était le Pouvoir ! Il était l’Honneur !
Nos grands-pères étaient attachés à cette notion de l’honneur.
Quand ils donnaient leur parole, ils ne la reprenaient pas, sous peine de se couvrir de déshonneur. Quand ils tenaient parole, ils étaient considérés comme le Roi.

352. Lo rom dann lit’ i bouze pa.

Jadis, lorsqu’on entrait dans une cantine, c’est à dire un débit de boissons, la première chose que l’on voyait, c’était l’étagère juste derrière le comptoir. Elle occupait tout le pan de mur formant le fond de la cantine. La lumière du jour jouait avec les diverses couleurs qui marquaient les différences entre les boissons exposées : le blanc du rhum, le vert du peppermint, le rouge du vin, l’ocre de l’esprit de canne... etc.
Les bouteilles, rangées sur les rayons étaient figées, comme attendant la bataille du samedi soir.
Ce soir-là, les bouteilles dégringolaient et se vidaient à un rythme effréné. Surtout les bouteilles de rhum. Et les hommes s’animaient, dansaient, se disputaient, se battaient...
Comme si le rhum, si tranquille dans les bouteilles, se réveillait une fois à l’intérieur de leur corps et les obligeait à se démener comme des diables... Sous l’emprise du rhum de vilaines choses pouvaient être commises.
Boire un petit coup, oui ! Mais ne nous laissons pas commander par l’alcool.

353. Lo ropo la zamé tié son mèt.

Nous avons toujours dit que nos ancêtres étaient de bons travailleurs ; qu’ils avaient l’amour, le culte du travail. Mais ils étaient hommes, avec un corps, des muscles, un cœur. Ils se fatiguaient donc, comme tout le monde. Ça leur arrivait de temps à autre, de se reposer un instant, le temps de fumer une cigarette ou de boire une gorgée d’eau... Ils appréciaient d’autant plus les instants de repos, qu’ils étaient fatigués, bien sûr...
Oui, c’est donc parce qu’ils étaient de bons travailleurs qu’ils ne négligeaient pas de se reposer de temps à autre. Le repos était goûté parce que mérité et il permettait à l’organisme de se re-préparer pour le travail... Il remettait l’homme d’aplomb. Il faisait partie du travail, de l’activité.
(On dit aussi pour rigoler : lo ropo la zamé tié la fanm, li tié ar-pa l’onm).

354. Lo sal i angrès koson.

Je vous rappelle que l’eau sale pour nous, c’est les eaux grasses, les restes de cuisine.
Et parfois, la-dedans - surtout lorsqu’il s’agit de l’eau sale de chez, M. X ou M. Y - il se trouve de bons morceaux de viande ou de poisson que la bouche d’un affamé ne dédaignerait pas. C’est en tous cas de la bonne nourriture bien grasse dont profitent les porcs.
C’est pour cette raison que l’on dit que l’eau sale engraisse les cochons.
Dans la vie, cette eau sale représente les mauvaises paroles, les «fisan» et autres «foutan» que Untel lâche à chaque fois qu’il est en présence d’une personne qui ne lui plait pas. Tantôt la personne en question prend mal la chose et répond sur le même ton... Et de paroles en fisan de fisan en foutan, on en vient aux mains et même aux armes.
Tantôt, la personne se met à rire et dit, goguenarde : lo sal i angrès koson ! N’est-ce pas mieux ainsi ?

355. Lo sal i sali lo prop.

L’eau propre est de plus en plus rare. L’eau propre, c’est de l’eau de source, qui après avoir traversé des kilomètres et des kilomètres de terrain non pollué, ressurgit soudain entre deux roches. C’est clair ! C’est frais !
L’eau propre ça peut être tout simplement de l’eau filtrée par les soins de l’homme, débarrassée de ses saletés naturelles et même de ses germes...
L’eau propre, acceptons-le, c’est l’eau de notre robinet, que nous buvons, avec laquelle nous cuisons nos aliments, lavons notre linge etc...
Et l’eau sale ? Qu’est-ce que c’est ? C’est celle qui est polluée ; celle qui contient en suspension tant d’éléments étrangers que sa couleur en est changée ; c’est l’eau boueuse ; c’est les eaux usées...
Si vous mélangez un peu d’eau propre avec l’eau sale, vous obtenez de l’eau sale...
Si nous fréquentons des individus de basse moralité, ils nous influenceront et nous serons gagnés par leurs défauts.
Mais il est possible aussi que notre fréquentation ait une bonne influence sur eux et qu’ils s’améliorent un brin.
(À rapprocher de : On n’est jamais sali que par la boue).

356. Lo san i koze.

Bien sûr, ici, il ne s’agit pas du causer pour de vrai, pas du causer avec la bouche et que tout le monde peut entendre avec les oreilles.
Quant au sang, il représente plutôt les liens de parenté, ce doux «amayaz» qui fait que certaines personnes boivent à la même source, qu’une femme se retrouve avec un peu du corps d’une autre femme dans le sien, qu’un homme se retrouve dans un autre homme.
Si vous faites des misères à mon frère, vous les faites à moi aussi en même temps ; si vous blessez mon enfant, vous me blessez... Tout cela est tellement vrai, pour nous, que dans notre vocabulaire, il existe deux sortes de famille : la famille «paralians» et la famille «lo san»...
Lorsque nous sommes de la même famille, lorsque nous sommes du même pays, ce qui touche l’un, touche l’autre.

357. Lo san i lave lo san.

Avez-vous remarqué combien il est difficile d’enlever une tâche de sang sur un vêtement ? Même le sang d’un poulet !
C’est comme si par cette tâche la vie s’accrochait encore à nous et se prolongeait...
Le Réunionnais, comme tout le monde, je suppose, peut facilement pardonner une offense... quand elle ne touche pas à sa mère ou à tout autre personne qu’il aime.
Mais si l’offense est crime, si le sang est versé, alors le pardon devient difficile.
C’est ce qui se passe souvent le samedi soir ; l’alcool aidant, on veut venger la mort d’un frère, d’un cousin ou même d’un copain.
On s’arme d’un couteau, d’un sabre à cannes, d’un galet ou d’un fusil... et on se met en chasse.
On tue car on est convaincu que le sang versé ne sera lavé que par un autre sang versé...

358. Lo sien anrazé i morde lo ki son mèt.

Un chien enragé est un animal dangereux : il peut, s’il vous mord vous transmettre une maladie mortelle. Le plus souvent dans ce cas-là, on abat la bête.
Le chien enragé du proverbe est tout simplement le chien qui s’est mis en colère, pour un motif ou pour un autre. C’est le mâle qui se bat avec un autre pour une femelle. C’est celui qui sort les dents pour défendre son os.
Si la bataille a éclaté, il faut faire attention et ne pas vouloir séparer les deux chiens sans prendre certaines précautions. Car, alors, les gueules se referment sur n’importe quelle chair, même celle du maître. En croyant mordre son adversaire, votre chien vous a mordu...
Un ami peut vous entraîner dans un «trikmarday» sans vouloir nous faire du mal. Quelqu’un que nous avons protégé, peut un jour se retourner contre nous.

359. Lo sien i aboye i morde pa.

Il y a deux sortes de chiens : il y a ceux qui ne font pas de bruit, vous observent en “misouk” et lorsque vous passez près d’eux... wap, ils vous enlèvent un morceau de chair- sur le mollet. On dit que ce sont des chiens traîtres...
Et puis il y a les petits chiens hargneux qui, eux ne sont pas traîtres de tout : de plus loin qu’ils vous voient, ils donnent de la voix : waf ! waf !...
Seulement, plus vous avancez sur eux, plus ils reculent, prêts à prendre la fuite si vous tapez du pied. Waf ! waf ! Continuent-ils à crier.
Sans doute ont-ils envie de vous mordre, mais ils n’ont pas assez de courage pour le faire ! Ils savent que vous êtes gros, alors qu’eux sont petits. Alors ils se disent que plus ils feront du bruit, plus il y a des chances que leur maître vienne à leur rescousse...
Il y a des gens qui agissent ainsi. Ils ont de grands coups de gueule. Mais au fond, ils ne sont pas capables de nous faire du tort, alors laissons aboyer les chiens.

360. Lo sien i koné lerk i fo pirzé.

Avez-vous déjà vu un chien prendre une purge ? De bon matin, il va au jardin ou sur le bord de la route et là, il se met à chercher des herbes. Dès qu’il a trouvé celles qui lui conviennent, il les mange.
Oui ! Le chien se transforme tout à coup en herbivore ; il se prend pour un cabri, un lièvre ou un bceuf sans doute !
En fait, il n’est pas entrain de se nourrir. Il n’a pas changé au point de baser son alimentation sur le végétarisme. Non ! Il est tout simplement entrain de s’administrer une purge.
Et d’ailleurs dans le courant de la journée vous le verrez renvoyer de la bile et des matières glaireuses, le tout mélangé aux brins d’herbes avalés le matin. Son organisme se débarrasse ainsi de ce qui risquait de gêner son bon fonctionnement.
Mais Qui donc a dit au chien qu’il fallait prendre une purge ? Personne ! Il le savait ! Il le sentait, son organisme l’avait prévenu.
Nous ne tendons plus suffisamment l’oreille à ce que nous dit la Nature. Sachons l’écouter et nous vivrons mieux.

361. Lo sien i manze apré son mèt.

On nous a toujours dit, ici, qu’il ne fallait pas donner à manger aux animaux domestiques en même temps qu’aux gens. Nos pères ont voulu que nous prenions cette habitude.
Ce n’était pas déraisonnable ; car lorsque les gens ont mangé, il y a souvent des restes, des os en particulier, dont les chiens ou les chats peuvent se régaler.
Seulement il faut faire attention avec ce proverbe : la bonne société de jadis avait habitué notre grand-père et notre grand-mère à jouer le rôle de chien. Ils étaient nés pour servir M. X, Mme Y et après le repas de ceux-ci, s’il y avait des restes, ils en profitaient. Ils étaient nés pour attendre que les maîtres claquent des doigts...
Personne ne doit plus être le chien de personne. Personne ne doit être le chien qui mange après son maître.

362. Lo sien i mars’ pa i gingne pa lo zo.

Auparavant il y avait beaucoup de chiens errants dans nos rues : ils n’avaient pas de maître ou bien ce dernier n’était pas en mesure de les nourrir Il devait d’abord se nourrir lui-même et, au lendemain de la guerre, ce n’était pas chose facile...
Alors les chiens allaient chercher leur nourriture eux-mêmes. Il n’était pas rare de les voir débarquer en bandes devant l’abattoir, le Jour où l’on tuait des boeufs et des porcs.
Les bagarres ne tardaient pas à éclater, pour un sabot de bœuf, pour une vessie de porc ou pour un morceau de tripaille... Tant bien que mal les chiens arrivaient à se remplir la panse... Ceux qui avaient fait l’effort de se déplacer jusqu’à l’abattoir, au moins !
Nous aussi nous devons aller chercher ce dont nous avons besoin. La manne ne tombera plus du ciel...

363. Lo sien i mor si son ké, kréol si son zonbri.

Le chien manifeste ses sentiments avec sa queue : lorsqu’elle s’agite sans arrêt devant vous, c›est que le chien veut vous montrer sa joie ; lorsqu’elle est en «trouspet», ça veut dire que le chien marche la chemise ouverte, comme un jeune gens «karnèr»...
Lorsque la queue est basse et ne bouge pas, ça veut dire que le chien est malade ou malheureux...
Le Créole de «lontan» était pareil : non, non ! Ce n’est pas ce que vous croyez ! Je veux dire que le Créole avait des relations privilégiées avec son petit pays.
Lorsqu’une sage-femme faisait naître un petit «baba», elle coupait le cordon ombilical. Ce cordon, elle l’enterrait pour éviter qu’il soit dévoré par les animaux.
Ce geste était en même temps tout un symbole qui nous rappelait que la terre est notre mère à tous.
Le Créole tenait beaucoup à son pays natal, ce petit bout de terre ou son nombril était enterré comme le chien tient à sa queue. Aujourd’hui qu’en est-il ?

364. Lo sien i vé grinpe dann trin, konte pa si lo sat pou done ali la min.

Pour grimper, en quelqu’endroit que ce soit, peu d’animaux peuvent rivaliser avec le chat. Un saut, deux coups de pattes... Kap ! Vap ! Le voilà en haut.
Le chien, lui, il est un peu lourd et ses griffes ne sont pas assez fortes. Il ne peut grimper à un arbre et connaît toutes les difficultés pour grimper dans un train.
Et comme le chat sait que le chien n’est pas particulièrement bien intentionné vis à vis de lui, il n’est pas suffisamment bête pour aider le chien à grimper dans le train à ses côtés. Le chien n’a qu’à se débrouiller tout seul.
Je pense que le chat est sage. Il est vrai qu’il faut aider son prochain mais pas celui qui veut vous dévorer le foie.
Si le chien - ou nous mêmes - veut faire quelque chose, il ne doit pas compter sur son ennemi pour lui donner un coup de main.

365. Lo sien la pa zéné ek son ké.

Il nous est déjà arrivé de voir des chiens avec juste un morceau de queue... Ils ne sont pas nés comme ça. Leur propriétaire a fait couper leur queue exprès.
Pourquoi ? Parce que le propriétaire estime que son chien est plus beau avec seulement un «to-yo» d’appendice caudal.
Vous allez me dire que c’est son droit puisque le chien lui appartient. Mais a-t-il demandé son avis au principal intéressé ? Peut-être que ce dernier aurait préféré avoir une queue normale ? Peut-être aurait-il refusé les douleurs de l’opération ?
Peu importe de toutes façons. Qu’elle soit longue ou courte, le chien a une queue. Et il y tient car elle lui est d’une grande utilité. C’est grâce à elle qu’il communique avec les humains pour leur montrer sa joie. La queue du chien ne le gêne pas.
Ce qui est à nous ne nous gêne pas. Ça gêne les autres peut-être mais... ce n’est pas notre problème.

366. Lo sien lo pli pti i aboye plis.

Jadis il n’y avait pas à La Réunion, toutes ces races de chiens que l’on y rencontre maintenant.
On élevait - élever n’est pas le terme exact puisque ces animaux croissaient librement ou presque - des roquets, des abâtardis qui s’étaient bien adaptés au mode de vie du pays.
Aujourd’hui, par dérision, on appelle ces chiens - en voie de disparition : au secours BB ! - des Royal-Bourbon...
Il n’empêche que c’était là, de bons chiens de garde. Oh ! Rassurez-vous, Messieurs les cambrioleurs, ils ne vous sautaient pas à la gorge comme le font certains chiens de nos jours... Non ! Mais ils aboyaient. Et c’était assez pour prévenir leurs maîtres de la présence d’intrus.
Plus ils étaient petits et plus ils donnaient de la voix... comme pour appeler leurs maîtres à leur secours.
Mon ami applique ce proverbe aux cycles à moteur des jeunes d’aujourd’hui ; plus les motos sont grosses moins elles font du bruit ; plus les mobs sont de faible cylindrée, plus elles vous cassent les oreilles avec leur échappement libre.

367. Lo sien nana 4 pat, la pa pou sa li suive 4 semin.

Si l’homme ne s’était pas un jour dressé sur ses deux jambes pour dominer la savane et voir venir ses ennemis de loin, peut-être aurions-nous encore quatre pattes aujourd’hui ?
Est-ce la station debout qui a permis à l’homme d’avoir des mains et de développer son cerveau par la suite ?
Est-ce qu’il eut été plus avantageux pour l’homme d’avoir quatre pattes comme les animaux, pour la course par exemple ?
Bon ! Arrêtons là nos divagations ? et revenons au chien.
Lui, il a deux pattes de devant et deux pattes de derrière. Mais bien sûr Jamais les deux paires de pattes ne s’opposent l’une à l’autre, au moins en ce qui concerne le choix de la direction de la marche...
Cela pour nous dire qu’il n’est pas bon d’avoir plusieurs attitudes et plusieurs lignes de conduite dans la vie. On apprécie chez les gens, leur fidélité aux principes auxquels ils sont attachés.

368. Lo sien nana son kamarad.

Nous pouvons remarquer qu’il y a des chiens qui se déplacent seuls, mais ils sont plutôt rares. Le plus souvent ils se déplacent en bandes.
Ce qui veut dire que certains se retrouvent des intérêts communs, certains s’entendent bien entre eux... Les chiens ont donc des camarades.
Si le chien peut se trouver des amis, ne parlons plus de l’homme. C’est vrai que parfois, lors des moments difficiles, nous pouvons avoir l’impression d’être abandonnés de tous, de nous retrouver seuls...
Mais ces moments sont passagers et nous retrouverons ceux que nous aimons bien.
Nous avons la possibilité de nous faire des amis et de les garder. Il suffit pour cela de ne pas avoir un caractère repoussant même les meilleures volontés. C’est à nous de mériter de ne pas être seuls dans ce monde.

369. Lospis i moke lopital.

Quelle différence y a-t-il entre un hôpital et un hospice. L’hôpital reçoit les gens malades ; l’hospice est une maison de charité où l’on recueille plutôt des vieillards, incurables et abandonnés des autres...
Dans les deux cas, les pensionnaires de ces établissements, ne se présentent pas comme des gaillards solides, capables de se mesurer à d’autres dans des ronds de moring, capables de se frapper la poitrine (il vaut mieux qu’ils ne le fassent pas car ils pourraient sentir leurs poumons «gréné» par morceaux !).
Ni les pensionnaires de l’hôpital ne devraient se moquer de ceux de l’hospice ; Ni les pensionnaires de l’hospice ne devraient rire des autres...
Au lieu de nous moquer de ceux qui sont mal en point comme nous, pleurons plutôt avec eux.

370. Lo tan perdi, sé lo tan fouti.

En général, on peut dire que lorsque quelque chose est perdu, on ne peut plus compter dessus, qu’il n’existe plus.
Par exemple, vous aviez un billet dans votre poche et à la place, vous constatez maintenant un trou : plus de billet. Vous ne pouvez bien sûr pas, acheter ce dont vous aviez besoin et payer le commerçant avec le souvenir du dit billet... Ça ne marcherait pas.
D’après ce proverbe, en ce qui concerne le temps, c’est pareil. S’il est perdu, il est foutu...
Il y en a qui n’y croient pas et qui se disent : J’ai perdu une demi-heure, là, à bavarder mais ce n’est pas grave : je vais maintenant accélérer mon rythme de travail et rattraper cette demi-heure !
Ce n’est qu’apparemment, qu’ils pourront le faire. Car l’accélération du rythme leur aura causé une fatigue supplémentaire dont les conséquences se feront sentir plus tard peut-être...
Il vaut mieux, à chaque fois que possible, occuper notre temps pleinement.

371. Lo tan sé l’arzan.

Voilà qui peut paraître assez sibyllin. Les deux entités semblent plutôt éloignées l’une de l’autre : l’une est matérielle (l’argent), l’autre peut sembler plus abstraite (le temps).
Mais plutôt que de voir dans ce proverbe une égalité de fait, comprenons qu il y a entre les deux éléments une relation de cause à effet, une relation d’origine.
En effet, ce que nos pères voulaient nous dire c’est que le temps pouvait nous permettre de gagner de l’argent. À condition de l’utiliser à produire quelque chose, bien sûr.
Si vous passez votre temps à couper de la canne, cela doit normalement vous rapporter de l’argent ; de même que si vous le passez à vendre des tomates ou, à écrire des livres...
Si, en revanche, nous gaspillons notre temps, c’est comme si nous gaspillions de l’argent.
(B. Franklin a écrit : Time is money).

372. Lotel i rofize pa gourman.

C’est normal, non ? Plus vous êtes gourmand, plus vous mangez et plus vous payez !
Et plus l’hôtel - on appelait lotel, jadis, à St Denis, de petits restaurants qui pouvaient aussi louer une ou deux chambres à des voyageurs attardés, occasionnellement - et plus l’hôtel, donc faisait du bénéfice !
On nous a toujours dit qu’il ne faut pas être gourmand ; que c’est vilain. Mais il ne fallait pas compter sur le patron du petit restaurant pour soutenir le même discours.
Souvent lorsqu’on utilise ce proverbe on a un petit sourire en coin qui dénote une certaine satisfaction... Celle du supposé patron de l’hôtel.
Mais on s’en sert aussi pour encourager les autres à s’associer à une entreprise commune : plus on sera nombreux, plus l’affaire marchera et plus on en profitera.

373. Lo tro lé nuizib.

Nous nous rappelons de l’anecdote racontée par Franklin à propos d’un enfant qualifié de trop riche.
Lorsqu’il a deux pommes dans ses mains, tout va bien ; on lui en donne une troisième qu’il tient plus ou moins bien en la serrant contre sa poitrine. Quand on lui présente une quatrième, bien sûr il est content et sa gourmandise satisfaite ; mais le voilà bien embêter pour tenir les fruits. A la cinquième pomme, ô désespoir !, tout dégringole... Parfois, c’est vrai, le trop peut être nuisible.
Ce n’est pas vrai dans tous les domaines me direz-vous ? Oui, je vois : vous préférez trop d’argent par exemple à pas assez d’argent. Vous avez sans doute raison. Mais avez-vous pensé que trop d’argent peut amener à la folie ?
Vous ne me croyez pas ? Tant pis, mais je ne vous souhaiterai pas d’avoir trop d’argent tout de même.

374. Lo ver i grosi dan la viand pouri.

Dans toute société il y a de temps en temps des phénomènes de méfiance vis à vis de certaines minorités, et même de rejet... Si, aujourd’hui la cuisine chinoise est à peu près appréciée de tous, que ne disait-on à son propos naguère encore ?
Les chinois laissent un morceau de viande pourrir exprès. Les mouches viennent y pondre des vers. Ceux-ci grossissent, se mangent entre eux et le plus fort devient énorme. Alors les chinois le tuent et le mangent.
Ce fameux ver de la cuisine chinoise ne devrait être autre qu’une holothurie appelée ici «kordon mores» ou encore «seniy de mer»... Il n’empêche que les vers grossissent vraiment sur de la viande avariée. C’est là que la mouche trouve le meilleur abri pour ses oeufs.
Les scandales se nourrissent de scandales. La saleté se nourrit de saleté.

375. Lo zié bef i fé voir ali bébèt’.

Dans notre langue il y a une expression « lo zié bef », qui mérite une rectification de notre part. En effet, lo zié bef pour nous ce sont des yeux énormes, des yeux qui sont trop gros pour celui qui les porte.
Mais justement, les yeux du boeuf sont-ils trop gros ? Au regard de la taille de cet animal, nous répondrons : Non ! Ils sont de grosseur normale.
En comparaison avec nos yeux à nous, ils sont un peu plus gros. C’est tout.
Mais ce n’est pas parce qu’ils sont gros que des yeux voient mieux...
Le boeuf semble ne pas bien voir. S’il voyait bien, il verrait que le maître qui lui donne des coups de chabouk à longueur de journée, n’est qu’un gringalet ; il verrait que la porte de l’abattoir n’est que du bois vermoulu... Et alors... !
Mais non, le bœuf ne voit pas la réalité. Ce qu’il voit lui fait peur. Il voit des «bébèt».
Le peuple est pareil. Il ne voit pas sa force ; il a peur de ceux qui lui fouettent le dos. Il n’ose pas se rebeller...

376. Lo zié la poin balizaz.

Etes-vous déjà monté au volcan ? Lorsque vous descendez dans l’enclos, vous tombez tout de suite sur une espèce de sentier matérialisé par des plaques blanches, sur la pierre.
Ce sentier balisé est bien utile dans le cas où le brouillard se levant, l’on ne retrouve pas son chemin dans l’enclos... Il faut essayer de le suivre sinon, il y a danger !
Pour ne pas se perdre donc, il est bon de ne pas s’éloigner du sentier. Le balisage est une espèce de frontière à ne pas dépasser, de part et d’autre.
Il en est de même pour les bornes qui délimitent le terrain de votre voisin. Il ne faut pas aller au delà : le voisin pourrait vous poursuivre en justice.
Il pourra le faire si ce sont vos pieds qui pénètrent chez lui, pas si ce sont vos yeux. Aucune loi n’interdit à l’oeil de se poser là où il veut. L’oeil ne connaît pas les balisages.
Parfois notre bonne éducation nous empêche de regarder certaines choses. Mais c’est plus fort que nous. Lorsque nous voulons réagir. Il est déjà trop tard : nos yeux ont pris leur compte. Pas vrai, mesdames ?

377. Lo zié lé kouyon.

Pourquoi les yeux seraint-ils dotés de «kouyonis ?» Cela ne nous parait pas vraisemblable...
Il est rare que quelqu’un admette qu’il est «kouyon». L’admettre, d’ailleurs, prouverait qu’il réfléchit sur lui-même et donc, qu’il n’est pas si bête que ça.
Cependant on est souvent d’accord pour des concessions : Je ne suis pas compètement imbécile, mais il m’arrive parfois de me conduire pas très intelligemment... On va jusqu’à accepter que certaines parties de notre coprs soient bêtes. Si j’ai commis cette bêtise c’est parce que j’ai les yeux bêtes.
Et d’expliquer que les yeux se laissent tromper par l’éclat de ce qui brille, par la Joliesse de ce qui est fragile... etc.
Et d’expliquer que les yeux croient que tout est possible...
Mais alors à quoi nous sert notre faculté de jugement ? Si nos yeux sont «kouyon» apprenons-leur à devenir intelligents.

378. Lo zinosan i pèye pou lo koupab.

Les malfaiteurs, les criminels, les voleurs... sont souvent des gens intelligents. Ils sont du moins assez habiles pour que la police ne les attrape pas tout de suite après leurs forfaits.
Ce sont des gens qui font tout pour détourner d’eux les soupçons.
Il n’est pas rare qu’ils soient volontaires pour donner un coup de main aux gendarmes dans leur travail de recherches...
Heureux encore s’ils n’arrivent pas à faire accuser des innocents à leur place. Ils sont capables en effet de placer de faux indices pour diriger les enquêtes de la façon dont ils veulent.
Et il arrive qu’un innocent soit accusé d’un crime qu’il n’a pas commis !
Dans le cas des guerres, qui est coupable ? Ce sont les chefs d’État qui se déclarent la guerre ! Mais qui va se faire tuer sur les champs de bataille ? C’est le peuple qui n a aucun intérêt dans le conflit.

379. Lo zonm sé bar d’fer, fanm sé do fé la forz.

Dans lé temps «lontan» il y avait beaucoup de métiers dans notre petit pays au travail : dans chaque village on trouvait un forgeron ou un maréchal-ferrant...
Le forgeron était un colosse aux biceps saillants, au cou aussi solide que celui d’un taureau et aux mollets en poteaux de filao. Cet homme-là travaillait le fer. Pas de petits morceaux, des barres entières.
Seulement avant de travailler la barre de fer, l’homme la glissait dans les flammes de sa forge. Quand il l’en sortait, elle était aussi rouge que les flammes elles-mêmes. Et alors, avec une lourde masse, le forgeron tapait sur la barre, l’aplatissait, l’arrondissait, la tordait... Comme si le fer était devenu mou.
L’homme est solide comme une barre de fer. Mais si la femme sait le prendre, avec la patience, avec le savoir-faire, dont elle est naturellement douée, elle en fera ce qu’elle voudra.

380. Lo zonm sé bar d’fer, fanm sé son tas la rouy.

Tous les deux ou trois ans, vous êtes obligé de repeindre votre portail. Que vous mettiez, au préalable, une couche d’anti-rouille ou pas, petit à petit la rouille fait son travail et lorsque vous ouvrez les yeux votre portail est couvert de «boubou».
Et dire que vous avez souvent vu la première petite tache rougeâtre ; vous vous êtes dit à chaque fois : Ce n’est pas grave ! J’ai le temps !
Le temps a passé. Et votre portail est complètement oxydé, complètement pourri...
Jamais vous ne diriez de cette femme qui a l’air si frêle, si fragile, qu’elle serait capable de tenir tête à son colosse de mari, de le mener là où elle veut. Eh bien, elle en est capable. Elle marque des points tous les jours et à la fin c’est elle qui commande dans la maison.
Il peut être fort, le mari, il sera rongé par sa femme. Ici, bien souvent, dans nos familles ce sont les femmes qui assument toutes les responsabilités.



M

381. Makot kamarad la gal.

Dans le temps «lontan», il était difficile de tenir un enfant propre. Il passait son temps à jouer dans la poussière qui était partout, dans les cours, sur les routes non asphaltées.
Il transpirait beaucoup et n’avait pas la possibilité de se changer à chaque instant.
Et surtout, mise à part la rivière qui coulait à flots mais était froide en hiver, l’eau manquait dans les maisons...
Derrière les oreilles de l’enfant, dans les plis du cou, sous les bras, il y avait suffisamment de terre pour y semer des brèdes morelles. La gale était bien contente de ça, car elle trouvait dans ces coins, terrain où proliférer... C’était vrai, encore plus, dans les hauts de l’île.
Pour obliger les enfants à se laver, les mères usaient souvent de ce proverbe : Makot kamarad la gal... Si tu es Makot» tu auras la gale !... (Variante : Makot i done la min dévergondé)

382. Makro bitasion i dire pa lontan.

Le maquereau, poisson, se conserve très longtemps avec tout le sel dans lequel il baigne. Même à l’intérieur de son ventre, on en a mis. Et c’est tant mieux pour lui et pour celui qui l’achète !
Mais qui était le «Makro bitasion ?» Rien à voir avec un quelconque poisson. C’était le «komandèr». Ou parfois c’était un simple journalier agricole comme les autres, un camarade du komandèr et du «kolonm», qui recevait de l’argent en dessous pour surveiller ses camarades de travail et dénoncer ceux qui ne faisaient pas correctement leur boulot.
Parfois, il était payé aussi, pour pousser les autres à travailler toujours plus : il se forçait pour abattre un travail énorme et les autres ne pouvaient que l’imiter pour ne pas subir les foudres du patron.
Un jour les autres travailleurs découvraient le manège de leur «dalon» et il passait un mauvais quart d’heure.

383. Makro na d’sel dann vant.

Un bon rougay de maquereau avec un «gazon» de riz froid, le matin pour le goûter, ce n’était pas le plus mauvais repas.
Seulement avant de préparer le rougay assurez-vous que vous avez de l’eau en quantité suffisante pour dessaler le poisson : il faut le laver plusieurs fois, le faire bouillir...
Sinon il serait impossible de manger le poisson, tellement il est salé. Il a du sel même dans le ventre.
Pourquoi tant de sel ? Tout simplement pour la conservation du poisson. Le sel empêche les chairs de se gâter.
Evidemment le «makro» dont parle, ici, le proverbe, ce n’est pas le poisson, mais l’homme, le «makro» à deux pattes...
Lui aussi a du sel dans le ventre. C’est à dire qu’il a la vie dure. Ce n’est pas demain qu’il n’y aura plus de makro sur la terre.

384. Malbar na la trip goni.

Pourquoi les «Gro blan» de l’époque ont-ils fait venir des Indiens pour travailler sur leurs propriétés ? On peut donner plusieurs réponses à cette Question.
Certains disent que c’était à cause de l’abolition de l’esclavage : il n’y avait plus de «kaf ‘ pour assurer les travaux.
D’autres assurent que la main-d’oeuvre, venue de l’Inde revenait meilleur marché que la traite des noirs.
D’autres enfin pensent que c’était parce que les Indiens avaient la réputation d’être plus travailleurs et plus dociles que les kaf...
Toujours est-il qu’une fois débarqués sur la propriété de M. X, les  Indiens perdaient leurs illusions:  Travail,  beaucoup   ! Manger, très peu ! Et puis la vie n’était plus comme à Madras !
Alors, découragés, les «Malbar» se lamentaient, maigrissaient, perdaient leur force et leur travail n’avançait plus... Ils avaient souvent des faiblesses sous le soleil de midi.
Et le Groblan regrettait d’avoir fait venir ces malbar à la «trip goni» qui ne tenaient même pas sur leurs jambes...

385. Maléré la poin zorey.

Pauvre malheureux ! Tout lui arrive ! Le voilà maintenant privé d’oreilles !
Ça veut dire qu’il n’entend plus alors ? Non ! Pas exactement ! Mais ça veut dire qu’il a intérêt à ne pas entendre certaines choses ! Plus exactement encore il a intérêt à faire semblant de ne pas entendre certaines mauvaises paroles dites à son encontre. Par exemple, le pauvre bougre a faim. Il frappe à la porte et demande la charité : Un «gazon» de riz s’il vous plait !
On lui tend un peu de riz dans un morceau de journal, sale. Et on lui dit doucement : Travaillez un peu aussi ! Ou bien : Tu n’es donc pas capable de faire cuire du riz ? C’est pourtant pas difficile !
Des paroles qui font mal. Mais que faire, quand le ventre exige, sinon prendre le gazon et faire comme si l’on n’a rien entendu ? Le malheureux n’a point d’oreilles.

386. Malèr i rante par la port, i sorte par lo trou la sérir.

Entrer par une porte est chose aisée. Sortir par une fenêtre demande un effort plus conséquent.
Sortir par le trou d’une serrure, voilà qui est quasiment impossible. A moins qu’il s’agisse de quelque chose que l’on peut découper par tous petits morceaux... Quelle patience, il faut alors ! Quel temps !
Ce proverbe veut nous dire qu’un malheur arrive vite. Vous ne savez pas d’où il vient qu’il est déjà sur votre tête.
Mais ne comptez pas sur lui pour plier bagages aussi vite. Au contraire, on dirait qu’il se trouve bien à son aise chez vous !
Si nous avons occasionné la venue du malheur chez nous, sachons utiliser tous les moyens pour le chasser le plus vite. Sachons le faire ressortir par la porte ! Luttons de toutes nos forces.

387. Malparlé la poin lo pié, mé na la zel.

«Malparlé» dans notre langue c’est dire du mal de quelqu’un.
D’après le proverbe malparlé n’a pas de pieds. On peut comprendre cela de deux manières : d’abord, il n’y a pas de pieds de malparlé ; c’est à dire que l’on ne plante pas, l’on ne cultive pas le malparlé... (Et pourtant il pousse partout). Ensuite le malparlé ne peut pas marcher puisqu’il n’a pas de pieds !
C’est certainement sur ce deuxième sens qu’il faut nous arrêter, car le proverbe ajoute que le malparlé a des ailes. S’il a des ailes, il peut voler : la médisance ne marche pas, elle vole.
Et c’est vrai que dans notre petit pays les «ladi-lafé» vont vite. Et point n’est besoin de cultiver l’art de médire, il est naturel et en chacun de nous.

388. Mangoustan la pa pou la guèl koson.

Pour moi, le mangoustan est le meilleur des fruits ! Oui, oui, oui ! Je le trouve meilleur que le longani, que la mangue, que la pêche et même que le délicieux letchi...
Aucune comparaison avec les fruits importés ! Pas un seul ne lui arrive aux talons !
Le mangoustan c’est bon ! Ça fond dans la bouche. Vous n’avez pas fini le premier que vous voulez manger le deuxième. C’est un fruit à vous rendre gourmand !
Seulement, attention à son prix ! Ici, le mangoustan est aussi cher que le poisson rouge ! A cause de sa rareté.
Alors, si par bénédiction, vous mettez la main sur un mangoustan, prenez toutes vos précautions pour ne pas en jeter une miette. Et surtout n’essayez pas de faire une gâterie à votre cochon en lui donnant une gousse du fruit. Il ne l’apprécierait pas plus qu’un peu «d’eau sale»...
N’importe qui n’est pas apte à apprécier ce qui est bon !

389. Manzé kui la poin propriétèr.

La balle de riz, au coin dans la cuisine, ça vous avez transpiré pour l’acheter ! Les épis de maïs secs, la-haut, dans le far-far, ça ce n’est pas le Père Noël qui l’a apporté là...
Le boucané qui pend au dessus du foyer, ça c’est pas un cadeau du charcutier.
Tout cela vous appartient ; tout cela vous l’avez acheté, avec votre argent, avec votre sueur.
Vous pouvez en faire ce que vous voulez et personne n’aura à y redire...
Mais supposons que vous veniez de «tirer votre manger», dans la cuisine, et soudain, voilà qu’arrivé Untel... Il est tout maigre, il fait pitié ; il a faim. La politesse qu’on vous a inculquée depuis votre prime enfance veut que vous disiez : «Anon fer !»
Le manger est cuit. Si on ne le consomme pas, il se gâte. Autant en faire profiter à un malheureux !

390. Manze pa out ri dann fénoir.

Qu’il fasse clair ou pas, lorsqu’il s’agit de manger, la main trouve toujours le chemin de la bouche... Quitte à ce que la bouche fasse un mouvement à la rencontre de la main. Donc, dans l’obscurité nous pouvons aussi bien manger qu’en pleine lumière.
Mais ce que le proverbe veut nous dire c’est qu’il ne faut pas éteindre exprès la lumière, lorsqu’on se met à table. C’est pourtant ce que certains faisaient lors des périodes de disette : ceux qui avaient quelque chose à manger et qui ne voulaient pas avoir à le partager avec son voisin, préféraient éteindre la lumière et manger dans le noir.
Ce n’était pas une attitude charitable et cela attirait la réprobation de nos grands-pères. Car le partage de la vie était une valeur importante de cette époque-là.

391. Manze zoi mé dor pa ek la plim.

Je ne sais pas pourquoi, mais la réputation de l’oie n’est pas la plus belle : elle passe pour la créature la plus... bête. Je n’ai jamais remarqué qu’elle était plus idiote qu’une autre ! Enfin, passons !...
Lorsque ce proverbe nous dit de ne pas dormir avec les plumes de l’oie il veut nous faire comprendre que, si nous avons tué une oie pour la manger, nous ne sommes pas obligés de nous recouvrir de ses plumes ensuite. C’est à dire que nous ne sommes pas obligés de nous prendre pour elle en portant ses plumes, de nous croire aussi bêtes qu’elle...
Ça peut aussi s’interpréter comme suit : ce n’est pas parce que nous fréquentons quelqu’un que nous devons avoir des relations amicales avec lui, que nous devons être son égal. Bonjour ! Bonjour ! Mais à chacun son rang !... Voilà notre attitude quelquefois.

392. Mardigra, sakène son band.

Le mardi-gras de «lontan», c’était le mardi-gras ! Surtout dans le chef-lieu.
Ce jour-là les jeunes du Camp Ozoux, les bandes de la Petite île, les costauds du Butor... se donnaient rendez-vous dans la rue.
Ils étaient masqués, peints, déguisés et même certains étaient armés de poings américains, de nerfs de boeuf, de griffes d’acier, de couteaux...
Lorsque deux équipes se rencontraient c’était de mémorables bagarres, où l’on essayait de se venger de tel ou tel affront en restant dans l’anonymat.
Dans ces moments-là on n’avait pas intérêt à se retrouver mêlé à des bandes adverses, car on prenait des coups de ses propres camarades...
Les bagarres étaient parfois si sanglantes qu’un arrêté a dû être pris pour interdire les manifestations de Mardi-gras.
Aujourd’hui encore il vaut mieux être de sa bande. Si nous essayons de nous intégrer à une bande qui ne veut pas de nous, nous serons bien malheureux.

393. Margoz lé amer, me lo grin lé dou.

Lorsque vous vous servez de ce proverbe, il s’en trouve toujours un pour ajouter : ... «é lo rasine lé plat !» en rigolant.
Mais sérieusement, avez-vous goûté au margoz et à ses graines ? Si non, n’hésitez pas : prenez un margoz mûr, ouvrez-lui le ventre et sortez une graine : goûtez ! C’est effectivement sucré ! Alors que le légume lui-même a un goût d’amertume assez prononcé. D’ailleurs c’est pour cette raison que certaines personnes - les enfants surtout - ne l’aiment pas tellement.
Il ne faut donc pas croire que l’extérieur ayant un certain goût, l’intérieur doive absolument avoir le même.
Ce n’est pas parce qu’un père de famille est méchant, que son fils le sera obligatoirement. Parfois c’est le contraire.

394.  Mariaz forsé i dire zamé.

Jadis le mariage était un événement important dans la vie de quelqu’un. Une femme sans mari était presqu’un déshonneur pour sa famille. Un homme célibataire endurci, n’avait aucun espoir de se voir aidé par des fils un jour, et toute l’entreprise de sa vie de travail était vouée à l’échec total.
Le mariage était tellement important que très tôt les parents du garçon, comme de la fille, commençaient à préparer leur trousseau, à monter leur ménage comme on disait alors...
Alors, il arrivait que certains utilisent toutes sortes de moyens pour forcer son élu (e) à accepter de passer devant Monsieur le Maire : les pressions étaient exercées par des gens influents la sorcellerie même intervenait... Et le mariage se concluait.
Mais bien sûr, l’amour n’avait pas toujours sa place dans ces arrangements. Et au bout d’un certain temps le couple se séparait.
Ne forçons pas la Nature des gens, ni leurs sentiments...

395. Mariaz la pa badinaz.

-    Tu veux te marier, «mounoir ?» Tu veux prendre femme ? Tu n’as pas l’intention de seulement sortir une jeune fille de la maison de ses parents et puis ensuite de la laisser tomber comme une paire de vieilles pantoufles, hein ? Te sens-tu en capacité de pourvoir à la nourriture de cette femme ? À la satisfaction de ses petites fantaisies ?
-    As-tu un toit pour la protéger des intempéries ? As-tu un lit à partager avec elle ? Prends-tu l’engagement de ne pas la rendre moins heureuse que chez son père ? Prends-tu l’engagement de t’occuper de tes enfants quand tu en auras ?...
Oui, Papa !
Je te préviens encore : mariage n’est pas badinage ! Tu ne vas pas jouer à la «ptite case» en faisant semblant de mettre le riz au feu, d’acheter des vêtements en les payant avec des feuilles de Jaquier !
Je sais
Eh bien, si tu le sais. Tu es un homme. Tu peux faire ce que ton père a fait avant toi avec ta mère : tu peux te marier.
(On dit aussi : mariaz. la pa rougay tomat. Mariaz la pa voyaz).

396. Marmay lékol i kroi zimaz, marmay la kaz i kroi tangaz.

C’est reconnu de tous : l’écrit, dans les journaux, les revues, les livres, a un pouvoir fantastique. De même que la parole officielle, de la radio, de la télévision.
On croit davantage ce qu’on lit dans les livres ou ce que l’on entend sur les ondes, que ce que le commun des mortels affirme. Quant à l’image, son pouvoir est encore plus fort. La vérité c’est ce que l’on voit. Plus encore les images dans les livres ou à la télévision que la réalité de tous les jours.
C’est pour ça que lorsque, à l’école, l’enfant a appris certaines choses, il ne veut plus en démordre, une fois rentré à la maison. Si dans les livres il a vu comment se compose un repas outremer, voilà qu’il ne veut plus manger le «rein sounouk»...
Jusqu’à ce que le papa attrape sa ceinture...
Et comme par miracle, l’enfant retrouve le goût du rein sounouk...

397. Marmay dann pagne i amonte pa vié moun.

Lorsque je vois un jeune qui veut donner des leçons à un vieux, ça me tourne les sangs. Je n’arrive pas à comprendre ça : alors on ne respecte plus l’âge ?
Pourtant il faut reconnaître que de nos jours, les jeunes apprennent très vite beaucoup de choses. Ce que, naguère encore, seuls les hommes et les femmes faits avaient le droit de savoir, aujourd’hui l’écolier l’étudie dans les livres. Les jeunes d’aujourd’hui n’ont plus besoin de passer par les parents pour apprendre des choses.
Seulement, ce qui est vrai pour des jeunes, des adolescents, ne l’est pas pour des «marmay dann pagne» c’est à dire pour des bébés. Ils devront d’abord apprendre à parler avant de se mêler de donner des leçons.
Si nous débutons dans quelque chose, ne jouons pas aux grands connaisseurs. Acceptons humblement d’apprendre de ceux qui ont plus d’expérience que nous.

398. Marsandiz vanté la poin d’valèr.

Voilà un commerçant. Il a un stock de marchandises de qualité médiocre.
S’il compte sur ses clients pour acheter ces marchandises les yeux fermés, et en grandes quantités, il risque d’attendre longtemps.
Alors que fait-il ? Tout simplement de la réclame, de la publicité ! Le voilà qui fait clamer sur les ondes de la radio, dans les colonnes du journal que sa marchandise est de première qualité, et en quantité limitée. Seuls les premiers clients pourront bénéficier de ces articles vendus à des prix défiant toute concurrence... Les gens entendent et lisent cela et puisque c’est la radio, puisque c’est le journal qui le disent, ça ne peut être que vrai.
Et les marchandises sont vendues en peu de temps. Ce n’est que plus tard, trop tard, que l’on s’apercevra que l’on s’est fait rouler.

399. Méfié aou d’lo ki dor.

C’était un enfant, tout petit, qui savait à peine nager. Mais comme, le bassin était, d’apparence, peu profond, et sans courant, son père le laissa entrer dans l’eau : il faisait si chaud ! L’enfant commença à barboter sur place... Sur le bord du bassin...
Et puis, au fur à mesure, sans que personne ne s’en rendît compte, un léger courant, tout léger, agissant en profondeur, commença à faire descendre les pieds de l’enfant plus bas, plus bas, plus bas. Et l’enfant se retrouva soudain au milieu du bassin, où un tourbillon (d’où venait-il celui là ?) tira l’enfant vers le fond... Le petit corps disparut.
Il faut se méfier de l’eau qui semble dormir.
Avant d’entreprendre quoi que ce soit, regardons bien ce qu’il y a autour : nous éviterons peut-être des pièges, plus tard. Avant de juger quelqu’un, réfléchissons bien : tel se conduit comme une braise à certains moments, que nous avions qualifié de cendres mortes. (À rapprocher de : Il n’est pire eau que l’eau qui dort).

400. Mentèr i vien volèr.

Qu’y-a-t-il de plus vilain qu’un voleur ?
Alors, comme ça tu ne fais pas d’efforts, tu ne travailles pas, tu n’essayes même pas de te rendre utile, et puis tu prends ce qui ne t’appartient pas ? Tu prends ce qu’un autre a mérité par son travail ?... C’est condamnable !
Ce défaut, dans la hiérarchie des fautes, arrive au haut de l’échelle. Parmi la criminalité, la trahison et les autres défauts de même acabit.
Au bas de l’échelle, mais ne demandant qu’à grimper, il y a le mensonge.
Le mensonge est un défaut qui grandit vite et peut conduire sur la route du vol. Et de toutes façons un voleur ne peut pas ne pas être menteur.
Si nous ne voulons pas finir comme un voleur, évitons de commencer comme un menteur.

401. Mète bourik ek kariol, li kroi ali seval.

Vous vous rappelez des carrioles ? C’était bien, en comparaison avec les charrettes !
C’était - comment dire ? comme des taxis : d’ailleurs ou pouvait en  louer une,  pour transporter sa petite famille le dimanche, vers les hauts : on allait en partie, c’est à dire en pique-nique.
Les sièges rembourrés évitaient aux fesses d’être trop durement malmenées à cause des cahots sur les routes caillouteuses...
Qu’est ce qui tirait la carriole ? Un cheval ! Un beau cheval, bien propre à la robe bien brossée, à la queue bien peignée. Quelle force il avait ! Comme il allait vite !
D’ailleurs un cheval coûtait cher. Plus cher qu’une bourrique, en tous cas. Qui était moins forte, moins élégante, moins rapide. Et qui, bien sûr était un peu jalouse du cheval...
À peine attelée à une carriole la bourrique essayait de faire oublier son infériorité en voulant imiter le cheval.
On essaye toujours de jouer à plus important qu’on est. Dans un bureau, le petit chef se croit un grand patron.

402. Mète koson dann salon i rotrouve ali dann park.

Une soue est une soue ; un salon est un salon. Il y a peu de ressemblance entre les deux. Et d’ailleurs ils n’ont pas le même rôle à jouer. Le cochon est habitué à son parc. La-dedans il a son auge remplie d’eau ; il a sa mangeoire ; son coin à dormir, son mur contre lequel gratter ses flancs...
Vous le mettez dans un salon : dans quoi va-t-il boire ? Dans un vase à fleurs ? Dans quoi va-t-il manger ? Dans la coupe de fruits posée sur le buffet ? Où va-t-il dormir ? Sur un fauteuil au risque d’attraper un lumbago ?
Ne vous étonnez pas que votre cochon vous demande à retourner dans son parc !
Je suis habitué à vivre en Créole... vous voulez absolument me faire vivre à l’Européenne ?
Je vais en devenir fou ! Il ne me reste plus qu’à marronner...
(En Allemagne on dit : Mettez une grenouille sur un trône d’or et aussitôt elle sautera dans la mare).

403. Mète pa lo doi dan langrenaz.

Un engrenage est un système de roues dentées et de pignons qui s’engrènent et transmettent ainsi un mouvement d’un arbre à un autre : l’espace entre les dents est juste pour recevoir les pignons. Dans les usines de cannes à sucre, il y a beaucoup de ces systèmes. Et... beaucoup d’accidents.
Si Jamais vous laissez un pan de votre blouse de travail glisser entre les dents et les pignons, vous avez intérêt à enlever toute la blouse très vite. Si c’est votre doigt qui tombe la-dedans, c’est toute votre main et même votre bras qui y passent. Il faudra arrêter toute la machine pour que vous ne soyez pas broyé tout entier.
Il y a dans la vie des situations qui sont de véritables engrenages : un pas dedans, entraîne un autre pas inexorablement. On fume une cigarette, et puis on achète un paquet et un beau Jour on se retrouve avec du zamal...

404. Mète pa lo sat gardien la grès.

Le chat est un animal qui aime jouer au délicat. Il a la gueule fine et ne mange pas n’importe quoi ! En revanche il est des choses dont il se régale volontiers. Ainsi ne laissez pas traîner un poisson sur une assiette, ni un rôti bien cuit. Une bonne souris bien tendre n’est pas non plus à dédaigner.
Auparavant le Réunionnais mangeait beaucoup de saindoux. Le chat aimait cela particulièrement aussi.
Il ne fallait pas laisser un bol de graisse douce à portée du museau de votre chat.
Quant à mettre ce dernier à garder du saindoux pour vous comme on met un chien à garder des boeufs, eh bien, c’était de la folie ! Vous risquiez de ne plus retrouver rien du tout, même pas votre bol.
Sachons ne pas faire confiance à n’ importe qui. Sachons aussi ne pas offrir des tentations à qui ne saurait y résister.

405. Mète pa out kuyèr sal dann marmit i bouye pa pou ou.

Vous n’avez effectivement pas le droit de faire cela et si le propriétaire de la marmite vous attrape il est capable de vous rosser et personne ne viendra à votre secours. Si encore votre cuillère n’avait pas été sale !...
La Justice veut que seul, le propriétaire de la marmite qui bout ait le droit de salir son manger, s’il le veut : ça le regarde.
Ne fourrons pas notre nez dans les affaires qui ne nous regardent pas. Que ce soit un problème entre deux adversaires déclarés, deux amis brouillés, ou encore entre les membres d’une même famille, il vaut mieux ne pas prendre fait et cause pour qui que ce soit...
Parce que les deux adversaires sont bien capables de se retourner tous les deux contre l’intrus que vous serez et de faire la paix sur votre dos.
(Les Haïtiens disent : Chodié ki pa bouyi pou ou, ou pa découvri-li).

406. Met’ rant’ met’ i trouve son met’.

Auparavant les jeunes gens pratiquaient un sport de combat qui s’appelait le Moring.
L’origine en était certainement africaine. Les règles étaient peu strictes : tous les coups ou presque, étant permis... Le côté chevaleresque, voulait qu’après le combat on boive un coup ensemble et qu’on n’ait pas de rancune pour son adversaire.
Le samedi soir, le tambour se mettait à battre, rassemblant les jeunes gens de tous les environs. Dès les premiers coups de baguette il se trouvait toujours un jeune, au corps nerveux pour sauter au milieu du «ron» et pour demander : un bon jeune gens de vingt à vingt-trois ans, qui se sent capable de recevoir des coups !
Les volontaires ne manquaient jamais.
Chaque coin avait son champion. Et le champion d’un samedi soir n’était pas toujours celui du samedi suivant... Les maîtres succédaient aux maîtres car d’autres jeunes voulaient se montrer les plus forts...
La vie est ainsi. Un maître aujourd’hui laissera sa place à un autre maître demain. (A rapprocher de :Il n’y a si fort qui ne trouve son maître).

407. Méyèr zapel pou zoizo, se zoizo mèm.

Ceux qui, étant petits, se sont livrés à ce passe-temps qu’on appelait «poze-la-kol» doivent se rappeler sûrement que, pour attirer les bek roz, kouti, srin, et autres moutardié sur les petits bâtons enduits de glu, il fallait utiliser un appeau.
Bien sûr il y avait des spécialistes qui savaient imiter le cri de ces divers oiseaux. Et ceux-ci étaient souvent trompés... Ils finissaient dans des cages ou carrément vendus par filets pour des fritures...
Mais on se rappelle que de toutes façons, le meilleur appeau était l’oiseau lui-même. Tous ses camarades venaient se faire prendre sur la «kol» en croyant venir le délivrer.
Nous aussi nous sommes plus facilement trompés par ceux qui nous ressemblent, par ceux qui sont nos semblables. (On dit aussi : Ek poison i trape poison).

408. Mi koné la pa parti lékol.

Ne vous est-il jamais arrivé d’être agacé par quelqu’un prétendant qu’il sait tout ? Les dernières découvertes scientifiques ? Il est au courant ! Le mode de vie des Innuits ? C’est comme s’il avait passé tout son temps avec eux. Ce qu’il y a au delà de notre système solaire ? Aucun problème : il y a été !
Il n’y a qu’une seule chose que cette personne ne sait pas : c’est que plus on a appris, plus on sait qu’on ne sait rien ! L’instruction, et la connaissance redonnent à l’homme sa réelle dimension qui doit être faite d’humilité devant ce qui l’entoure. Plus on apprend, plus on a besoin d’apprendre et moins on affirme péremptoirement que l’on sait.
Celui qui dit tout savoir n’a donc jamais appris, n’est donc jamais allé à l’école. (Les Haïtiens disent : Fi-n konnin mouri sot’).

409. Moin lavé lété zoli, moin nana lé malfouti.

Je suis sûr que vous avez dans vos relations de ces gens qui vous disent toujours : Té ! Mais ça c’est rien du tout ! Si tu avais vu ce que j’avais l’an passé ! ou bien : Si tu étais venu il y a un mois de cela, là tu aurais vu des fruits ! Maintenant, je peux dire qu’il n’y a plus rien !
Tout le temps ces gens-là sont entrain de vanter ce qu’ils avaient : c’étaient les plus gros letchis Jamais vus de mémoire d’homme ; c’étaient les rosés les plus parfumées du monde entier ; C’étaient les palmistes les plus tendres...
À les croire, ce qui leur reste ne vaut même pas la peine d’en parler.
Vous êtes bien embarrassé pour leur dire c’est pas vrai ! C’est pas possible ! puisque vous ne pouvez pas ressusciter le passé et vous donner ainsi un moyen de contrôler les affirmations de votre vis-avis...
Nous avons souvent tendance à vivre dans le passé, un passé qui aurait toutes les qualités. C’est parce que nous ne sommes pas bien en accord avec notre présent.
N’oublions pas le passé : c’est important, mais ne l’embellissons pas, non plus.

410. Moin la vi lé pli sir ké moin la tandi.

Il est difficile de dire lequel des organes du corps humain est le plus important. Parce que tous ont un rôle essentiel à jouer. L’oreille rend autant service que l’oeil.
Seulement lorsque je dis : j’ai entendu ou j’ai entendu dire, ce que j’ai appris, alors, je ne l’ai pas appris directement, par mes propres organes. Quelqu’un d’autre s’est informé et ensuite m’a transmis l’information. Entre temps, n’y a-t-il pas eu déformation de l’information ?
N’a-t-on pas interprété l’information avant de me la transmettre ? En revanche si je dis : «J’ai vu», je suis plus sûr de moi. Car mon information a été directement perçue par un de mes organes.
Pour nous faire une opinion sur des problèmes sensibles, il vaut mieux ne faire confiance qu’à nos propres sens.

411. Momon kaf i apèle la sias.

Y a-t-il des Cafres à La Réunion ? Dans l’acception française du terme, il désigne les habitants de la Cafrerie : Aux XVIIe et XVIIIe siècles, c’était une partie de l’Afrique allant du Cap au Zambèze qui comprenait :
l’ancienne Cafrerie Britannique
la Cafrerie proprement dite, aujourd’hui Transkei.
Or il se trouve que nos ancêtres esclaves ne venaient pas du Sud-Afrique, mais de l’Afrique Occidentale ou de l’Est Africain. Mais la côte Est était à cette époque sous la suzeraineté du Sultan de Mascate. Les Arabes étaient les maîtres du commerce des esclaves. Dans la langue arabe le mot kafir désigne les non-musulmans, les infidèles.
Il est donc possible que tous les noirs quittant l’Afrique sur les bateaux de négriers aient été considérés comme des kafir...
Toujours est-il que, kaf ou pas kaf, nos ancêtres noirs étaient poursuivis par la malchance.
Aujourd’hui encore il ne fait pas bon naître noir ! Espérons que les générations à venir feront mentir ce proverbe !

412. Momon kazou la pa ont’ son pti.

Bien sûr que la guenon n’a pas honte de son petit ! Et pourquoi en aurait-elle honte ? Son petit est aussi beau que n’importe quel autre bébé...
Nous, nous trouvons le singe laid. Mais qui nous dit que le singe ne nous juge pas de la même manière : avec notre station debout, comme un poteau mal planté et en perpétuel déséquilibre ! Avec nos deux pieds inutiles puisque incapables de préhension, à cause des doigts non opposables ? Avec notre corps mal proportionné et qui nous oblige à porter des vêtements pour le cacher ?...
Et pourtant nous trouvons nos bébés très beaux. Nous les comparons à des anges.
Le singe a donc le droit de trouver son petit très beau aussi. Nous ne devons pas avoir honte de notre bande, de nos amis, de notre famille.
Nous ne devons pas avoir honte de nos concitoyens...

413. Mon ver lé pti, mé mi boire dan mon vèr.

Auparavant, dans les cantines il y avait plusieurs sortes de verres pour le service, surtout en ce qui concernait le rhum : il y avait le petit verre ; la petite mesure, un peu plus grande que le premier ; puis il y avait le demi quart qui était une dose assez impressionnante déjà ; enfin il y avait le quart.
(Remarquons en passant, que dans un litre il y avait... cinq quarts !).
Un bon buveur ne perdait pas son temps avec un petit verre. Pour le lève-tête du matin, il lui fallait une petite mesure au moins...
Seulement pour le buveur, il valait mieux avoir à avaler un petit verre que pas du tout, surtout le matin lorsque la main tremblait encore...
Il préférait sûrement boire dans son petit verre plutôt que d’avoir à attendre que quelqu’un laisse quelques gouttes dans un verre et de se mouiller la gorge avec ça !
Le Réunionnais est souvent comme ça : il préfère avoir peu, mais avoir, ce qui est à lui... Est-ce fierté de sa part ? (Variante : Mi koné mon ver lé pti mi vé pa se ou ki di).

414. Mordi par in sien blan, mordi par in sien noir, mordi se mordi.

N’est-ce pas bien vrai ? Si un chien vous a mordu, est-ce que vous allez d’abord essayer de savoir de quelle couleur il est ?
Non ! Vous allez plutôt courir chez un pharmacien vous faire faire un pansement, ou chez un médecin vous faire faire une piqûre conte la rage, contre le tétanos ou je ne sais quoi encore...
Dans un tel cas, ce n’est pas la couleur du chien (ou sa grosseur ou sa race...) qui compte ; c’est vôtre sang qui coule, c’est votre blessure qui risque de s’envenimer. C’est le résultat du coup de gueule du chien qui importe.
Et c’est la rapidité avec laquelle nous allons réagir qui peut nous sauver du danger.
En toutes choses essayons de considérer le résultat et sachons agir en fonction des résultats que nous voulons.

415. Mous i vole : i koné pa kel mal, kel fémel...

Zoun ! zoun !... Des mouches passent et repassent ! De grosses mouches vertes ! Zoun !... Zoun !...
Oh ! Que c’est agaçant. Ça vous empêche de vous concentrer Zoun!...
Je les tuerai ! Je les tuerai !... Mais ça n’est pas facile ! Zoun Zoun !...
Et puis en tuer une, ou deux, à quoi ça m’avancerait ? Ce qu’il faudrait c’est les éliminer toutes ! Mais comment ? Une bonne idée, ce serait d’éliminer toutes les femelles ! Comme cela, il n’y aurait plus de reproduction : ce serait terminé ! On ne parlerait plus de mouches vertes !
Seulement comment savoir, lesquelles de ces mouches sont des femelles ! Impossible car elles vont trop vite et elles se ressemblent toutes.
Nous croyons savoir certaines choses. Nous croyons pouvoir faire certaines choses. Mais il suffit que soudain, le temps accélère son déroulement, que les conditions de notre environnement changent et nous voilà complètement désemparés.
Certaines choses sont trop compliquées pour nous, aussi. Tant pis !

416. Mous la tonbe dann lé, do lé fini bon pou zété.

Il y a des gens qui sont plus boukar que d’autres : un rien suffit à leur tourner le cœur.
Voient-ils un brin de cheveux dans leur assiette de riz ? Ils ne mangent plus. Ils ont le coeur qui chavire et c’est tout juste s’ils arrivent à se retenir de vomir.
Ne parlons pas d’une mouche qui tomberait dans leur tasse de lait!
Jadis on n’était pas habitué à voir un blanc épouser une noire ou inversement. Lorsque ça se produisait, certains étaient horrifiés et laissaient percer leur racisme ! Des réflexions fusaient : C’est de la confiture donnée aux cochons ! La marmite a chaviré sur le riz ! ou encore : Une mouche est tombée dans le lait, ma chère ! : le lait est bon à jeter !...
Plus il y aura de mélange et plus nous serons beaux et forts ! Plus l’humanité sera métissée, plus elle avancera...

417. Mové zerb la pa’ ras la rasine : sé ankor travail pou la nouvel line.

Les Créoles utilisent souvent la racine de certaines plantes. On fait bouillir les racines du kolkol pour avoir une boisson rafraîchissante par exemple. On fait aussi des décoctions avec les racines du chiendent... Les racines du piment contiennent, dit-on, du poison.
En tous cas, ce qui est sûr, c’est que les racines sont une partie importante des plantes : elles les fixent au sol et elles y puisent les substances nécessaires à leur nutrition.
Dans le cas de mauvaises herbes, elles semblent même être la partie essentielle, l’âme de la plante.
En effet lorsque l’on veut détruire ces herbes, si l’on ne fait que couper la partie aérienne sans arracher les racines, elles repoussent tout de suite, plus vigoureuses encore... Et tout le travail est à refaire.
C’est pareil pour nos maladies : si elles ne sont pas éradiquées, elles reviennent tôt ou tard.
Si nous ne séparons pas notre enfant définitivement de ses mauvaises fréquentations, il y retournera...

418. Mové zerb la poin lo tan pousé dan la ter labouré.

Auparavant à l’île de La Réunion, pour labourer la terre on ne se servait pas de charrue. Le labourage ne se faisait pas profondément.
Le plus souvent on se contentait de retourner la terre avec des bêches, appelées ici pioches. On traçait les sillons.
Ce travail de cassage du sol permettait une meilleure pénétration de l’eau et une meilleure respiration de la plante.
C’était en même temps du nettoyage. Et comme l’opération n’était pas faite en profondeur, elle devait se répéter plusieurs fois dans l’année.
Les mauvaises herbes n’avaient donc pas le temps de prendre de l’importance.
Là, où le travail est présent, il y a rarement la place pour l’ennui, partant pour les vices.

419. Mové zerb pa bezoin langré.

Qu’est-ce qui pousse et croît sur le bord des routes ? Qu’est-ce qui pousse et croît au milieu de la rocaille ? Qu’est-ce qui pousse et croît même sur la roche nue ?
Ce sont les «mové zerb» bien sûr : chiendent, flèr-la-mizèr, gala-bèr, pikan et autres franboiz maron...
Jamais vous ne trouverez une laitue ou des radis dans un fossé de bord de route... Si vous y trouvez un pied de tomates il sera rabougri...
Tandis que les herbes, elles seront bien venues, bien grasses, bien vertes.
Car si les plantes potagères, par exemple, ont besoin d’être nourries avant de nous nourrir à leur tour, les mové zerb ne sont pas dans le même cas.
On dirait que les mauvaises herbes sont plus résistantes que les autres ; qu’elles sont plus aptes à se contenter de peu ; qu’elles ont le pouvoir d’aller chercher la nourriture plus loin et de ne pas la gaspiller. Les mauvaises herbes n’ont pas besoin d’engrais, ni de soins. Elles poussent, croissent, étouffent les autres.
C’est pareil, pour nos défauts ; si nous ne les combattons pas ils nous submergent.



N

420. Na in Bon Dié pou band soular.

On dit ça ! Moi, je ne l’ai pas vérifié. Mais plusieurs fois j’ai entendu des gens dire cela en voyant un bougre ivre dans la rue. À chaque fois, c’est parce que le bougre échappe de justesse à l’accident.
Voilà l’ivrogne qui s’engage dans la rue, gesticulant et grommelant des mots sans suites... Il avance, hésite, recule, s’arrête, le corps en équilibre instable...
Et c’est à ce moment-là que débouche du virage une auto... Yayay !...
Un coup de volant à droite, un coup à gauche... Un bruit de freins interminable ! On retient son souffle ! On ferme les yeux ! Eh bien non ! Il n’a rien le «soular». Il continue à gesticuler et à grommeler. Il continue à plonger en avant et à se cambrer en arrière…
La voiture a pu l’éviter, comme si Dieu avait aidé le chauffeur...
(Henri de Navarre à dit : Dieu aide toujours aux fous, aux amoureux et aux ivrognes).

421. Na in tour pou lo zouar.

Aujourd’hui la toupie chinoise est interdite dans les fêtes foraines !... En principe !... Car dans certaines fêtes... Bon, là n’est pas mon propos.
Il y avait naguère encore des spécialistes pour «tenir» la table de toupie chinoise. Certains faisaient le tour de l’île des kermesses. De vrais professionnels !
La table est dressée ! Les joueurs s’approchent. En une minute, les six numéros sont couverts de billets et de pièces. «Mète gro, gingne gro !» Crie le patron de la table. Le tourneur lance la toupie, la recouvre aussitôt d’un bol..., la toupie s’est à peine arrêtée que le patron crie : «levé». Il n’y a pas de temps à perdre ! On lève : As ! Le patron ramasse l’argent sur les autres numéros et paie le parieur de l’As.
Et ça repart. Levé ! : As encore ! Cette fois on ne croyait plus en l’as et il n'y a aucun billet dessus : c’est un coup pour le patron, le «zouar».
C’est rare, mais ça arrive !
C’est pourquoi nous ne devons Jamais perdre patience !

422. Na in zour i apele domin.

Demain ce n’est pas aujourd’hui. Demain n’est pas obligé d’être pareil à aujourd’hui, de se dérouler, heure par heure, minute par minute, comme aujourd’hui se déroule. Demain c’est un autre jour, comme disent les anglais.
Pour chaque jour qui arrive, il y a un autre qui suit et qui s’appelle demain.
Beaucoup oublient cela. Ils ne veulent avoir affaire qu’à aujourd’hui.
Dans leur vocabulaire ils ont rayé le mot «demain» et font comme si celui-ci n’existera pas.
Aujourd’hui ils font tout ce qu’ils veulent parce qu’ils ont le pouvoir.
Et si demain ils ne l’avaient plus ce pouvoir ? Alors tout changerait et peut être regretteraient-ils certains actes d’aujourd’hui.
Ne faisons pas maintenant aux autres, ce que nous ne voulons pas qu’on nous fasse plus tard.

423. Niaz i done la pli ; li domand zamé péyeman.

Qu’est-ce qui est plus beau qu’un ciel bleu ? Le bleu semble infini, insondable ; le ciel semble encore plus immense...
Dès que le ciel s’assombrit cela influe sur notre humeur et nous devenons maussades...
Cela c’est vrai lorsque nous ne nous sentons pas concernés par les bienfaits de la pluie. Cela n’est pas vrai pour les agriculteurs par exemple, dont des récoltes dépendent de l’eau du ciel...
Et cette eau du ciel, qui la fournit ? Ce sont les nuages.
Ce sont eux qui charrient l’eau depuis la mer jusqu’à la terre. Ce sont eux qui arrosent les champs dont dépend notre nourriture...
On dit même que pour nous donner leur eau, les nuages crèvent. Ils se sacrifient pour notre bien...
Et leur en sommes-nous reconnaissants ? En tous cas ils ne réclament pas notre reconnaissance, encore moins de paiement de notre part...
C’est ce qu’on appelle l’abnégation. C’est ce dont les parents doivent savoir faire preuve vis à vis de leurs enfants.

424. Nouri pa lo vèr pou pike out kèr.

Auparavant, beaucoup de nos compatriotes étaient parasités dans leurs intestins. Surtout les enfants.
Beaucoup de ces derniers sont morts à cause de ce qu’on appelait les révolutions de vers...
C’est pour cette raison que nos grands-mères se transmettaient toutes sortes de recettes pour lutter contre les vers. On purgeait les enfants régulièrement, avec de l’huile de récin, du sel et même avec des badamié-lo-vèr...
Et puis surtout nos grands-mères savaient ce qu’il ne fallait pas manger pour ne pas nourrir les vers...
Ces vers-la, prenons-les comme des gens qui nous veulent du mal. Parfois nous ignorons leurs mauvaises intentions, car ils ont le visage affable.
Méfions-nous et ne donnons pas à nos ennemis éventuels l’occasion de nous tomber sur le dos.




O

425. Odrémié alé la boutik k’alé la farmasi.

Aux deux endroits, lorsque vous y allez, vous dépensez votre argent...
Seulement avec les dispositions de la Sécurité Sociale, il est possible qu’on vous rembourse, au moins une partie de ce que vous avez dépensé à la pharmacie. Tandis que le commerçant, lui, ne vous rendra pas ce qui est entré dans ses tiroirs.
Et pourtant le proverbe affirme qu’il vaut mieux aller à la boutique qu’aller à la pharmacie. Pourquoi ?
À la boutique, vous allez pour acheter de quoi manger, boire, vous habiller, vous achetez ce qui vous fera plaisir et vous rendra la vie agréable.
À la pharmacie, en revanche, vous allez pour acheter des médicaments. Et si vous avez besoin de ces derniers, ça veut dire que vous n’êtes pas bien, que vous ne prenez pas plaisir à la vie. Alors, bien sûr, on comprend qu’il vaille mieux aller à la boutique plutôt qu’à la pharmacie.

426. Odrémié antand in bétiz k’ète sour.

Qui souhaiterait être sourd ? Ne plus pouvoir entendre le chant du coq à cinq heures du matin ? Ne plus entendre nos Madoré gratter leur guitare ? Ne plus entendre le srin accompagner le moutardié dans les rampes ?
Quelle catastrophe, ce serait !
Seulement, entendre certaines personnes, raconter les pires sottises et être obligé de prêter l’oreille à ce qu’elles disent, voilà un supplice, n’est-ce pas ?
Untel vous racontera 107 fois qu’il a eu le premier prix de géographie lorsqu’il était en classe de 6ème en 1950. Son frère vous dira mille et une fois que Tonton Joseph a eu une médaille lors de la guerre 14-18... Ils vous fatigueront.
Mais en définitive il vous mieux entendre ces radotages plutôt que de ne plus rien entendre du tout. Le chant de la nature compense les sottises des hommes.
Laissons parler ceux qui ne peuvent tenir leur langue et faisons comme si nous étions sourds.

427. Odrémié avoir pèr out lonbraz.

Notre ombre nous suit partout : fidèle, elle ne nous lâche pas d’un pas et parfois même nous précède sur la voie que nous avons choisie : ça dépend de la position de la lumière, bien sûr ! Est-ce que notre ombre est dangereuse ? Sûrement pas...
À moins que... A moins que notre ombre trahisse notre présence ! Nous nous croyons caché de la vue de tous mais nous ne voyons pas notre ombre par terre et nous nous faisons attraper.
À moins que aussi...
Il y a une ombre à côté de nous. Nous ne nous méfions pas. Nous croyons que c’est la nôtre... Et tout d’un coup voilà l’ombre qui nous saute dessus. Trop tard pour réagir ! Le coup peut être fatal. Tout ça parce que nous ne nous sommes pas méfiés suffisamment de notre environnement. Notre attention n’a pas été suffisamment soutenue...

428. Odrémié ète la tet in bef ke lo ki in sien.

Le boeuf passe pour n’être pas un animal très intelligent. On dit qu’il a la tête vide, qu’il a une grosse tête mais une petite cervelle, que sa tête est transparente...
Reconnaissons aussi qu’une tête de bœuf n’est même pas un modèle d’esthétique : les oreilles sont ridiculement petites, les yeux énormes, les lèvres toujours humides et pleines de bave... Non ce n’est pas ce qu’il y a de plus beau sur la terre ! Ce n’est donc pas un compliment que de dire quelle tête de boeuf tu es !
Mais ce serait encore pire de dire à quelqu’un qu’il est un cul de chien ! Quelle insulte ! Personne n’a envie d’être pris pour un cul. Alors, tant pis : soyons plutôt une tête de boeuf, qu’un cul de chien.
Entre deux maux choisissons le moindre.

429. Odrémié fé anvi k’ lé pitié.

Il y a beaucoup de gens qui aiment faire pitié, c’est à dire qu’ils aiment se plaindre et qu’on les plaigne. Ils n’hésitent pas à se faire passer pour plus malheureux qu’ils sont. Ils n’hésitent pas à quémander, à mendier, à supplier...
Ça peut effectivement rapporter de petites choses : un morceau de pain, un petit rom-kina, une pièce de linge usagée... ou tout simplement un petit mot d’encouragement... Quand ce n’est pas un peu d’argent.
Mais lorsqu’on fait pitié pour de vrai, alors là, les petits cadeaux que l’on peut recevoir sont vraiment peu de choses en comparaison de ce que l’on souffre. Ça ne peut pas compenser... Il vaut mieux donc faire envie que faire pitié.
Mais attention ! Si nous faisons trop envie, il est possible que nous éveillions de la Jalousie dans les coeurs de nos voisins.
(Ce proverbe  aurait été inventé par Pindare dans  les Odes pythiques).

430. Odrémié in bon zanimo k’in mové moun.

C’est vrai qu’un bon animal peut rendre de grands services.
Un bon chien, par exemple, c’est un gardien en même temps qu’un ami qui bouge la queue de contentement lorsqu’il voir son maître, qui peut même l’aider dans certaines de ses activités. Un bon chat tue les rats qui envahissent votre far-far et puis vous caresse les jambes avec son dos arrondi.
Tandis qu’une personne mauvaise, est capable de tout, surtout de faire du mal.
Mais il y a quelque chose, de nos jours, qui choque un peu. Avec le rôle de plus en plus important des mass-média, nous nous mettons à faire un compte avec les animaux plus qu’avec les gens.
Nous pleurons sur les bébés-phoques plus que sur les bébés humains. Nous portons secours au chien qui s’est cassé la patte et nous laissons geindre le vieillard aux prises avec des crampes d’estomac.

431. Odrémié in pti pé tro ke tro pti pé.

Je me souviens d’une chanson que mes amis André et Alix avaient faite sur leur équipe de football les cadets bénédictins. Là dedans ils donnaient des conseils aux joueurs : Souvenez-vous qu’en matière de défense :
Un p’tit peu trop vaut mieux beaucoup mieux que trop peu. Un petit peu trop, au niveau de la défense, cela veut dire un jeu plus que viril, un Jeu dur, dont l’adversaire peut avoir à souffrir. Trop peu, cela veut dire que le défenseur a peur de toucher son adversaire, hésite, tergiverse... Cela veut dire que l’adversaire en profite, part en dribblings, arrive devant les buts, tire... et c’est le but.
Alors, en défense, il vaut mieux peut-être un peu trop plutôt que trop peu... Mais ce n’est pas vrai pour tout.

432. Odrémié in pti tek-tek dan out min, k’in gro papang si pié d’boi.

Dans le temps lontan il y avait beaucoup d’oiseaux dans notre petit pays. Aujourd’hui, beaucoup d’entre eux ont disparu ou presque : le pigeon ramier, le sakouat, le srin... Heureusement que le tek-tek et le papang se trouvent encore en bon nombre dans les hauts.
Lorsque vous montez à la Plaine des Palmistes, dans les rampes, il n’est pas rare de voir des papang planant dans le ciel...
Mais quant à essayer d’en attraper un, il faut vous lever de bonne heure. C’est un oiseau tellement farouche ! Et puis, n’oublions pas qu’il est protégé !
Alors, si vous tenez vraiment à capturer un oiseau, autant vous contenter d’un tek-tek que vous pourrez toujours attirer sur une branche enduite de glu...
Les promesses sont comme le papang dans le ciel ou sur les arbres : vous n’êtes pas sûr de vous en rendre maître. (À rapprocher de : Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras).

433. Odrémié tienbo ke kour derière.

Monsieur Un tel a emprunté une certaine somme d’argent de votre bon cœur. Cela fait six mois déjà...
Ce n’est qu’après le prêt que vous avez été mis au courant par des camarades qu’Untel était un «poseur de galets».
-    Il est insolvable ! Il doit à tout le canton !
Plusieurs fois déjà, vous avez demandé à Un tel de vous rembourser votre prêt.
-    Oui ! Je ne t’ai pas oublié !... Vois-tu, en ce moment, j’ai quelques difficultés de trésorerie... Mais dès que possible je penserai à toi... Bientôt...
Six mois ont passé. Vous vous êtes résigné. Tant pis !
Et puis, voilà qu’Untel, au hasard d’une rencontre, vous propose de vous rembourser une partie de la somme : 50 F ! Sur les 1000 F que vous lui avez prêtés, ça ne fait pas beaucoup !
Mais il vaut mieux prendre les 50 F toujours ! Sinon, même cette somme minime risque de vous échapper définitivement.

434. Ogarde pa zoizo si son plimaz.

Les Réunionnais élèvent des merles et non des bélié, ces tisserins dont on dit qu’ils tiennent leur nom d’un certain Monsieur Bélier.
Pourquoi ? Parce que le merle a un chant mélodieux qui flatte l’oreille et enchante l’esprit. Ses ritournelles sont étonnantes.
Tandis que l’oiseau bélié siffle à vous casser les oreilles, d’une note aigrelette. On dirait une porte qui grince et vous agace les dents.
Et pourtant, l’oiseau belié est plus beau que le merle. Il a une belle couleur Jaune... Pour un peu, on le confondrait avec le srin... Alors que notre merle, lui, est d’une couleur plutôt terne.
Mais il ne faut pas juger l’oiseau d’après son plumage : ce n’est pas parce que le bélié ressemble au srin qu’ils chantent de la même manière.
Ne fondons pas notre jugement sur les apparences des gens. Un homme qui présente bien, est peut être un voyou. Tel autre qui marche les pieds nus, a peut être un beau compte en banque.

435. Ogarde pié d’boi si son fri pa si son fèy.

Les beaux arbres et les beaux arbustes ne sont pas rares dans notre pays.
Il y en a qui sont tellement beaux qu’ils sont considérés comme des ornements de cours et de jardins. Ce sont des arbres à fleurs...
Les crotons qui bordent nos jardins ont, eux, des feuilles, dont les formes et les couleurs nous enchantent la vue. Les gens n’hésitent pas à couper leurs branches et à les mettre dans des vases à fleurs ! De la belle décoration pour le salon. Mais ne comptez pas sur le croton pour vous donner des fruits en fin d’année.
De même ce n’est pas l’avocatier qui a les plus belles feuilles qui vous donnera les plus beaux fruits.
Si vous voulez un arbre fruitier choisissez-le en fonction de ses capacités à vous offrir de beaux fruits. Mais cela vous ne le saurez pas en regardant ses feuilles.
Ne jugeons pas les gens d’après leur air. Apprenons à les connaître mieux d’abord.

436. Olié d’kri fénoir ! alime pito la bouzi.

Il n’est pas rare qu’un petit enfant ait peur du «fénoir», surtout lorsqu’il se réveille en plein milieu de la nuit : alors le père est obligé de courir consoler son petit cafre qui pleure.
Il y a des parents qui habituent leurs enfants à dormir avec une veilleuse : si les petits ouvrent les yeux, ils reconnaissent alors l’endroit où ils se trouvent ; s’ils ont besoin de se rendre aux toilettes, ils voient leur chemin. Les enfants s’habituent à la veilleuse et ne peuvent plus s’en passer. Alors, si par malheur, ils se réveillent dans le noir, à cause d’une panne d’électricité, ils se mettent à crier... Et les parents se mettent à courir.
Ça, c’est le cas des enfants !
Mais, nous, adultes, nous ne sommes pas obligés de crier notre peur. Nous sommes capables de nous lever et d’allumer notre lampe nous-mêmes.
Lorsqu’une difficulté se présente, avant d’appeler les autres à notre secours, nous devons faire tout notre possible pour surmonter la difficulté, d’abord. Plus nous avançons dans la vie d’aujourd’hui, plus nous devons apprendre à compter sur nous-mêmes. Nous ne pourrons faire appel aux autres, qu’en dernier lieu.

437. Otre tan, otre mèr ; zordi otre pèr.

Il faut que je vous conte cela : quelque temps après l’élection de M. Mitterrand à la présidence de la République, je rencontre un vieux camarade et nous nous mettons à parler politique. Mon vieil ami avait jusqu’alors été un chaud partisan de Michel Debré mais voilà que tout à coup je le découvre Mitterrandiste. J’en suis fort étonné... Mon camarade me dit alors : Otre tan, otre mèr, zordi otre pér.
Voilà certainement la déformation du vieux proverbe Grec Autre temps autres moeurs. Mais faut-il n’y voir qu’une déformation ? Je dirais plutôt que voilà une transformation : Une transformation si importante, qu’en définitive cela revient à une création. Et une création populaire qui plus est, par un hâleur de pioche, par un journalier de chantier, par un «békèr d’klé»...
Je ne crois pas que ce proverbe veuille dire que le Réunionnais change de père comme il change de chemise, non ! Ici le père et la mère ce sont plutôt les grands chefs politiques, que nous appelons très souvent Papas. Otre tan, otre mer. Zordi otre pèr : voilà comment le créole fait savoir au monde entier que le règne d’Untel est fini et que le peuple se choisit une autre voie vers l’avenir.

438. Ou kras an 1èr va retombe si out né.

Essayez donc pour voir. Prenez votre élan, remplissez-vous la bouche de salive et... Rap !... Tou lancez la salive le plus haut possible.
Si vous restez en place, non seulement les gouttelettes vous retombent sur le visage, mais le gros du crachat même, peut vous choir sur le bout du nez. Vous voilà propre !
Tout cela parce que vous n’avez pas voulu faire comme tout le monde : cracher par terre, dans un coin, dans un mouchoir...Vous avez voulu cracher au ciel.
Sans doute vouliez-vous montrer ainsi votre supériorité. C’était de la vantardise. C’était du mépris pour les autres. Le mépris est retombé sur vous même.
(En Latin on disait : In expuentis recidit faciem, quod in caelum expuit).

439. Ou la fé zanfan, ou la pa fé lo kèr.

Lorsqu’une femme fait un gosse, elle peut se dke que le corps de cet enfant vient de son propre corps. La tête comme les pieds ; les cheveux comme les yeux...
D’ailleurs tous les deux se ressemblent n’est-ce pas ?
Combien de fois constate-t-on la même insuffisance cardiaque chez les parents et chez l’enfant ?
Mais ici, le cœur ne représente pas le muscle qui fait voyager le sang à travers tout notre corps. Il représente plutôt le siège des sentiments, du caractère, des manières de vivre...
Et les sentiments, la façon d’appréhender le monde et la vie, tout cela ne dépend pas seulement du père et de la mère.
Ça dépend aussi de l’Éducation reçue dans la rue, à l’école, dans les livres, à la télévision... Ça dépend des expériences vécues...
Résultat ? Eh bien il arrive que les parents et les enfants n’aient pas la même vision du monde et que leurs avis sur un problème divergent.
En politique, on voit des enfants voter à gauche alors que leurs parents sont de droite. Ou le contraire.

440. Ou la vi zordi, ou la pa vi domin.

Il est facile d’expliquer ou de raconter ce qui est passé.
Il est difficile d’imaginer ce qui va arriver. Car demain est un Jour qu’on n’a pas encore vu...
Qui sait ce que l’avenir nous apportera ? Le malheur ou le bonheur ? La santé ou la maladie ?...
Il y a des gens qui gagnent leur vie en devinant ce dont demain sera fait. Il y en a d’autres qui gaspillent leurs derniers sous pour se faire expliquer ce demain-là. C’est vrai depuis que le monde est monde : rappelons-nous les pythonisses de nos leçons d’histoire grecque... La sagesse de nos «gramoun» les faisait percevoir demain comme un événement sur lequel ils n’avaient pas de prise. C’était le travail du Bon Dieu.
Vivons aujourd’hui du mieux possible pour préparer un demain le meilleur possible. (Les Haïtiens disent : On konnin Jodi, ou pa konnin dinmin).

441. Ou manze do zef, ou koné pa doulèr poul-la.

Pondre un œuf pour une poule, c’est, toutes proportions gardées, comme mettre un enfant au monde pour une femme.
De nos Jours, l’obstétrique essaye de faire mentir la sentence : tu enfanteras dans la douleur. Plusieurs méthodes permettent, plus ou moins, à la femme d’échapper à ce que l’humain craint le plus, la douleur...
Mais ceux qui ont assisté à un accouchement et celles qui sont passées par là, savent que mettre un enfant au monde est le plus bel acte qui se puisse imaginer mais aussi le plus douloureux...
Quand nous mangeons un œuf, nous ne pensons pas que la poule qui l’a pondu a fait elle aussi le plus bel acte du monde et le plus douloureux.
Ayons une pensée pour tous ceux qui, de près ou de loin, nous aident à vivre.

442. Ou pé kourbe out do san z’ète bosi pou sa.

Si je vous dis : aujourd’hui et auparavant, c’est différent ! Je ne vous ferais pas rester bouche bée d’admiration. Il n’empêche que la différence est vraiment grande.
Aujourd’hui par exemple il y a beaucoup de maladies qui ont disparu. On ne voit plus par exemple des hommes avec des tortues dans leur pantalon : ça ballotait à droite, ça ballotait à gauche... On ne voit plus non plus des éléphantiasis, ces «gro pié» que bon nombre de gens avaient peine à traîner pour se déplacer. Et la loupe ? Ce kyste volumineux qui affectait la base du cou de nos anciens ? C’était une véritable bosse !
On n’en voit plus non plus. Et c’est tant mieux. Aujourd’hui, très tôt, le médecin corrige l’attitude de nos enfants et leur évite des déformations de la colonne vertébrale.
Ce n’est pas parce que nous courberons la tête de temps à autre que nous resterons bossus toute notre vie... Il faut bien plus que cela.
Il est des moments où il vaut mieux baisser la tête... laisser la tempête passer... et puis se redresser pour faire face.

443.  Ou rékole sak ou la planté !

Normal, non ? Si vous mettez un grain de maïs en terre, il est naturel qu’un pied de maïs sorte et grandisse et vous donne plus tard des épis de maïs.
Personne ne penserait planter du maïs pour récolter des vouèm ; ou planter des haricots pour cueillir des piments-cabris...
Cela pour nous dire qu’il ne faut pas que nous attendions autre chose que ce que nous méritons.
Si nous pensons à notre avenir, nous devons le préparer. Comme nous l’aurons préparé, ainsi le vivrons-nous un jour. Ce n’est pas vrai à cent pour cent, bien sûr, mais c’est en général comme cela que cela se passe.
Il est vrai que parfois, nous ne récoltons pas ce que nous avons planté : car d’autres l’auront fait avant nous et à notre place.
Mais il est vrai aussi que ce que nous n’avons pas planté, nous n’aurons pas la joie de le récolter un jour.

444. Ou vé la po bef i sof out pié, ou vé pa son lodèr i fatig out né ?

Celui qui a inventé les chaussures n’était pas un imbécile ! Une bonne chaussure c’est quelque chose qui vous protège les pieds contre les agressions extérieures : morceaux de verres tranchants, cailloux, clous rouillés, braises ardentes... Ça vous réchauffe le pied. Ça vous permet de traverser un ruisseau sans vous mouiller...
Dans une bonne chaussure, votre pied peut dormir sur ses... cinq doigts.
Tout ça, grâce à la peau du bœuf que le cordonnier a travaillée pour vous !
Seulement, sous le soleil de midi, l’odeur de la peau du bœuf se lève mêlée à celle de la sueur de votre pied ! Ça vous fatigue le nez.
Allez-vous jeter vos chaussures au loin ? Au risque de ne plus pouvoir marcher ?
Si nous voulons les avantages d’une chose, nous devons en même temps en accepter les inconvénients. Si nous avons des droits, nous avons aussi des devoirs, pourrions-nous ajouter en allant plus loin.

445. Ou vé sote la rivièr, di pa limon kid’ta mèr.

Nous nommons limon une algue qui s’accroche aux roches de nos rivières. Elle est verte. Ou plutôt, elle était verte, car depuis quelque temps avec toutes les pollutions qui attaquent nos eaux, le limon est devenu de couleur brunâtre. Il n’est même plus aussi fin. Il est devenu laid.
Le limon a ceci de particulier, c’est qu’il est extrêmement glissant.
Avant de traverser une rivière à gué, on se munissait d’un bâton.
Et même avec cela, on faisait bien attention où l’on mettait le pied.
Si par inadvertance on mettait le pied sur une roche «limonée», on était sur de se retrouver à l’eau les quatre fers en l’air. Au risque de se casser la tête !
Il fallait donc tenir compte du limon et non pas faire comme s’il n’existait pas...
Si quelqu’un peut nous faire du mal nous n’avons pas intérêt à le provoquer.

446. Ou voi zoizo i vole, ou voi pa traka li nana ek lo van.

L’oiseau qui passe au dessus de nos têtes, c’est beau ! Ça fend les airs, ça monte et ça descend... Ça vole ! C’est libre !
L’oiseau est si beau dans son vol, que ça nous donne envie d’en faire autant. Malheureusement nous n’avons pas d’ailes et puis nous avons appris ce qui est arrivé à un certain Icare. Alors il nous reste le rêve : il n’y a pas de plus beau rêve que lorsque nous volons comme l’oiseau dans le ciel...
Ou alors, pour ceux qui ont les moyens, il y a les techniques modernes de vol à voile.
Si nous admirons l’oiseau, nous ignorons les difficultés qu’il rencontre dans son vol. Vu de notre position, tout semble si facile, si agréable. Mais, là-haut, l’oiseau, lui, doit lutter contre le vent. Si celui-ci est trop fort, l’oiseau risque de ne plus pouvoir rentrer dans son nid.
Il y a des personnes qui font des efforts pour ne jamais montrer les soucis qu’elles ont. Ça ne veut pas dire qu’elles n’en ont pas.



P

447. Pa bezoin la pèr bef par la bav.

Auparavant, les boeufs de Madagascar arrivaient ici par cargaisons entières. C’étaient des zébus. Avec une bosse sur le dos. Les cornes pointues leur donnaient l’air méchant. Cet air était renforcé par le fait que les bêtes avaient toujours des filets de bave leur pendant aux lèvres...
Certains Créoles avaient, dit-on, vraiment peur de ces boeufs, qu’on ne connaissait pas ici.
On disait même que l’annonce de l’arrivée d’une cargaison suffisait pour créer la panique.
Seuls, les acheteurs de ces braves bêtes osaient s’aventurer jusqu’à les toucher ! Quels hommes courageux !
Il n’y a jamais eu de victimes des zébus de Madagascar, chez nous.
Alors ne nous effrayons plus de la bave de ces animaux.
Ne perdons pas notre sang-froid sans raison.

448. Pa kapab lé mor san éséyé.

Je ne suis pas capable de faire ceci. Je ne suis pas capable de faire cela !
Combien de fois avons-nous entendu ces phrases ? Le plus souvent, ce sont des prétextes pour ne rien faire du tout, pour laisser les autres faire à notre place...
C’est une attitude qui risque de se transformer en état d’esprit permanent. Et bien vite cela fait partie de notre personnalité.
Celui qui répète sans cesse je ne suis pas capable, sans même tester ses capacités, c’est à dire sans essayer de faire ce qu’il y a à faire, finira par être un incapable.
«Pa kapab» devant son assiette de riz, répétait : je ne suis pas capable de manger ça ! Et il est mort sans essayer de manger... Ne soyons pas comme Pa kapab.
Parfois, certaines choses peuvent paraître difficiles au début, et se révéler faciles par la suite. Apprenons à avoir confiance en nous. Ainsi nous serons capables de faire face à nos responsabilités.

449. Pa la pène done do lo la mer.

Qu’est-ce qui est plus riche que la mer ?
D’abord il y a quatre fois plus d’espace occupé par l’eau que par la terre.
Et la mer, certainement lieu de naissance de la vie, est le plus grand vivier que l’on puisse imaginer. Tout nous vient de là. Et sans la mer la vie ne serait plus possible...
Mais notre reconnaissance vis à vis de celle mère à tous, ne doit pas aller jusqu’à considérer qu’il faille lui apporter deux ou trois «ferblan» d’eau tous les jours. Cette eau, c’est elle qui nous la fournit. Et, immanquablement, l’eau qui ne fait que passer sur la terre, retournera a elle...
Ne perdons donc pas notre temps et n’allons pas à l’encontre de l’ordre des choses.
Combien de fois n’avons-nous vu un pauvre malheureux apporter un cadeau au groblan du coin ?
C’est le contraire qui doit se produire.

450. Pa la pène lave ros la rivièr.

C’est quelque chose qui peut arriver, lorsque la mère de famille amène pour la première fois, sa petite fille à la rivière. Elle veut lui apprendre à laver le linge.
La petite fille, n’est pas encore habituée à ce travail et voilà que le morceau de savon lui glisse des mains ; voilà que le «koton mai’» va de travers et lui écorche les doigts ; voilà que le battoir fait des siennes et veut lui écraser la main. Il faut dire que tous ces instruments sont trop gros pour ses menottes.
Toujours est-il que la fillette savonne davantage le galet sur lequel elle a disposé la pièce de linge à laver, que le linge lui-même.
Et la roche n’a pas tellement besoin d’être lavée, elle qui plonge dans les eaux propres de la rivière. Il n’est pas nécessaire de la nettoyer.
Sachons ne pas perdre notre temps en choses inutiles.

451. Pa la pène zalou gro pié d’boi : La as i atan’ ali (o toi!)

Lorsque les  agents du service des Eaux et Forêts décident d’abattre des arbres pour tel ou tel usage, ils ne le font pas sans avoir choisi les arbres en question...
En général - sauf quand il s’agit d’essarter des bois - ils ne jettent pas leur dévolu sur les arbres encore trop jeunes ou pas suffisamment gros. Ils font abattre au contraire, ceux dont les troncs sont assez gros pour donner les poteaux ou les planches dont les gens ont besoin.
Le petit arbre de la forêt n’a donc pas à Jalouser son aîné car le sort qui guette celui-ci est terrible : il va mourir.
Bien sûr, me direz-vous, le petit arbre aimerait bien être assez haut pour voir davantage le soleil... D’accord ! Mais il vaut mieux quand même que le moment où la hache s’abattra sur lui, vienne le plus tard possible.

452. Papa nana bonpé ! momon nana in sel.

Dans certaines civilisations, la famille est basée sur les parents ; dans d’autres ce sont les frères des parents qui sont responsables des enfants. Là, c’est le père qui a tous les droits ; là-bas c’est l’État qui se charge de tout.
Ici, la famille donne la première place à la mère. Et pour bien entrer cela dans notre tête, nos «gramoun» nous ont dit : il y a plusieurs pères, il n’y a qu’une seule mère. Ce n’est évidemment pas vrai littéralement : on n’a qu’une mère, et on n’a qu’un père !
Mais les gramoun avaient constaté maintes fois qu’il était plus facile pour un enfant de trouver un «ti-pèr» qui l’aime et l’adopte, qu’une «ti-mèr»... Sans doute, alors, l’homme est-il plus capable d’amour que la femme ?
N’oublions pas que dans notre société, un enfant peut avoir plusieurs familles : il peut grandir chez ses grands-parents chez ses parrain et marraine. Il peut même grandir chez des étrangers qui deviennent ses vrais parents...

453. Papang i manze tek-tek.

Ce sont tous les deux, des oiseaux, avec des plumes, des ailes, un bec... Tous les deux vivent dans les bois, là-haut sur les pentes de la colline.
Ils sont donc faits pour s’entendre.
Seulement voilà : le papang c’est un gros oiseau ; un géant des airs ; le tek-tek, lui, est tout petit, fragile et peu rapide... Le papang est un oiseau de proie. Pour se nourrir, peut-être préfère-t-il fondre sur les rats, souris et autres couleuvres traînant dans la campagne. Mais il ne dédaigne pas non plus les poussins dans nos cours.
Et lorsque les poussins, les couleuvres, les rats se font rares, eh bien, un simple tek-tek, même maigrichon, fait l’affaire.
Dans notre société, c’est pareil : le gros mange le petit ; le riche appauvrit le pauvre encore plus.

454. Park koson i san lodèr koson.

Vous allez me dire que c’est normal ? Que peut-on espérer qu’il sente d’autre ?
Vous pourriez y verser des flacons entiers de parfum, au bout d’un instant, l’odeur du cochon sera à nouveau plus forte...
Qui aurait l’idée de gaspiller sa fiole de «pompei» a pour embaumer un parc à cochons. Quelle en serait la finalité ? Habituer le cochon à vivre dans des senteurs de géranium ? Transformer une soue en un salon de réception ?....
Un parterre de fleurs dégage des odeurs de violette, d’oeillet, de rosé... Une cuisine laisse traîner des relents d’huile chaude ou au contraire flatte l’odorat avec le parfum des fines herbes et des épices... Anciennement le magasin «zarab» sentait la toile neuve.
À chacun ses odeurs ; à chacun ses qualités et ses défauts. Si nous fréquentons le cochon, nous sentirons le cochon.

455. Par la lang, i souke la ké.

Ça alors ! Comment est-ce possible ? Alors, comme ça il suffit de tirer sur la langue d’un animal et sa queue vient ensemble ?
Faut-il entrer la main dans la gorge, la glisser le long des entrailles ?...
Non ! Évidemment. Ici la queue, c’est ce qu’il y a de mauvais et de laid. La queue c’est ce que l’on veut cacher. Ce sont nos défauts, nos fautes, nos mauvaises actions.
Et la langue ? C’est notre propension à la parlote. Surtout lorsque nous avons ingurgité force «titine makadam»...
À ce moment-là, nous avons des démangeaisons à la langue. Elle se met à battre. Et nous racontons tout. Même ce que nous aurions dû cacher.
Et c’est ainsi qu’à cause de notre langue, nous dévoilons notre queue.
Il est bon de parler ; il est bon, aussi, d’apprendre à dominer sa tendance au bavardage.

456. Parol in noir, kou d’pèt in sien.

L’esclavage est une plaie de notre histoire qui a laissé de nombreuses cicatrices dans notre petit pays.
Il suffît d’un rien, aujourd’hui encore, pour que les cicatrices s’ouvrent à nouveau et que le sang coule.
Une de ces cicatrices mal refermées, c’est la présence du racisme, chez nous.
Le racisme est un crime, dans quelque sens qu’il s’exerce, contre l’humanité tout entière. Force est de reconnaître cependant, qu’ici, c’est le Noir qui en a souffert.
Pendant longtemps il n’a pas été reconnu comme un être humain : rappelez-vous que le Noir n’était qu’un numéro, qu’il n’avait aucun droit, même pas un état-civil. Ne parlons pas du droit de parler et de dire ce qu’il pensait.
La parole d’un Noir n’avait aucune valeur. Face à la parole d’un Blanc, il ne valait pas plus que le pet d’un chien.
Aujourd’hui encore nous devons nous battre, Blancs, Noirs et autres Métis pour que la dignité de l’homme soit toujours respectée.

457. Pasians lé mor sou pié tamarin.

Un jour, en plein midi, Pasians avait soif. Alors son camarade lui dit : Attends-moi ici, je vais aller te chercher de l’eau !
Et le camarade de Pasians partit avec un «ganblo».
Ils étaient en plein coeur d’une forêt épaisse. Fatigué, la langue sèche, Pasians tomba assis sous un pied de tamarin en attendant le retour de son camarade.
Mais la rivière était loin, loin même. Et malgré le feuillage des arbres, il faisait de plus en plus chaud.
La langue de Pasians pendait de plus en plus ; sa gorge se serrait ; mais il continuait à attendre...
Il aurait pu se mettre en route pour aller à la rencontre de son copain, mais non. Il se disait : bientôt il sera là... Il ne tardera pas... tout à l’heure il va arriver...
Lorsque le camarade arriva avec  son ganblo d’eau fraîche, Pasians était déjà mort de soif.
Il faut de la patience. Mais ne pas fonder toute notre entreprise uniquement sur cette qualité.

458. Patol i pous’ tort, se lerk lé tand i fo drésé.

Le patol est devenu un légume plutôt rare, dans nos jardins. Je vous rappelle que c’est un légume qui se présente comme une longue anguille de couleur vert-clair. On le mange quand il est encore tendre, sinon sa chair devient spongieuse et sèche... On le cuisine un peu comme la calebasse ou comme le pipangay... Il a tendance, lorsqu’il grandit, pendu à la liane, de se tordre dans tous les sens, comme une anguille zamal. Si vous le laissez grandir ainsi, vous serez embêté quand viendra le moment de le peler avant la cuisson...
Alors le Créole a imaginé un truc : lorsque le patol est encore tout petit, on lui attache une petite pierre à la queue. Le poids le tire vers le bas et l’empêche ainsi de se tortiller...
Cela pour nous dire que l’Éducation n’a de chance d’être efficace que si l’on s’adresse à des enfants. Plus tard, les défauts seront difficiles à corriger.
(On dit aussi : patol i drès kank lé pti, aprè-la i kas) (En Anglais on dit :I1 faut courber le rameau quand il est jeune).

459. Payanké dann siel i voi pi son pti dann trou kap.

Le paille-en-cul, quel bel oiseau ! Quelle blancheur ! Quelle élégance !
Son petit, dans le trou de la falaise est encore plus beau. On dirait une grosse boule de coton...
Il est certain que papa et maman paille-en-cul sont fiers de leur «pti baba». Ils doivent l’adorer. Ils passent leurs temps d’ailleurs à chercher de la nourriture pour lui...
Mais plus les pailles-en-queues s’élèvent dans le ciel, plus il leur est difficile de voir leur oisillon dans la cavité de la roche. Même avec les meilleurs yeux du monde, il arrive un moment où ils ne le voient plus du tout. C’est comme s’ils n’avaient plus d’enfant du tout.
Il y en a parmi nous, qui sont issus de milieu populaire. Un Jour ils ont obtenu une place... Alors ils ont commencé à monter, à monter... Ils ont commencé à se gonfler le jabot... Ils ont perdu tout contact avec le peuple...
Il y en a même qui en arrivent à mépriser leurs parents qui leur font honte, qui ne sont pas présentables dans leur nouveau milieu...
(Les Antillais disent : Lèr mulate ni an vie chouval, i ka di nègres pa manman-li).

460. Péi déor, toul’moun lé famiy.

Ah, bon ? Comment cela ? Je croyais au contraire que la famille, c’était ici, dans le pays, dans le village...
C’est ici que j’ai mes père et mère, mes frères et soeurs, mes cousins, mes cousines... etc... sans compter mon tonton, ma tante, mes neveux, mes nièces, mon beau-frère, ma belle-soeur... Je n’oublierai pas non plus ma famille par alliance... Et puis ceux qui constituent ce qu’on appelle ici, la famille «loin-loin»... Oui, voilà. Ma famille, mes familles, elles sont ici. Ce qu’il faut que je reconnaisse, cependant, c’est que parfois les membres d’une même famille se bouffent le foie les uns des autres...
Maintenant prenez deux personnes qui, ici ne s’entendent pas tellement. Et expédiez-les en France. Où elles se retrouvent seules. Où elles ont à faire face à de multiples problèmes : le racisme, la nostalgie, la solitude...
Et les voilà bien contentes de se trouver l’une à côté de l’autre. On ne se lâche plus. On s’appelle cousins... On s’aime.

461. Perde lo tan pou gingne lo tan.

Il y a des gens qui aiment perdre leur temps. Ils sont lambins. Même pour naître il a fallu que le docteur les secoue... Ne comptez pas sur eux pour s’activer un peu quand les choses urgent.
Parfois leurs manières nous portent sur les nerfs... Surtout lorsque ce sont nos enfants qui sont comme ça : pourquoi as-tu tant tardé pour rapporter ces commissions ? Mes épices ont eu le temps de brûler...
Il y a aussi des gens qui semblent lents, mais qui en fait, prennent beaucoup de temps pour réfléchir avant d’entreprendre quoi que ce soit...
Pour vous qui êtes pressé, ce temps passé à la réflexion peut ressembler à du temps perdu. Pour eux, ça ne l’est pas : la réflexion leur permet de dresser des plans, d’organiser leur travail... Et lorsqu’ils se mettent en action, ils vont deux fois plus vite. Ils ont perdu du temps, pour gagner du temps.

462. Pète pa pli o k’out trou.

Cela fait rire, hein ? Mais moi, je me rappelle que, lorsque nous étions petits, nous nous amusions bien en imitant les bruits des pets (des grandes personnes) avec la bouche. Parfois on le faisait aussi à l’aide des aisselles... Boup ! Boup !... C’était autant pour faire rire les autres que pour faire rire soi même. Tout le monde savait que ce n’était pas de vrais pets. Et d’ailleurs ça ne sentait pas mauvais.
Les vrais, eux, (ceux des grandes personnes) ne donnaient pas envie de rire. Ils nous faisaient plutôt suffoquer. Les vraix, eux, venaient de beaucoup plus bas que les aisselles ou la bouche.
Aujourd’hui que nous avons grandi, nous savons qu’ils ne peuvent pas, sortir de plus haut que de notre postérieur.
Ceci pour nous dire qu’il ne faut pas nous conduire somme si nous étions de la race supérieure. Il ne faut pas essayer d’écraser les autres.

463. Pèze si la ké si wi vé la têt i bouze.

Un animal est entrain de dormir... Vous avancez tout doucement... Il ronfle et ne bouge pas...
Vous posez la main sur sa queue... Houp ! Le voilà debout, prêt à fuir ou prêt à se défendre.
Vous avez touché la queue et tout le corps a bougé. Vous touchez la queue et c’est la tête qui réagit...
C’est que le système qui conduit les sensations de quelque partie du corps jusqu’au cerveau est extrêmement efficace et rapide. La réaction ordonnée par le cerveau est instantanée.
Pour l’homme, point n’est besoin de lui peser sur la queue...
Parfois il suffit d’un mot qu’on lâche, comme ça, comme pour ne rien dire, et celui qui est en face de nous réagit immédiatement.
Il rougit. Il se met à bégayer. Il change de visage... Et pour répondre à votre petit mot, le voilà qui se lance dans de grands discours...

464. Pié doné, seval monté.

Le cheval est un bien joli animal. Doux le plus souvent. Mais n’importe qui n’est pas capable de monter sur son dos. Jusqu’aujourd’hui seuls, Monsieur X ou Monsieur Y ont les moyens de pratiquer ce sport qu’on appelle l’équitation. Ce n’est pas un sport pour les petits.
Auparavant c’était comme ça : les Groblan avaient des chevaux et beaucoup de domestiques. Lorsqu’ils voulaient monter sur le dos de leurs chevaux, les palefreniers venaient leur donner la main, littéralement ; c’est à dire que les Groblan usaient des mains des palefreniers comme de marche-pieds pour se hisser, sur les chevaux : pied donné, ou main donnée, cheval monté... Une main placée à une certaine hauteur permet de grimper plus haut.
Par ce proverbe, entendons qu’il ne faut pas donner de mauvaises habitudes à certaines personnes : vous permettez à quelqu’un de faire un pas, il en fait dix ; vous l’emmenez sous votre véranda, il entre dans votre salon. Vous laissez une certaine liberté à quelqu’un, vous devenez son esclave.

465. Pié papay i anserve pa zarboutan.

Aujourd’hui on ne se sert plus de «zarboutan» pour construire une maison, qui le plus souvent se fait en béton. Mais jadis, les zarboutan étaient des pièces essentielles dans toute construction.
Sans eux, les poteaux ne pouvaient tenir solidement et tout le faitage n’était pas équilibré.
Alors, bien sûr ce n’était pas avec n’importe quel bois qu’on faisait les arcs-boutants. Il fallait du bois solide, résistant, difficile à pourrir.
On comprend donc que nos pères n’auraient jamais utilisé des papayers comme zarboutan... Ils n’étaient pas fous !...
Nous aussi, aujourd’hui, si nous devons entreprendre quelque chose  de  sérieux,  sachons  nous  entourer de  gens  solides, capables de tenir tête à l’adversité, capables de nous épauler et d’être nos zarboutan... (On dit aussi : I apiye pa ansanb pie papay).

466. Pié zépine i aras’ lerk lé pti.

-    Mon cher,  tu ne peux pas  savoir quelles difficultés j’ai connues pour arracher les pieds de «corbeille d’or» au fond de ma cour !
Ah bon ?
Je me suis fait égratigner les bras, les mains, le visage : un peu plus et je me faisais arracher un oeil...
Non ?
Si ! Je me suis fait déchirer les manches de ma chemise de travail... Ah ! Une vraie bataille ! Mais il fallait voir la grosseur des touffes, aussi !
Ah ! C’est ça ! Tu as versé tant de sueur, tu as failli de blesser, tu as abîmé ta chemise, parce que tu avais laissé les «corbeilles d’or» grandir ! Si tu les avais arrachées lorsqu’elles étaient encore petites, tu n’aurais pas eu tous ces ennuis.
Tu as raison...Ne laissons pas les mauvaises choses s’aggraver.

467. Piman lé for, kalou son mèt.

Toutes les variétés de piments sont forts. Même les piments-achards ou gros piments. Bien sûr ceux-ci sont moins piquants que les touts petits, comme les «piman-martin», les «piman-kabri», les «piman-blan» etc...
Cela est dû au fait qu’ils sont plus gros : la même quantité de force est contenue dans chaque piment. Plus il est gros, moins il est fort... Un bon piment, bien rouge, est capable de faire venir les larmes dans les yeux d’un homme de belle carrure. Il peut même lui donner l’impression de devenir sourd...
Mais si fort qu’il soit, le piment ne peut rien contre le «kalou». Vous pouvez mettre autant de piments que vous voulez dans le «pilon», le kalou les écrasera sans pitié... Il sera couvert de parcelles de peau de piment, il sera tout rouge, mais jamais le kalou ne criera ; Jamais il ne sera brûlé par la force des piments...
Cet homme est fort aujourd’hui et il abuse de sa force. Demain il trouvera plus fort que lui...

468. Piman lé krazé, lo gou lé resté.

Le piment écrasé, qu’il soit séché, vert ou mûr, est un élément indispensable de la cuisine Créole. On peut le consommer tel quel, bien sûr pour faire descendre un gazon de riz sec... On peut aussi l’agrémenter d’un peu d’huile et d’une tête d’oignon hachée bien finement...
On dit que le piment écrasé dans un pilon avec un kalou est encore plus fort que si on le mange entier.
Peu importe ! Ce qui est sûr, c’est que le fait de l’écraser ne change rien à son goût : au contraire ! Le piment est fort et le reste ! Il pique la muqueuse buccale...
Oui, dans la vie de tous les jours, tout peut arriver. Bien des choses peuvent changer. Mais les qualités de quelqu’un restent ses qualités. Sous quelque lattitude que ce soit.

469. Pisa bib i éde la rivièr koulé.

J’espère que vous savez ce que c’est qu’un «bib ?» Dans certaines régions de l’île, on donne ce nom au «babouk», cette araignée domestique qui fait peur aux enfants  ;  dans d’autres régions, le bib c’est la libellule...
Peu importe ! Que ce soit l’un ou l’autre des deux animaux, ils restent de dimension modeste.
Avez-vous déjà vu un babouk ou une libellule pisser ? Non ? Moi non plus ! Mais nous pouvons penser que tous deux doivent éliminer comme tous les êtres vivants.
Nous pouvons aussi penser que lorsqu’ils pissent, ils ne doivent pas laisser couler beaucoup de liquide : pas de quoi noyer un boeuf ou l’empêcher de mourir de soif.
Et pourtant, ce proverbe nous dit que, ce faisant, ils aident la rivière à couler.
C’est pour nous faire comprendre que rien n’est inutile. Beaucoup de petites choses en font de grosses (... ou de grandes !)

470. Plante in pié d’boi se matin, Sé rode lonbraz pou domin.

Depuis quelque temps il y a quelque chose que j’apprécie : les gens se remettent à planter des arbres. Au lieu de couper «verté-sek» comme on le faisait naguère encore ! Il semble que l’on commence à comprendre que la forêt joue un rôle important dans notre vie par son influence sur le climat... ne serait-ce que ça !
Alors, dans nos cours nous recommençons à planter : qui, un «fouyapin», qui un «zak», qui un «zavoka»...
Et l’arbre grandit. Et les branches s’étalent. Et les feuilles sont de plus en plus nombreuses...
Sur ce, arrive l’été. Les grosses chaleurs de janvier nous écrasent la poitrine. Et alors, nous découvrons combien il fait bon sous l’arbre que nous avons planté.
Planter l’arbre, c’est préparer l’avenir. Si nous voulons demain être en bonne santé, protégeons notre corps dès maintenant.
(En latin on dit :Il faut planter un arbre au profit d’un autre âge).

471. Pli malizé vèye in fîy ke vèye in kabri.

Pour nous un «kabri» est autant un bouc, qu’une chèvre ou encore un chevreau.
Quand nous disons d’un enfant que c’est un «kabri maron», ça veut dire que c’est un enfant difficile à tenir. Il y avait effectivement, Jadis, des cabris sauvages dans notre pays. Ils n’étaient pas faciles à attraper et les chasseurs étaient fiers lorsqu’ils pouvaient en abattre un.
Le kabri, surtout lorsqu’il est Jeune est un animal qui bouge beaucoup, gambade, court, saute, fait des... cabrioles. Il grimpe sur les roches, glisse le long des pentes, disparaît, revient... Un gardien de kabri a toutes les peines du monde à surveiller son troupeau.
Pas autant de peines tout de même que les parents qui ont à surveiller leur fille. (En tous cas, c’est le proverbe qui le dit). Il s’agit bien sûr d’une fille en âge de chercher l’âme frère... Celle-là, effectivement travaillée de l’intérieur par les sourds appels de la Nature, et sollicitée par les oeillades enflammées des soupirants, cherche toutes les occasions d’échapper à la vigilance parentale. Les parents n’en dorment plus...

472. Pli vif, pli trèt.

Il y avait une fois, deux oiseaux qui étaient entrain de mourir de faim.
Il leur restait quelques heures à vivre, à peine. Depuis plusieurs jours, à cause du mauvais temps, ils n’avaient rien trouvé à manger... Ils étaient tous deux, affalés par terre, l’un à côté de l’autre, attendant la mort.
Subitement, voilà un petit «sipek» qui jaillit des herbes, entre les deux oiseaux. D’où leur était venue la force de sauter sur l’insecte ? Dieu seul le sait... Vap ! Le pauvre sipek n’a même pas eu le temps de crier Maman !...
Un coup de bec ! Avalé !... Failli s’étrangler !... Qu’importe !
Plus de sipek. Mais Voilà un oiseau sauvé qui reprend des forces, qui se redresse !
Un ! Pas deux ! L’autre, épuisé par le dernier effort produit, est tombé raide mort.
Souvent la vie est ainsi une concurrence, presqu’un combat où le plus rapide l’emporte sur le plus lent.

473. Poigraté lo mèt l’andormi.

Quand nous étions enfants, il nous est arrivé peut-être de ne pas aimer un maître d’école.
Nous nous souvenons lui avoir fait avec la complicité des autres élèves,  toutes  sortes  de  niches,  dont certaines franchement méchantes.
Il y a comme ça des maîtres qui ont souffert avec leurs élèves de fin d’études. Il y en a qui ont vraiment fait pitié le Jour où du poil à gratter avait été mis sur leur chaise.
Ça avait commencé par des  brûlures brutales, comme des piqûres, sous les cuisses. Et puis ça s’était enflammé... Tout le corps en feu !
Au début, ils avaient fait un effort pour ne pas bouger, pour ne pas se gratter... mais bien vite, ils n’ont plus été capables de tenir... Au secours ! Monsieur le Directeur !...
Dans une telle situation, il est impossible de ne pas bouger.
Même le «landormi», notre caméléon paresseux, se débat comme un beau diable lorsque du poil à gratter lui tombe sur le dos.

474. Poilon la di : lo ki marmit lé noir.

Dans la langue créole, cet ustensile de cuisine à longue queue s’appelle toujours «poilon».
Nous ne faisons pas de différence entre une grande poêle et une petite (poêlon).
La différence entre une poêle et une marmite, classiques, c’est que la marmite à un couvercle et que la poêle a une queue.
Mais toutes les deux sont destinées à la cuisson des aliments et donc à être posées sur un feu.
Auparavant le feu était toujours un feu de bois. Aujourd’hui c’est un feu de gaz, qui ne salit pas, qui ne dépose pas du noir de fifanée partout...
Sur un feu de bois, toute la marmite noircit. Il en est de même de la poêle.
Il n’y a donc pas de raison que la poêle se moque de la marmite et lui trouve le cul noir.
Nous, non plus, nous n’avons pas à nous moquer de nos compagnons d’infortune.

475. Poubel in risar zasièt in noir.

La télévision nous montre souvent les enfants et même les adultes de certains pays d’Amérique du Sud, tirant leur vie des décharges publiques... Et nous nous donnons bonne conscience en nous disant que cela se passe là-bas et non ici.
Si nous faisons un peu plus attention à ce qui se passe autour de nous nous risquons de voir des scènes pour le moins aussi tristes, ici même.
La Réunion peut leurrer avec ses buildings modernes, ses routes nylon, ses voitures agressives... Mais comme les autres c’est aussi un pays de contrastes : la pauvreté côtoie la richesse.
Ce que le riche jette à la poubelle peut constituer un festin pour celui qui a faim. Peut-être pourrions-nous apprendre à gaspiller un peu moins !

476. Pou diskite ek out bourik i fo été bourik ou-mèm.

Dans le temps «lontan», dans les fêtes foraines, il y avait beaucoup de Jeux : le mât de cocagne au sommet duquel se trouvait un trésor mais qui avait été enduit de suif ; le «roulé dan la farine» les courses en «goni» ; les concours de mangeurs de boudin !... Une des attractions les plus prisées par les enfants comme par les adultes, c’était la course de bourriques !
Dans la course de bourriques, il y avait souvent des rebondissements qui faisaient la Joie de tout le monde : la bourrique en tête de la course, s’arrêtait soudain, net. Plus un pas. On criait pour encourager les autres. Le propriétaire de la bourrique ne savait pas quoi inventer pour la faire redémarrer. Les coups de fouet claquaient sur l’arrière-train de l’animal. Mais rien n’y faisait. Quel entêté !
Il ne serait tout de même pas venu l’idée au propriétaire d’entreprendre une discussion avec sa bourrique : Si tu arrives premier, c’est un honneur pour toi ! Si tu arrives premier les autres bourriques ne pourront que te tirer leur chapeau !... Non ! Il n’y avait que les coups de fouet sur les fesses. Et encore !
Ne perdons pas notre temps avec ceux dont l’obstination n’a d’égale que la bêtise. (En Espagnol on dit : Ane celui qui dispute son âne).

477. Pou domand la sarité la min lé long ! pou rand servis la min lé kourt !

Maman, tu peux me trouver mes baskets s’il te plaît ?
Mais bien sûr, ma chérie : les voilà.
Chantal, est-ce que tu pourrais m’apporter la casserole qui est à côté de toi, s’il te plaît ?
-    Mais maman, tu vois bien que je suis occupée. Viens la prendre toi-même...
Demander la charité doit être un acte extrêmement pénible pour ceux qui ont encore de la dignité. Mais le besoin est un maître exigeant et puis, la dignité... beaucoup s’assoient dessus de nos Jours.
Pour demander la charité, il faut tendre la main, allonger le bras devant les allants et les passants...
Rendre un service est un acte hautement social, qui demande peu d’effort parfois et apporte tant de satisfaction !
Mais ce n’est pas un acte que l’on fait naturellement si l’on n’a pas reçu une éducation adéquate... (On dit aussi plus simplement : Pou demandé la min lé long pou rand la min lé kourt).

478. Poul i dor pa si pié rakèt.

Vous trouvez des poules dormant dans un poulailler, s’il y en a un dans votre cour. Vous en trouverez aussi donnant dans des arbres, sur les branches les plus basses : pied de jaque, pied de mangue, et même pied de mouroung si les branches ne sont pas trop fragiles.
Le coq, quant à lui, choisira une des branches les plus hautes, sans doute pour voir le lever du soleil, le premier, ou pour mieux faire entendre son chant.
Mais vous ne trouverez pas de poules, ni de coqs dormant sur un pied de «raket», cette cactée qui envahissait auparavant les terrains vagues. Pourquoi ?
Parce que le raket est couvert d’épines et pas de petites !... Ces épines qu’on appelle, ici, raket d’ailleurs, sont prêtes à vous lacérer les chairs.
Les animaux connaissent la Nature mieux que nous, bien souvent. Ils savent aussi tirer des leçons de leurs expériences : lorsqu’on a été piqué par un raket, on ne s’y frotte plus.

479. Poul i sante pa dovan kok.

Je ne sais pas si vous l’avez déjà remarqué, mais dès que vous lâchez un nouveau coq dans une basse-cour, il y a toujours une mère-poule qui, avant même qu’il batte des ailes pour lancer son chant, vient se mettre devant lui et le défier.
Et le bougre est obligé d’accepter le combat ! Coups de becs, coups de pattes... Kap ! Vap ! Fichtre, va ! On dirait au vrai combat dans un «ron» le dimanche après-midi !...
Malgré sa jeunesse, le coq, ne tarde pas à prendre le dessus. La poule se retire. Et le coq lance son chant koukoukou-kou !...
A partir de là, la poule, comme les autres volailles accepteront la loi du plus fort. Seul Monsieur le coq aura le droit de chanter.
Les gramoun-lontan étaient un peu comme ça : pour les choses sérieuses, les femmes n’avaient pas le droit d’ouvrir la bouche. Aujourd’hui l’homme se tait de temps en temps.
(Molière a écrit : la poule ne doit point chanter devant le coq).
(Les Haïtiens disent : poul pa chanté devan kok).

480. Pou Sin-Zil vive soley, pou Sin-Benoi vive la pli.

La plage de Saint-Gilles, sans soleil, c’est moche. Sous quelques gouttes de pluie, la mer devient triste et le sable blanc se salit. Les gens désertent le rivage...
Saint-Benoit sans la pluie, pour faire pousser les cannes, pour arroser la vanille, pour faire grossir les letchis, oranges et autres mandarines, c’est moche aussi. Tout est sec, tout est rougi, tout s’arrête de vivre.
Chaque région a ses particularités, son caractère et il n’est pas bon que cela soit bouleversé.
À nous de voir : si nous voulons bronzer parce que nous trouvons notre peau trop blême, si nous voulons nous baigner, si nous avons les moyens de nous offrir du farniente : choisissons Saint-Gilles. Si nous voulons travailler la terre, retrouver la verdure et sa fraîcheur : choisissons Saint-Benoit.
Un avocat a besoin d’une langue bien pendue ; un coupeur de cannes a besoin d’un sabre bien aiguisé.

481. Poze sink, lève sis i apran pa dann katésis.

«Poze sink» c’est poser la main avec ses cinq doigts sur quelque chose. «Lève sis» c’est retirer la main en emportant l’objet sur lequel on avait posé la main...
C’est ce qu’on appelle voler, c’est à dire prendre ce qui ne nous appartient pas.
Ce n’est pas bien. Ce n’est pas normal. C’est puni par la loi. Ce n’est pas ce que l’on apprend de nos parents, ni de nos maîtres d’école, encore moins de ces bonnes dames qui nous enseignent le catéchisme à l’église. Au contraire, ces gens-là nous ont appris qu’il fallait respecter la propriété d’autrui.
Voler n’est donc pas une habitude sur laquelle une société peut se baser. Et si nous le pouvons, donnons cet acte en horreur à nos enfants.

482. Pran pa foutan pou konpliman.

Il sait, par l’intermédiaire de toutes les radios-trottoirs que vous êtes du troisième sexe : vous n’aimez pas les dames, vous préférez les messieurs.
C’est votre droit. C’est votre nature. Et ça ne regarde personne d’autre.
Mais lui, il ne comprend pas ça. Il est resté très classique en ce qui concerne les relations sexuelles...
Alors, lorsqu’il vous dit au revoir, il ajoute en souriant :
-    Mes compliments à votre petite dame !
Et toute la compagnie éclate de rire sous votre nez ! Vous ne devez pas, en arrivant chez vous, dire à votre compagnon :
-    Tu as les compliments d’Untel.
Vous devez comprendre que ce qu’Untel a dit, n’était pas un compliment, mais un «foutan»...
Les deux formules se ressemblent, mais le but recherché n’est pas le même du tout... Le foutan est dit pour blesser.

483. Pran pa la bonté pou lobligasion.

Si le Bon Dieu me disait : Choisis deux qualités pour ton enfant !, je lui dirais : Donne lui la bonté et l’intelligence !...
La bonté, parce que je crois que ce doit être la base de toute notre société. S’il y avait la bonté partout, il n’y aurait pas de guerre, pas de misère, pas de malheur... Tout le monde se serait bien entendu, parce que tout le monde aurait aimé son prochain comme lui-même...
Seulement, cela n’est pas le cas. La réalité c’est que la bonté n’est pas universellement partagée. Et bien souvent elle laisse la place aux mauvais sentiments.
C’est pour cette raison qu’il faut être intelligent. Pour ne pas se laisser marcher sur les pieds, pour ne pas se faire rouler, pour ne pas servir de marche-pieds à ceux qui veulent monter sur le dos de leurs semblables...
On peut être bon sans être bête et se croire obligé de faire tout ce que veut l’autre.

484. Prékosion i ésui son fès avan kaka.

«Pran prékosion ton zoli santé»... ont dit Benoîte Boulard et son compère Maxime Lahope dans leur chanson : Madina... Pran prékosion pour nous, c’est protéger, prendre soin porter toute notre attention à...
Mais dans ce proverbe-la, il ne s’agit pas de la même précaution. Là c’est plutôt la qualité qu’ont certaines personnes et qui fait qu’elles savent prendre des mesures destinées à éviter un mal quelconque ; elles essayent de prévoir ce qui peut arriver plus tard et agissent en conséquence.
C’est une qualité assez diversement partagée. Ceux qui l’ont sont rarement pris en défaut : en période cyclonique ils font des réserves d’eau, de vivres, de bougies...
Mais comme en tout, point trop n’en faut. Ce n’est pas avant d’aller au cabinet d’aisance qu’on doit se torcher le derrière : c’est après ! Sinon ça ne sert à rien.

485. Prète larzan in kamarad, Sé perde ont larzan ek out kamarad.

Cela vous est-il déjà arrivé ? Le plus souvent, s’il s’agit d’un bon camarade, il ne tarde pas à vous rendre votre argent. C’est normal ! Vous lui avez rendu service, il ne veut donc pas être un ingrat vis à vis d’un ami. Il vous est reconnaissant et fait tout son possible pour que vous n’attendiez pas trop longtemps ? Peut-être avez-vous besoin de cet argent ?
Il peut aussi s’agir d’un camarade qui, a effectivement besoin d’argent à un moment donné mais pour qui le sentiment d’amitié passe après l’égoïsme.
Celui-là ne se demande pas si vous avez besoin de votre argent. Il se dit que vous pouvez attendre... Et s’il pouvait ne plus vous le rendre du tout ? Ça serait toujours ça de pris.    
Il fait traîner le remboursement, en espérant que l’oubli s’installera dans votre esprit. Il vous fuit. Il cherche des prétextes pour vous mettre en colère et vous amener à vous fâcher avec lui. Et vous perdez votre argent et votre camarade.
(À rapprocher de : Qui prête aux amis, perd double).
(En Latin on dit : Si vous redemandez l’argent que vous avez prêté, vous trouverez souvent que d’un ami, votre bonté vous a fait un ennemi).

486. Prèté sé la ruine.

Demandez donc à un bon ouvrier de vous prêter ses outils. Vous verrez !
Il va trouver toutes sortes de prétextes pour vous envoyer promener...
Ma scie ? Je l’ai passée à Antoine, il ne me l’a pas encore rendue !...
Ma scie ? Le manche s’est cassé, la dernière fois que je l’ai utilisée. Je n’ai pas encore remplacé le manche...
Ma scie ? Tu sais, les enfants l’ont utilisée et je n’arrive pas à mettre la main dessus...
Pourquoi cela ? C’est simple : son outil c’est un gagne-pain. Il faut que ce soit toujours en bon état, prêt à servir.
Mais voilà : à chaque fois qu’il prête son outil, quand on le lui rend, il y a toujours quelque chose qui ne va pas. Il est même arrivé qu’on ne lui rende pas du tout, son outil. Il a fallu qu’il y aille de sa poche, pour remplacer l’outil manquant.
Alors, il est normal que l’ouvrier ne veuille pas continuer à se ruiner pour faire plaisir aux autres.

487. Promès sé dèt.

Une dette est quelque chose que l’on doit absolument régler. Sinon, tout le monde est en droit de nous traiter de voleur. Oui, ne pas s’acquitter d’une dette, c’est voler, que l’on parle d’argent ou d’autres choses.
Le Réunionnais n’aime pas qu’on l’insulte, qu’on crie au voleur dans son dos... Il estime qu’on lui manque de respect, qu’on porte atteinte à son honneur. Il ne veut pas «gagner» de la honte.
Une promesse est un engagement que l’on prend, vis à vis de quelqu’un. Et pour le Réunionnais, un engagement est une affaire d’honneur, là encore ! (Je ne parle pas des engagements pris par les hommes politiques lors des campagnes électorales, bien sûr !).
Alors le Réunionnais considère que s’il a fait une promesse a quelqu’un, c’est comme s’il avait une dette envers lui. Il faut qu’il s’acquitte de sa dette, qu’il accomplisse sa promesse.
(Montherlant dit qu’il faut tenir même la promesse qu’on a faite à un chien).

488. Promié poul la kakayé li mèm la pond (zef pouri).

Ceux qui élèvent quelques volailles le savent : lorsqu’ils entendent une poule «kakayé», c’est qu’il y a un oeuf à ramasser. Seulement lorsqu’une poule commence à donner de la voix, généralement il y en a d’autres qui ne tardent pas à l’imiter ; un instant après, c’est un véritable concert : kot-kot-kodak !.... ko-kot-kodak !....
Pour savoir quelle poule a pondu l’oeuf il faut trouver laquelle s’est mise à kakayé la première.
On se sert de ce proverbe souvent, lorsqu’un mal-élevé lâche une vesse en société... Pour faire croire que ça ne vient pas de lui, il est le premier à se pincer le nez et à dire : Houn ! Houn ! Ça sent mauvais ici !.
Mais les autres, pas plus bêtes que lui, lui rétorquent : Si tu as senti l’odeur, le premier, c’est que ça vient de chez toi !.



R

489. Rant lo noir ek lo blan, sévé gri i soizi lo blan.

On dit, pour consoler l’homme dont l’âge commence à mûrir, que les femmes aiment bien les tempes grisonnantes. On ne lui dit pas qu’elles se détournent des cheveux blancs. Pour ne pas le décourager !...
Il y a des gens qui commencent à avoir des brins de cheveux blancs très tôt : cela doit être dû à une déficience en oligo-éléments ! Certains pensent que c’est héréditaire !... Mais en général, les cheveux blancs apparaissent avec la montée de l’âge. Notre chevelure est noire, ou rousse, ou châtaine ou encore blonde. Puis elle devient grise. Enfin elle blanchit. On ne voit pas de cheveux gris qui redeviennent noirs. Car entre le noir et le blanc, les cheveux gris choisissent le blanc ; ce n’est pas une question de racisme ! Non ! C’est tout simplement que jusqu’à présent, ont n’a pas trouvé le moyen de rajeunir. Du moins, naturellement !

490. Ravaze lo guèp, sé rode gro têt.

La saison des guêpes est arrivée : dans les grosses chaleurs de novembre à février, à l’heure où l’on a envie de faire la sieste plutôt qu’autre chose, c’est le moment d’aller à la chasse aux guêpes. Mais ne «tire» pas les nids de guêpes qui veut : si vous êtes débutant, faites bien attention !
Ne vous servez surtout pas de bombes d’insecticide, comme certains chasseurs professionnels le font de nos jours : vous tuez les guêpes et un jour il n’y en aura plus ; de plus vous empoisonnez ceux qui vont ensuite manger les larves... Non ! Le mieux est de vous préparer un bâton avec au bout, du chiffon bien serré, que vous allumez. Laissez flamber un moment puis éteignez. Vous avez, alors, le bout du bâton qui fume. Vous enfumez les guêpes qui s’envolent. Dès que le nid est libre, cassez la branche sur laquelle il est accroché et partez vite avec...
Si vous n’êtes pas assez rapide, vous risquez de vous faire terriblement piquer. C’est extrêmement douloureux.
Certaines personnes sont comme les guêpes : tranquilles dans leur coin, elles sont capables de vous faire beaucoup de mal si vous les attaquez.

491. Respèke sak la vi soley avan ou.

C’est ce que me disait toujours ma mère.
Voir le soleil, c’est naître. Ceux qui ont vu le soleil avant vous, ce sont donc ceux qui sont nés avant vous, qui sont plus âgés que vous.
Pour les gens de «lontan», plus quelqu’un était vieux et plus il devait avoir connu les choses de la vie ; plus il devait pouvoir distinguer le bon du mauvais, le mal du bien ; plus aussi il devait avoir vécu des expériences, tiré des leçons de ces expériences ; plus il devait avoir de la sagesse.
Cette sagesse, le vieux devait la transmettre aux plus Jeunes pour que leur vie soit plus facile.
Celle sagesse, il devait la donner à ceux qu’il estimait dignes de ses conseils...
C’est pourquoi ma mère voulait que je respecte ceux qui étaient les vieux afin qu’ils me transmettent leurs leçons de choses...
Il faut cependant que la Jeunesse vive aussi ses expériences pour en tirer ses propres leçons. Mais l’expérience des vieux est là, pour les aider sur le chemin de la connaissance.

492. Rode pa akoz margoz lé amer.

On aime ou on n’aime pas le margoz. Certains l’apprécient en bouillon, avec de la morue émiettée, ou encore en salade ; d’autres ne peuvent se faire à sa légère amertume... Mais ce n’est pas parce que vous trouvez le margoz amer qu’il faut que vous querelliez le cuisinier : Le plat de margoz est immangeable. C’est amer. Ce n’est pas normal ! Pourquoi ce margoz est-il amer ?
Le prétexte est trouvé pour ne pas manger la salade de margoz. Mais, au fond de vous même, vous savez que le cuisinier n’y est pour rien. C’est la Nature qui a voulu que le goût du margoz soit amer. Tout le temps que le margoz s’appellera margoz, il sera amer. N’en cherchons pas la cause. Cela dépasse notre intelligence.

493. Rode pa lo pou dan la tet la poin sevé.

Tik ! Tik ! Tik !... Les ongles de la mère font éclater le ventre des poux, presqu’en cadence. Mais plus elle en tue, plus il y en a, on dirait... Quelle saleté !
Tous les après-midi, à l’heure où le soleil darde ses rayons, au lieu de faire la sieste, la mère porte son petit banc sous le pied de mangue et là, tout en blaguant avec son amie, elle chasse les poux sur le crâne de son enfant.
Où trouve-t-elle ces poux ? Accrochés aux brins de cheveux !
Accrochés de toutes leurs pattes, les sales parasites !
Et bien sûr, si quelqu’un est chauve, il n’a pas de poux. Car où se cacheraient-ils ? Sans les cheveux auquels s’accrocher, les poux sont trop vulnérables. Il n’y a donc pas de poux sur le crâne d’un chauve.
Chercher des poux sur un crâne de chauve, c’est chercher des difficultés là, où il n’y en a pas. C’est chercher l’affrontement avec quelqu’un qui ne veut que la paix.
(On dit aussi : Rode pa la têt la mori).

494. Rode pa out lonbraz an plin midi.

Le matin, lorsque le soleil ouvre ses yeux, et projette ses premiers rayons, notre ombre s’allonge, pâle sur le sol. Il en est de même, le soir, à l’heure du coucher : plus le soleil est bas à l’horizon, plus est grande notre ombre...
Mais à midi, à l’heure où le soleil est le plus haut et le plus chaud, à l’heure où le soleil est juste au dessus de notre tête, notre ombre se fait toute petite.
Ça se passe comme si notre ombre, écrasée par le soleil et la chaleur, cherche à se mettre... à l’ombre. Elle court se cacher sous nos pieds.
Alors nous la cherchons devant nous, derrière nous : nous ne la trouvons plus. A midi, nous n’avons plus d’ombre.
Ne cherchons pas ce qui n’existe pas. Ne tentons pas de faire ce qui est impossible ou ce qui est inutile.

495. Rogré lé apré la mor

- Ah ! si j’avais su !
- Ah ! si j’avais écouté Un tel !
- Ah ! si je n’avais pas joué au connaisseur !
Oui, seulement maintenant c’est trop tard : le malheur est déjà arrivé !
Dans les cimetières il y a des tombes. Sur chaque tombe il y a une croix, plusieurs même, parfois. Il n’est pas rare aussi qu’il y ait des bouquets de fleurs artificielles avec une plaque dessus : Regrets éternels.
Qui d’entre nous ne regrette pas le départ définitif d’un membre de notre famille, d’un ami ? Qui ne regrette pas une personne qui a passé sa vie à faire du bien ?
Mais quand on regrette, ça veut dire qu’il est déjà trop tard ; que la personne regrettée a disparu...
Les regrets viennent toujours après la mort.
Avant de faire quelque chose, réfléchissons bien. Pesons le pour et le contre. Voyons les avantages et les inconvénients...

496. Romèd pou soval riskab tié bourik.

«Lontan» il n’y avait pas autant de maladies, dans notre pays, qu’aujourd’hui. Du moins c’est ce que l’on pourrait croire.
Mais lorsqu’une maladie se déclarait, elle faisait des dégâts, car si les gens étaient plus résistants, qu’aujourd’hui, naturellement, les conditions d’hygiène, elles étaient plutôt déplorables.
Alors quand quelqu’un tombait malade on lui administrait les remèdes dont on disposait, mais à des doses très fortes.
Aux animaux on donnait les mêmes remèdes, bien sûr, mais à plus fortes doses encore. De toutes façons il n’y avait pas de vétérinaires pour les soigner.
Ainsi ce que l’on donnait à un cheval faisant de la température, se donnait aussi à un âne. Les deux animaux n’étant pas de même constitution, le remède pour la maladie de l’un pouvait fort bien causer du mal à l’autre.
Ce qui est bon pour nous ne l’est pas forcément pour les autres.

497. Rotardatèr i res’atèr

Auparavant il n’y avait pas beaucoup d’autobus, ne parlons pas de voitures particulières !
Alors pour voyager, il y avait les charrettes à bœufs : une journée entière pour aller de St-Benoit à St-Denis.
Les plus aisés pouvaient faire appel à un taxi : il y en avait un ou deux au maximum par ville...
Sinon, il restait le train : un départ le matin, une arrivée le soir et c’était tout. Il y avait donc intérêt à ne pas rater le départ. Le train partait à l’heure et après le coup de sifflet fiout !, il n’était plus question de l’arrêter pour y monter. Et puis, certains jours, le lundi en particulier, le jour où tous les commerçants chinois allaient faire les affaires à St-Denis et s’affronter dans des parties animées de Majiang pai (mah-jong), il y avait beaucoup de voyageurs. Et les places étaient peu nombreuses.
Alors bien sûr, les derniers arrivés ne trouvaient pas de place.
Si nous voulons profiter de ce qu’il y a de bon dans la vie, dépêchons-nous, sinon les autres en profiterons pour nous.




S

498. Sakène i koné son kapab.

Tu me demandes de t’accompagner dans ta randonnée au Volcan. Je te réponds que je ne pourrai pas arriver là-haut. Alors tu me traites de paresseux, de bonhomme à la tripe en goni. etc. Mais ce que tu ne sais pas, c’est qu’il y a une quinzaine de jours de cela, j’ai subi une opération chirurgicale. Tu ne sais pas que jusqu’à présent c’est à peine si mes jambes arrivent à me porter. Tu ne sais pas que si je fais un gros effort, je risque de me peter des fils à l’intérieur du corps... Moi, je le sais. Encore heureux pour moi !
Eh oui, chacun devrait connaître ses capacités et ses limites, ses qualités et ses défauts. Chacun devrait avoir dans se tête comme un petit portrait ; une fiche signalétique, de lui même. Tant sur le plan physique que moral. Que d’erreurs on éviterait !

499. Sakène i san son mal, lo sien i san son qué.

Aujourd’hui j’ai mal aux dents, mais mal, alors ! Ma bouche enflée je me plains : Ayayay ! Mon Dieu ! Maman !
Tu vois ma bouche enflée et tu devines quelles douleurs atroces je suis entrain de supporter. Tu as bon cœur et tu compatis. Tu vas jusqu’à te plaindre et même geindre avec moi.
Tu me proposes un peu de tisane, une goutte de rhum, un cachet d’aspirine...
Et moi, je ne prends même pas la peine de t’adresser la parole tes phrases m’agacent, m’énervent.
Aujourd’hui, bien que je t’aime bien, je préférerais que tu me laisses tranquille... Non, tu ne peux pas m’aider, tu ne peux pas comprendre mon mal et le partager avec moi... Je veux être seul à souffrir.
Comme le chien ne peut partager sa queue avec nous, il est des choses qu’on ne peut partager avec les autres : la peine, la douleur, le malheur ce sont des choses personnelles... (On dit aussi : Sakène i koné son boubou).

500. Sak flèr son sézon.

Vrai ou faux ? Aujourd’hui avec les techniques nouvelles, on arrive à produire des fruits hors saisons. Mais les fleurs hormo-nées sont pour les Réunionnais, des fleurs forcées... En principe la saison des fleurs de mangues n’est pas la saison des fleurs de goyavié, celle des fleurs de cannes n’est pas celle des fleurs de l’avocatier.
Et puis, nous pouvons dire qu’une fleur ne dure pas l’éternité : la pluie, le vent l’aident à disparaître plus vite encore que normalement. De toutes façons il faut que la fleur meure pour laisser la place au fruit, sinon nous n’aurions jamais de goyaves, de letchis, de longanis, ni de coeurs de bœuf...
Et le fruit lui-même devra disparaître pour laisser place aux graines et celles-ci donneront à leur tour de beaux arbres...
Cela veut dire que rien n’est appelé à durer sur cette terre. Tout passe, tout disparaît... pour réapparaître et continuer sous d’autres formes. Pour que la vie se perpétue. Il faut accepter cette idée : nous ne sommes que de passage.
Aujourd’hui nous sommes en pleine forme. Demain nous serons peut-être malades. Aujourd’hui nous sommes forts ; peut être serons-nous «fay-fay» demain...
Chaque fleur dure sa saison. Qu’elle en profite ! Qu’elle n’en abuse pas !

501. Sak i anserve long’-vi i agarde po dovan li

Ma génération disait longue-vue. Aujourd’hui on préfère le mot jumelles.
C’est un objet dont on se sert pour regarder ce qui est éloigné grâce aux jumelles qui ont le pouvoir de grossir les choses, on a l’impression de porter alors les yeux sur des choses proches de nous.
Seulement lorsque vous regardez dans les jumelles, les yeux braqués sur un objet éloigné, il ne vous est pas possible de vous rendre compte de ce qui se passe juste devant vous. En tous cas il ne vous viendrait pas à l’idée de diriger vos jumelles sur ce qui se trouve à vos pieds... Et pourtant, il se passe là, des choses, peut-être.
Ce proverbe veut nous dire que ceux qui regardent trop loin en avant oublient ce qui se déroule à côté d’eux. Celui qui vit dans le futur, néglige le présent. Celui qui a trop d’ambition ne tient plus compte des petits détails de tous les jours.
Nous ajouterons que, parmi nous il est certaines personnes qui savent tout en ce qui concerne l’extérieur, qui s’intéressent à tout ce qui arrive en Europe, en Amérique... Mais qui ferment les yeux sur ce qui se passe dans leur propre petit pays, devant leur propre porte...

502. Sak i bate kart i tarde pa pou bate la min.

«Bate la min», c’est bien sûr comme en Français applaudir.
Mais en créole il s’y ajoute une petite nuance. Ainsi lorsqu’on dit à quelqu’un : «wa ogarde, wa bate la min !» c’est pour lui faire sentir qu’il sera frustré de quelque chose. Tu regarderas les autres faire, mais toi, tu ne feras rien !
«Bate kart» ici c’est tout simplement Jouer aux cartes, pour de l’argent s’entend.
Celui qui joue pour de l’argent se fait souvent plumer, surtout s’il n’est qu’un amateur face à des professionnels : on a vu ainsi beaucoup de vieux, venant de toucher leurs allocations, tomber dans les pièges des joueurs de carte noire, carte rouge... Les pauvres y laissaient leurs pensions.
Après, il ne leur restait plus qu’à pleurer. Trop tard !

503. Sak i bate lo bèr i lis lo doi.

Pendant les deux dernières guerres mondiales, il n’était pas rare que nos familles fassent leur beurre elles-mêmes. Elles ne pouvaient pas, alors, compter sur l’arrivée du beurre de l’extérieur. Et comme à la campagne on élevait encore des vaches, eh bien, lorsqu’il y avait du lait, on en profitait pour ramasser la crème.
Vous faites bouillir votre lait ; vous le laisser refroidir ; vous pêche/ la crème qui flotte que vous mettez dans un bol. Au bout d’une semaine de ramassage, vous versez le tout dans une bouteille et vous y ajoutez un peu d’eau.
Vous secouez fortement. Au bout d’un certain temps la crème se transforme en beurre, flottant à la surface en l’eau. Vous versez alors le beurre dans un bol et jetez l’eau qui reste.
Vous prenez une fourchette et sous un robinet vous battez le beurre pour en sortir les dernières gouttes d’eau. Il ne reste plus qu’à y ajouter un peu de sel, à votre convenance...
Inutile de vous dire que lorsque vous battez le beurre, il y en a toujours un peu qui vous saute sur les doigts. Vous ne le jetez pas, bien sûr. Vous vous léchez les doigts. Et personne ne vous en blâme.
Dans la vie de tous les jours, c’est pareil. Celui-ci profite de son poste de responsabilité pour en tirer avantage. Celui-là jouit encore de privilèges qu’on croyait abolis depuis bel âge et beau temps.

504. Sak i bate si son lestoma promié pou mor gra.

Notons que «lestoma» créole n’a rien a voir avec l’estomac français. Notre «lestoma» c’est en fait notre poitrine. Battre sur son lestoma c’est, au propre se donner des coups de poing sur la poitrine, au figuré se proclamer le plus fort, le meilleur et provoquer les autres...
Un peu ce que fait le gorille qui a vaincu son concurrent mâle. Ou ce que fait Tarzan en poussant son fameux cri... Et «mor gra», qu’est-ce que c’est ? Ce n’est pas tout à fait mourir gras, c’est à dire mourir de graisse... Non ! C’est mourir sans avoir été malade, sans avoir maigri c’est mourir... en bonne santé, si l’on peut dire !
Et cela peut arriver lorsque la mort est subite et vient, provoquée par un accident. Cet accident pouvant être un coup de sabre, une balle de fusil ou un coup de poing extrêmement violent...
Celui qui se frappe la poitrine peut effectivement provoquer l’agacement des autres, leur colère. Et avec la colère tout peut arriver.

505.  Sak i bate tanbour, la pa li ki danse.

Le tambour était vraiment un instrument de musique très utilisé dans le temps «lontan».
Lorsque le garde-champêtre avait un avis à lire à la population, il battait du tambour pour appeler tout le monde à l’écouter... Le samedi soir, lorsque les jeunes gens ressentaient le besoin de se défouler, on frappait sur les peaux de cabris pour organiser des séances de «moring»... Lors des services malbar le tambour est un des instruments les plus importants... Et le premier janvier comment le zako aurait-il fait pour danser s’il n’y avait pas eu de tambours   ?...  Dieng,  dieng,  kadieng...  tienbo  mon  la ké... Dieng, dieng, kadieng... Tansion va sapé... et puis le rythme change et le tambour dit : Doum toupak, doum toupak... doum, doum, doum toupak...
Seulement ce n’est pas le batteur de ce tambour-là qui se casse les reins pour ramasser les pièces de monnaie, déposées par terre, avec la bouche ; ce n’est pas lui qui se fait brûler les pieds par l’asphalte surchauffé... Ce n’est pas lui qui danse.
Il y a des gens qui sont habiles pour nous pousser dans le «malizé». Mais lorsque les affaires se gâtent ils ne nous apportent pas assistance.

506. Sak i done la rou i rale pa sarèt.

En ce temps-là on se servait beaucoup de la charrette car les camions étaient très rares. On se servait de la charrette pour transporter les marchandises, les cannes, les animaux... Le propriétaire d’une charrette était déjà un homme vivant dans une certaine aisance... Il arrivait même qu’il eût à sa disposition un employé, un manoeuvre, pour le seconder dans son entreprise de transport.
Le propriétaire se contentait alors de conduire l’attelage, debout à l’avant de la charrette, le fouet à la main... Yako !Hi !.... Yako ! Lorsque, par malheur, la charrette s’embourbait ou que les roues restaient accrochées entre des têtes de roches, c’était évidemment au manoeuvre de pousser la charrette pour la sortir de la mauvaise situation...
Le patron-charretier, lui, pendant ce temps-là, restait en haut, avec son «Sabouk». De temps en temps il faisait claquer ce dernier pour encourager les bêtes et le manoeuvre. Yako ! Hi !... Yako ! Hi !... Mais il n’était pas question qu’il se mette lui aussi. à pousser la charrette...
Celui qui nous met dans des situations délicates ne se retrouve pas toujours à nos côtés au moment voulu.

507. Sak i fé lanmsim i bate pa tanbour.

“Lanmsim !” Voilà quelque chose que bientôt, peu d’entre nous, connnaîtront encore !
Jadis lorsque mon grand-père se mettait à moudre du maïs à l’aide de son moulin de pierre, il en retirait : du maïs cassé, du maïs fin, du maïs soso, du son et du lanmsim...
En fait le lanmsim c’était de la farine de maïs.
Avec ce lanmsim ma grand-mère faisait un gâteau... Alors, là...
J’en ai encore l’eau à la bouche ! Quelle finesse ! Quel parfum !... C’était un moment de grande joie.
Aussi,  lorsque  ma  grand-mère  préparait  son  gâteau,  elle n’envoyait pas d’invitation a tous les gens des environs. Car, il n’y en aurait pas eu assez d’un gâteau bien sûr pour régaler tout le monde, mais surtout parce que ce gâteau, elle le réservait à ses petits-enfants chéris, qui, seuls, avaient la bouche suffisamment fine pour apprécier une telle pâtisserie.
Même si l’entraide jouait à fond jadis, il n’en restait pas moins que, celui qui faisait du lanmsim ne battait pas le tambour.

508. Sak i fé son li bien i dor bien.

Pour nous, Réunionnais, faire notre lit c’est mettre un drap sur notre matelas et par là dessus une couverture de laine, ou encore un beau tapis-mendiant... pour le «fion». C’est simple. Il n’en est pas moins vrai que dans un lit bien fait, on a l’impression de dormir mieux : c’est frais, ça invite au repos.
Ce proverbe veut nous faire sentir que nous sommes responsables de ce qui nous arrive : si nous faisons notre lit bien, nous dormirons bien.
C’est la même chose pour un ouvrier : s’il entretient bien ses outils il travaillera bien. Si le coupeur de cannes repasse bien son sabre, il se fatiguera moins. En revanche, si nous nous désintéressons de tout, nous pouvons nous attendre à des désagréments. Notre avenir est entre nos mains : c’est à nous de le préparer du mieux possible.

509. Sak i koné rouvèr la bous la pa bezoin rouvèr la min.

Qui est-ce qui a écrit : l’art d’être grand-père ? Ah ! Oui, je m’en souviens.
Mais qui écrira l’art d’être père ?
L’Éducation d’un enfant : voilà l’Art !
L’histoire des doctrines pédagogiques remplirait des livres et des livres, tant le problème de l’élevage et de l’Education des enfants a passionné le monde.
Les conceptions de l’Éducation ont varié d’un pédagogue à l’autre et d’une société à l’autre.
Faut-il dans la méthode d’éducation faire appel à la discipline, à la contrainte ? Faut-il laisser une large part au jeu ? Quel est le rôle de l’intuition ? De la réalité ? Des intérêts !
Éducation attrayante ou Éducation par châtiments ? La plupart des grands pédagogues ont penché pour une pédagogie faisant plus appel à l’intérêt pour l’étude qu’à des punitions corporelles ou morales.
C’est vrai qu’une bonne explication peut éviter le recours aux Châtiments.

510. Sak i plante in grin maï na lespoir ramas’ in zépi.

Je ne sais pas si vous avez déjà planté quoi que ce soit... Un grain de haricot, un morceau de bois de manioc, un nœud de canne... C’est un plaisir, au bout de quelques jours, de voir un petit germe, pointer la tête sur le monde extérieur... Après ça, c’est une question de temps et voilà bientôt des haricots tendres à cueillir, où des têtes de maïs à casser ou encore du bon manioc à arracher.
C’est un plaisir encore plus grand, que de manger ce que vous avez planté : on dirait que c’est meilleur que les produits achetés dans les grandes surfaces. Evidemment, plus vous avez planté et plus vous aurez à manger. Celui qui sème espère récolter et c’est normal.
Dans la vie, il est rare que l’on fasse quelque chose sans espoir d’en retirer un bénéfice, une satisfaction... Si nous donnons quelque chose à quelqu’un il est en droit de se demander si nous n’attendons pas de lui, qu’il nous donne en retour quelque chose de plus de valeur...
Ce n’est pas vrai tout le temps. Heureusement !

511. Sak i ramas’ mantèr i sar an anfèr.

L’enfer, existe-t-il, ou non ? Ne comptez pas sur moi pour répondre à une telle question, je vous le dis en vérité... Parce que je ne le sais pas.
Ce que je sais c’est ce que l’on m’a dit quand j’étais petit : en enfer, il y aurait du feu qui brûle les âmes des mauvaises personnes ; en enfer, il a aurait le diable qui pique les fesses des méchants à coups de sagaie ; en enfer, les damnés feraient pitié, pleureraient et demanderaient grâce...
Voilà ce que je sais. Alors bien sûr, lorsqu’on me disait que j’irais en enfer si... j’en avais une frousse bleue et des sueurs froides jusqu’au bas du dos. «Ramas pa mantèr, sinonsa toué valé an anfèr !».
Inutile de vous dire que j’ai toujours été partisan de la vérité... autant que faire se pouvait.
Reconnaissons que nos gramoun n’avaient pas tellement tort de nous faire autant peur. Car lorsqu’on commence à mentir, on ouvre la porte à quantité d’autres défauts, à quantité d’autres vices.
Cela s’entasse. Cela prolifère. Ça s’arrête où ? En enfer, sans doute.

512. Sak i ri vandrodi i plère dimans.

Je ne saurais vous dire si cela est exact ou pas. Je ne suis même pas sûr, de toutes façons, que voilà un proverbe que nos ancêtres auront eu loisir de mettre en pratique, car, à mon avis, sans remonter au temps de l’esclavage où les rires devaient être aussi rares que des cornes de lapin, nos grands-pères ne devaient pas avoir souvent l’occasion de rire le vendredi. C’est surtout le samedi qui était un jour «gayar» avec la paye qui tombait, le soir, dans la cour du «tabisman» et puis, avec la petite mesure de rhum qui apparaissait sur le comptoir de la boutique du chinois...
Oui, c’était plutôt le samedi qu’ils devaient rire, nos vieux. Mais il ne faut pas oublier que notre petit pays, dans sa grande majorité, est de religion catholique. Alors c’était peut-être là, un moyen de rappeler aux gens qu’il fallait être triste ce jour-là car le Christ est mort un vendredi...
De toutes façons, si nous avons de quoi rire, nous amuser, prendre du bon temps, ne consommons pas tout notre rire en un seul jour. Comme ça lorsque viendra le moment de pleurer, nous penserons au reste de notre rire et notre dimanche sera moins triste.
Rions un petit peu tous les jours si cela nous est permis. Rien de tel pour la santé.

513. Sak i rode, i trouve.

Il arrive qu’on trouve quelque chose sans qu’on ait eu à chercher : le hasard nous a peut-être déjà mis devant les yeux un billet que quelqu’un avait perdu... Vous êtes allé faire un petit besoin dans un champ de cannes et vous êtes tombé sur un pied de goyaves «chargé à mort»... Mais c’est plutôt rare.
En général si on veut trouver quelque chose, il faut chercher. Et le plus souvent il faut chercher longtemps, partout ; On est même parfois obligé de demander l’aide d’autres personnes...
On cherche... On cherche... Et à la fin on se rend compte que l’objet recherché n’était pas bien loin, là, juste devant nos yeux...
Dans ce proverbe II s’agit plutôt de la recherche d’ennuis. Il y a des gens comme ça qui ont des comportements tels que l’on peut dire qu’ils se créent des ennuis eux mêmes. Ils vont au devant des difficultés.
Nos «gramoun» nous disent que si nous provoquons le mauvais sort, nous trouverons le malheur sur notre route. Si nous provoquons des bagarres nous aurons un «gro kor». (Variante : malèr la rante nout kaz, anou mèm la invité).

514. Sak i vand la bezoin in zié, sak i asète la bezoin dé zié.

Celui qui vend a au moins, besoin d’un oeil ! Pourquoi ? C’est simple ! Les voleurs ne sont pas une race en voie d’extinction. Le vendeur a beaucoup d’articles dans sa boutique et s’il y a plusieurs clients à la fois il est obligé d’avoir l’oeil à tout. Si cela est possible, il vaut mieux qu’il s’adjoigne les services d’un employé ou d’un membre de sa famille.
Celui qui achète, lui, il a encore plus besoin de ses yeux. Pourquoi ? Eh bien, c’est simple aussi : lorsque vous achetez quelque chose, il ne faut pas que vous vous fassiez rouler, parce qu’après c’est trop tard : acheté c’est acheté !
Alors avant de payer pour un objet, regardez-le bien sous tous les angles. Aidez vos yeux de vos mains même, de votre nez, de votre langue, de vos oreilles... Car le vendeur peut ne pas être honnête.
(À rapprocher de : Un oeil suffit au marchand ; cent yeux ne suffisent pas à l’acheteur).

515. Sak i vé, i pé.

Dans les années 60, le Réunionnais qui s’établissait en France se retrouvait dans un milieu vraiment différent de celui de son île. À tous points de vue et particulièrement sur le plan de la nourriture.
J’ai connu un homme qui, installé à Paris, ne pouvait se résoudre à manger «zorey» et voulait absolument retrouver la cuisine créole. Le premier problème, c’est qu’il... ne savait pas cuisiner. Le second, c’est que les produits Réunionnais manquaient... Mais notre homme était doué d’une grande volonté. Il commença par aller manger une ou deux fois dans un restaurant Réunionnais, question de glaner quelques renseignements sur les moyens de se fournir en riz, grains secs... Puis il se mit à faire des essais, peu concluants au début, mais qui s’améliorèrent très vite. Il apprit ainsi à cuire le riz en grains, à roussir les haricots...
Il se mit en quête de fournitures plus importantes et découvrit les saucisses de ménage, les queues de porc salées, les poissons daurades, les poulets fermiers élevés aux grains... Aujourd’hui cet homme a fini par ouvrir son propre restaurant de cuisine Réunionnaise à Paris.
Tout est possible, ou presque, si on a la volonté d’aboutir.

516. Sak i voi pa an 100 an i voi an 1 zour.

La vie est longue, longue même ! Il faut nous en convaincre. Il est cependant des gens qui se découragent vite. Ils attendent quelque chose qui n’arrive pas et, hop, ils abandonnent tout espoir. Il ne faut pas agir ainsi, parfois c’est après qu’on a baissé les bras que notre souhait se réalise.
C’est un peu ce que ce proverbe veut nous donner à comprendre. Ce qui ne s’est pas passé en 100 ans, peut très bien arriver en un jour.
Il semble aussi vouloir nous dire que la vie change et parfois très vite.
Hier il fallait une journée en charrette pour aller de St-Benoit à St-Denis. Aujourd’hui dans le même temps l’avion nous dépose à Paris...
Longtemps, notre île est restée avec son rythme de vie «san présé» et puis tout d’un coup la voilà trépidante et essoufflée... Longtemps, nous avons gardé notre cuisine Réunionnaise et puis tout d’un coup aujourd’hui nous mettons les pieds dans un fast food.
Tout change ! Si vite ! Plus rien ne doit nous étonner.
(En Haïti on dit : Sa ou pa oué nan santan oua oué-1’ nan you jou’).

517. Sak i zize i pès’

Le Juge, vous connaissez ? Il vaut mieux, si vous le pouvez avoir affaire avec cet homme-là, le moins possible. Je veux dire, il vaut mieux éviter d’être traîné devant lui.
Mais il faut reconnaître que cet homme-là est bien utile : tout le monde n’est pas toujours raisonnable et parfois on a besoin de faire reconnaître ses droits. On fait donc appel au juge !
Seulement un juge est un juge ! C’est un métier ! Dont l’exercice nécessite au préalable de longues études de la loi. N’importe qui n’est donc pas apte à prendre la place du juge. Et cependant, que voyons-nous ? Qu’entendons-nous bien souvent ? Il n’est pas rare que tel «dalon» s’adjuge le rôle du Juge dans de petites affaires de tous les jours. On décide de ce qui est bien, de ce qui est mal. On dit qui a tort, qui a raison. On condamne. Sans s’embarrasser de scrupules...
Évitons de porter des jugements sur les uns et sur les autres. Surtout lorsque nos informations sont incomplètes.

518. Sak kabri nana son band.

Le cabri est un animal qui cultive l’instinct grégaire. Si vous avez un petit troupeau de cabris il suffit que vous conduisiez le chef, le patriarche du groupe, pour que tous les autres suivent, sans que vous ayez à vous en occuper. Une fois que vous avez attaché le chef quelque part, ne vous tracassez plus : les autres cabris brouteront tout autour sans s’éloigner. Il n’y en a pas un pour «sove-maron» et aller se mêler au troupeau du voisin, un kilomètre plus loin... non, non ! Ce soir à votre retour, vous retrouverez toute la petite famille sur le même terrain... Sauf, bien sûr, si, entre-temps, des hommes à la main longue sont passés par là.
Nous aussi, nous sommes comme les cabris. Nous fréquentons notre monde, nos camarades, nos amis, notre bande. Lorsque nous sommes avec des gens que nous n’avons pas l’habitude de fréquenter nous ne nous sentons pas à l’aise...

519. Sak la boire do lo la rivièr dé marsouin la pi pou kite lo koin.

Vous l’avez déjà compris : c’est un proverbe né à St-Benoit. Nous reconnaissons, nous les Bénédictins être quelque peu chauvins : pour nous, St-Benoît c’est le nombril du monde entier, c’est le centre de l’univers.
Il y en a même un parmi nous, qui a imaginé de dire dans une chanson combien il aime sa ville : Sin Benoi nana lontan mi ème aou !...
Alors il est normal que nous trouvions que tout le monde, comme nous, doit aimer St-Benoît.
En outre, la rivière des Marsouins, est une des plus belles rivières de l’île. L’eau en est si claire, si abondante, si bonne à boire !...
Nous en concluons, que tout étranger débarquant sur le territoire de la commune et goûtant à l’eau de notre rivière, ne peut plus quitter le coin. C’est comme une deuxième naissance pour la personne en question.
C’est encore plus vrai si l’étranger succombe aux charmes des belles bénédictines.
(Celui qui a baigné son corps dans l’eau du Gange, reviendra sur les bords du fleuve pour y mourir) (Inde).

520. Sak la koni la maladi, pi bezoin doktèr pou li.

J’ai un ami dont je peux dire qu’il a vécu avec la maladie. Il a connu toutes les maladies infantiles ou presque. Ça s’est calmé au cours de son adolescence et il est devenu un beau jeune homme normalement constitué.
Mais dès que l’âge adulte est arrivé, mon ami s’est retrouvé en butte à toutes sortes d’attaques microbiennes et au mauvais fonctionnement de tous ses organes vitaux.
Il a eu à faire face, en vrac, à la tuberculose, à un ictère, au diabète, à de l’hypertension artérielle... Sans parler des maladies normales : grippe, rhumatisme, sinusite...
Et en outre, il a eu à faire face plusieurs fois à la même maladie. Cela fait que, fatigué de s’adresser aux médecins, fatigué de séjourner dans les hôpitaux, à la fin il devenait son propre médecin. Il savait pour telle ou telle maladie quelle médecine prendre. Il avait appris aussi, grâce aux conseils de son environnement, à se soigner avec les simples.
À force d’être confronté aux duretés de la vie, on s’endurcit.

521. Sak lé mor lé bien mor

Cela ne veut pas dire qu’il faut que nous oubliions tous nos parents qui reposent au cimetière.
Non ! Bien au contraire ! Nous, Réunionnais, nous vénérons et nous honorons nos morts. Nous entretenons leurs tombes, nous leur rendons visite de temps à autre, profitant de l’occasion pour dire deux mots de prière pour le repos de leurs âmes. Le premier novembre le plus pauvre d’entre nous se décarcassera pour aller porter ne serait-ce que deux «margrit fol» sur la tombe de ses parents défunts... Mais notre sang d’Afrique, notre ascendance Malgache, nous disent aussi que ceux qui sont morts sont délivrés des tracas terrestres, et que là où ils sont, ils sont bien. Il ne faut donc pas pleurer pour eux : au contraire nous devons nous réjouir de leur bonheur là-haut.
C’est pour cette raison que lors de nos veillées mortuaires, il y en a qui pleurent et puis il y en a qui jouent aux cartes, racontent des histoires et rient aux éclats...
Ce proverbe veut sans doute aussi nous dire : il n’est pas bon de faire se relever des affaires mortes. Cela ranime la haine. Il vaut mieux laisser les sentiments de revanche s’étouffer sous les cendres de la paix.

522. Sak lo kèr i san pa lo zié i voi pa.

Vous avez des gens qui passent à côté de la misère, à côté des enfants qui ont faim, à côté de leurs semblables fouillant dans les poubelles sans que l’odeur nauséabonde du «malizé-viv» ne leur soulève le coeur. Ça ne les empêche pas de bien manger, de bien boire et de rire à gorge déployée avec leurs amis l’instant d’après...
Vous en avez d’autres - ce sont surtout des politiciens - qui n’arrêtent pas de parler de la misère en faisant semblant d’avoir mal au cœur, mais qui au fond d’eux-mêmes ne ressentent absolument rien : leurs paroles semblent passer sans laisser de trace, comme la goutte d’eau sur la feuille de sonz.
Les yeux de ces gens-là, peuvent se poser sur le spectacle de la misère, sans pour autant la voir, sans pour autant la comprendre. Et c’est naturel. Parce que, eux, n’ont jamais été dans le cas. Eux n’ont jamais connu la misère ; de la chose même, ils n’ont aucune connaissance Leur cœur ne ressent rien. Et leurs yeux ne voient rien.

523. Sak lo zié i voi pa lo kèr i san pa.

Une supposition toute gratuite : vous aimez votre femme et vous savez qu’elle aussi elle est prête à mourir pour vous... Ça peut arriver, non ?
Seulement, voilà. Quand vous avez le dos tourné, votre dame sent des frissons lui parcourir l’échiné lorsqu’elle voit monsieur Untel passer dans la rue... C’est tout ! Ça ne va pas plus loin ! Quand vous rentrez chez vous, ce que la dame vient d’éprouver n’est pas inscrit sur sur front et pour cette femme qui porte votre nom, vous avez toujours le cœur débordant de sentiments «miélé»... Il en est de même pour l’homme. Si votre mari, madame, a fait un clin d’oeil coquin à une jeune demoiselle dans la rue, vous ne le devinez pas en voyant son large et éblouissant sourire. Et vos sentiments pour l’être adoré seront toujours des boutons d’amour. Tout ça parce que ce que l’oeil ne voit pas, le cœur ne le ressent pas non plus.
(En Espagnol on dit : Si les yeux ne voient pas, le cœur ne se fend pas).

524. Sak na toupé i pé tout ek in pé.

Le «toupé» créole est à mon avis plus fort que le toupet : ce n’est pas seulement de l’audace, de l’aplomb ou de l’assurance. C’est tout cela un peu à l’excès avec une dose d’inconscience mêlée à de l’insolence.
Bref ! N’a pas du toupé qui veut. Cela fait partie de notre capital génétique.
J’ai  connu un  garçon à l’époque qui  en  avait à revendre. Aujourd’hui c’est un élu de notre île : il est maire d’une commune de l’Est et continue à oser beaucoup de choses. Qui sait où son toupé le mènera ?
Si nous n’avons pas un tempérament de fonceur, sachons avoir un peu de toupé peut nous aider à avancer vers la réussite dans nos projets.

525. Sak sousout’ i di pa lo vant’ i di.

Dans le domaine du sexe, la langue créole est riche. Le sexe de la femme porte de nombreux noms : sousout, taba, bisik, tapounang, languèt, totos, sounouk, moulin larzan, chichi-net...
Jadis c’était le déshonneur pour toute la famille lorsqu’une jeune fille se faisait engrosser par quelqu’un sans être mariée. Cela n’était pas admis par la société.
Alors, bien sûr, dans le meilleur des cas, la famille essayait de cacher le fait aux voisins en empêchant la fille de se montrer. Il n’était pas question bien sûr d’aller dire partout que Unetelle avait attrapé un ventre...
Mais on avait beau le cacher, il se trouvait toujours quelqu’un pour apercevoir un jour la jeune fille... et son ventre arrondi... C’en était fait du secret. Tout le village apprenait le malheur... Aujourd’hui cela ne se cache plus et c’est peut-être tant mieux !

526. Sak soz nana son l’an.

Je me souviens. C’était un jour, dans une colonie de vacances... L’équipe d’encadrement avait décidé pour briser la monotonie de l’emploi du temps et pour mettre l’ambiance, d’organiser une journée à l’envers.
À sept heures du matin, au lieu de prendre son petit déjeuner, les enfants eurent à avaler un potage et les plats du dîner ; aux environs de dix heures tout le monde s’est assis sous les arbres pour prendre un verre de lait et manger du pain avec une «kote» de chocolat : c’était le goûter. Quand midi a sonné, il a fallu se mettre à table à nouveau...
Inutile de vous dire que les estomacs avaient de la peine à prendre le nouveau rythme... Toute la journée ce fut une belle pagaille et les activités en souffrirent. Quel désordre !
Plus jamais nous n’avons recommencé l’expérience !
C’est vrai ! Il y a une heure pour chaque chose et chaque chose doit venir à son heure. D’ailleurs n’avez-vous pas remarqué qu’une fois passée l’heure du repas, vous n’avez plus faim ?
(On dit aussi : Avan l’èr la pa l’èr. Apre l’èr la pil’èr).

527. Salté la mer la dépozé li mèm pou artiré.

La rivière est en crue. Elle a entraîné toutes sortes de saletés et même des arbres entiers. Elle a jeté tout ça à la mer... Elle a sali la mer.
Mais la mer aime à être propre. Sans trop tarder, elle rejette toutes les saletés sur les galets, sur le sable. À l’époque, les gens avec leurs enfants, profitaient de ces moments-là pour se rendre au bord de mer et aller chercher des fagots de bois. Ils avaient le choix, tant les branches d’arbres jonchant le rivage étaient nombreuses... Ils laissaient en place les «zang-zang» de peu d’utilité.
S’ils revenaient le lendemain chercher ces brindilles, ils ne les retrouvaient plus. Pourquoi ?
Parce que dans la nuit, la mer après une marée haute, était redescendue entraînant tout avec elle. La mer dépose, la mer retire...
C’est pareil pour un Joueur de cartes par exemple : Aujourd’hui Antonien à gagné une bonne monnaie en jouant à devant-derrière. Il se dit que demain il gagnera encore. Le lendemain c’est son adversaire qui le plume. Ce que le Jeu lui avait apporté, le jeu l’a repris.

528. Sant an péi Bourbon i manze maniok ek la po mèm, don ?

Il y a longtemps, longtemps de cela, notre petit pays s’appelait Bourbon. Tout le monde sait que l’histoire de ce petit pays a été entachée par l’esclavage.
C’est du temps de l’esclavage que le manioc fut introduit à La Réunion par le Grand Chef Blanc La Bourdonnais.
Pourquoi ? Tout simplement pour nourrir les Cafres. On s’était dit que ces Africains-là, étaient habitués à manger des racines, patates, kanbar et autres sonz... et que la culture du manioc ne revenait pas cher. Alors on avait décidé de donner du manioc aux Cafres.
Mais voilà nos ancêtres ne connaissaient pas le manioc, cette plante d’Amérique. Les blancs furent donc obligés de leur apprendre à cuire le manioc après l’avoir pelé. Beaucoup d’esclaves oubliaient d’enlever la peau du manioc avant de le mettre dans la marmite.
C’était alors l’occasion de se moquer de ses frères : Oté, sant an péi Bourbon, i manze maniok ek la po nèm, don ?
C’était un moyen de montrer qu’on suivait l’évolution apportée par le Bon Blanc.

529. Santé ton konte, domin ton fèt.

Lorsqu’arrive la fête de quelqu’un de proche, on lui fait un petit cadeau, on lui paye quelque chose à boire ou encore on lui fait un compliment. Il est content.
C’est sa fête et il lui est alors permis de faire un peu le fou. Ce jour-là, on évite de lui causer de la peine : il ne faut pas le vexer, lui faire un affront... Au contraire ! Nous faisons semblant de croire tout ce qu’il raconte... Mais dans notre for intérieur nous nous disons : Vas-y mon vieux ! Chante ton conte ! Ce qui se traduit par : vas-y mon vieux ! Aujourd’hui tu peux mentir autant que tu veux. Nous ne te contredirons pas... mais ne nous prends pas pour plus imbéciles que toi. Si nous faisons semblant de gober toutes tes fabulations, c’est parce que aujourd’hui c’est ta fête !
Voilà une attitude qui, pour n’être pas très franche peut-être, n’en est pas moins conciliante. En tous cas cela vaut mieux que de rabrouer les gens pour un oui et pour un non.

530. Sé dan la pas’ ou voi out vré zami.

Connaissez-vous la passe de l’Ermitage à St-Gilles ? Un endroit dangereux, responsable de plusieurs drames. Quand bien même vous seriez bon nageur, méfiez-vous ! Si vous vous y laissez entraîner, alors que vous êtes un peu fatigué, vous risquez d’y laisser votre peau. Parce que le courant y est fort et tire vers la haute mer... ou vous attendent requins et autres bestioles affamées... La mort !
Si vous tombez donc, dans la passe de l’Ermitage, dites une prière... à moins que... À moins que quelqu’un ne saute dans le courant et ne tente de vous sauver. Mais pour que quelqu’un fasse cela, il faut qu’il soit très courageux, téméraire même. Ou bien qu’il aime son prochain plus que lui même. Qu’il vous aime !
Car sa vie, il la Joue, là, lui aussi... pour sauver la vôtre. C’est un vrai ami. Et c’est dans de tels moments que nous voyons les vrais amis à nos côtés.
(On dit aussi : Se dan linpas’ vi voi out vré zami).

531. Semin lé long’, la vi lé long’.

Supposons que vous participiez à une course longue de plusieurs dizaines de kilomètres.
Supposons que les organisateurs de la course n’imposent aucun itinéraire... Eh bien, si vous connaissez un peu le territoire et si vous savez vous débrouiller, vous coupez par les sentiers et vous voilà en tête de la course. Seulement, supposons que le sentier que vous utilisez là, traverse un champ de manioc. Supposons que le propriétaire du champ, fatigué de voir ses maniocs volés, ait mis des pièges dans son champ. Ou supposons que le dit sentier longe des remparts et soit glissant comme du limon...
Vous risquez de regretter d’avoir emprunté ce sentier. Un accident est si vite arrivé. Et le chemin qui devait vous mener à la victoire peut vous conduire aux «3 baro».
Il vaut mieux aller lentement, mais sûrement. Il n’est pas toujours nécessaire de vouloir passer devant les autres.

532. Serman lé parey do zef : la poin rien lé pli frazil.

C’est vrai qu’un œuf est fragile. Avec la porcelaine, la coquille, de l’oeuf est un des archétypes de la fragilité. Le plus embêtant avec l’oeuf, c’est que la moindre fêlure lui est fatale : de l’air pénètre à l’intérieur et l’oeuf se gâte. Ne parlons pas de l’œuf qui tombe par terre : il est irrécupérable, si ce n’est par des animaux. Et le serment ? Pourquoi serait-il fragile ? Un serment peut-être positif (un serment de fidélité, par exemple) ou négatif (le serment de ne plus boire, de ne plus fumer...).
Qu’il soit positif ou négatif, il est toujours soumis à des sollicitations contraires à chaque instant...
Ceux qui ont Juré fidélité sont tentés par des attraits tous les jours renouvelés. Ceux qui ont Juré de ne plus fumer se voient offrir des cigarettes King size, light... Ceux qui ont juré de ne plus boire sont obligés de respirer le parfum des alcools anisés... Il est difficile de tenir un serment.
Si on le viole, on se sent coupable et les conséquences peuvent être dramatiques.

533. Séyé, guété, la pa malèr.

Les commerçants chinois de ce temps-là, avaient, dans leurs boutiques, toutes sortes de marchandises : victuailles, boissons, médicaments de première urgence, outillage, articles d’agrément pour la maison... Il y avait même du linge.
Rito a besoin d’acheter une chemise. Il y en a justement une qui pend accrochée à un rayon de l’étagère. Il la regarde, s’informe du prix, de la qualité du tissu...
Il voudrait le prendre, mais craint que le «kabay» lui serre un peu sous les bras, qu’il a très forts. Et puis, peut-être que ce n’est pas la bonne longueur...
Alors le commerçant, le voyant hésiter, lui dit, dans son créole approximatif : Aou, kontan asité, aou pa kontan ? Na pa guété, guété kom sa... Séyé pou var ! Séyé-li : si li bon aou asité, si li pa bon, aou asité pa... Ma tarpé li : séyé, guété na pa malèr...
En tous les domaines, il faut essayer pour se faire une opinion. Et en effet, si l’on n’essaie pas on ne peut rien savoir.
(On dit aussi : Séyé, guété, méziré kas pa lo bra).

534. Sèye pa anpès la mer bat’.

Chouaaa ! La lame arrive et charroie des graviers, des galets, du sable...
Chouaaa ! La mer repart avec le tout.
Voilà le vieux rêve du mouvement perpétuel : les lames de la mer vont et viennent à longueur de journées et de nuits, sans arrêt... Depuis des siècles et des siècles, depuis que notre terre existe il en est ainsi. Jamais la mer n’a pris du repos Jamais elle n’a été en grève (si j’ose m’exprimer ainsi).
L’homme l’a compris, qui a essayé d’utiliser les mouvements des lames de la mer pour en tirer de l’énergie... En tous cas, il ne lui viendrait pas à l’esprit d’essayer d’arrêter les battements des lames de la mer. C’est une tâche impossible et inutile.
Comme il est inutile d’essayer d’arrêter certaines personnes lorsqu’elles se sont mises à parler. Elles battent leurs langues, comme la mer bat ses lames.

535. Sèye pa kouri é grate out talon an mèm tan.

Si votre peau vous démange à votre talon, il faut vous baisser, plier vos reins ou encore vous assoir pour vous gratter. Supposons que vous soyez entrain de courir à ce moment-là. Que devez-vous faire ?
Le mieux est de vous arrêter, puis de prendre l’attitude adéquate pour vous livrer au grattage.
Supposons que vous soyez dans une course et que vous ne vouliez pas vous arrêter pour ne pas perdre du temps. Vous essaierez alors de continuer à courir tout en vous baissant jusqu’au sol... et vous vous casserez la figure... Klip ! Bap ! Vous voilà dans la boue !
Dans la vie, c’est comme ça : il ne faut pas essayer de faire en même temps deux choses d’essence opposée. Finissons une tâche avant d’entreprendre l’autre.

536.  Si galé dir mèm i ropas’kouto (pa si galé tand).

Dans le temps «lontan» pour aiguiser un canif, un couteau de boucherie, un sabre à cannes, les gens se servaient d’une meule. On s’y mettait même à deux : l’un tournait la meule montée sur une manivelle et l’autre appuyait la lame dessus. De temps à autre on versait un peu d’eau sur la meule. Mais lorsqu’on n’avait pas de meule, ni de tiers-point, on se servait tout simplement d’une roche.
On choisissait une belle roche bleue, de ces roches dont on faisait les parpaings, très dures. Et on y frottait la lame ! La roche s’usait bien sûr, mais ne se laissait pas faire sans réagir ; à son contact la lame s’usait aussi en s’aiguisant. Évidemment si on avait choisi une roche tendre, toute poreuse, le résultat n’aurait pas été le même.
N’ayons pas peur de nous frotter à ce qui est dur. Nous serons plus forts, plus résistants.

537. Si in bouzi i ize pa li éklère pa !

Une bougie est constituée d’un cylindre de cire et d’une mèche noyée dans la masse.
Avant que l’électricité ne devienne d’usage courant dans nos foyers, l’on s’éclairait à la lampe à pétrole ou à la bougie. La bougie fondue servait aussi à guérir les entre-doigts des pieds mangés par la boue...
Aujourd’hui, en période cyclonique les gens font encore provision de bougies.
Le propre de la cire, ou de la stéarine, est de fondre sous l’effet de la chaleur. Or lorsqu’on allume une bougie, la flamme dégage de la chaleur qui fait fondre la cire, libérant ainsi la mèche... Si la mèche n’était pas dégagée au fur et à mesure, c’est à dire si la cire ne fondait pas, ne s’usait pas, la flamme s’éteindrait à un moment donnée.
Les résultats dans une entreprise ne peuvent être conditionnés que par des efforts et du travail.

538.  Si klou lavé point la têt tout son kor noré disparète.

Demande grâces !
Non, je ne demanderai pas grâces !
Pan ! Le marteau, rouge de colère, tape sur le clou têtu qui se rebiffe.
Demande grâces !
Non ! Je ne dém…
Pan ! Encore un coup en plein sur la tête.
Le clou s’enfonce dans la pièce de bois, mais garde toujours la tête haute, défiant le marteau de son corps maigre mais nerveux. Pan ! Pan ! Et encore Pan !...
Le marteau, essoufflé, fatigué, s’arrête enfin de frapper. Le clou a disparu presque complètement. Seule sa tête est encore là, narguant la grosse masse.
Si le clou n’avait pas eu de tête tout son corps aurait disparu dans le bois au dernier coup du marteau.
La tête, chez nous, aussi est un élément... capital. Sans notre tête comme notre corps souffrirait. Heureusement que notre tête nous permet de réfléchir pour éviter bien des dangers.

539. Si kouyon té i rouvèr pa son guèl, Kisa té i koné lité kouyon ?

En classe le professeur a posé une question. Quelques doigts se sont levés, énergiques, presque agressifs...
Le professeur a choisi un doigt et la réponse a jailli. Exacte.
D’autres questions sont posées. D’autres doigts sont dressés comme des pancartes revendicatives. À chaque fois un seul élève est interrogé et donne une réponse qui visiblement fait plaisir au maître.
Alors à la question suivante, Antonin, sans hésiter lève son doigt : parmi la vingtaine de doigts levés il ne risque pas grand chose ; et il veut lui aussi donner l’impression de savoir des choses.
Zut ! C’est son doigt, son tout petit doigt, son doigt noyé dans la masse, que le professeur choisit... Antonin ne sait pas répondre.
Il eut mieux fait de continuer à se faire ignorer, n’est-ce pas ?
Certains d’entre nous ont parfois cette mauvaise manie de vouloir se faire passer pour plus savants qu’ils ne sont. Ils gagneraient à rester la bouche fermée.

540. Si la nuit lé klèr, la line i briye, Si lo siel lé noir la line i kasiète.

On aurait pu inverser les éléments de ces deux affirmations et dire : si la line i briye, la nuit lé klèr ; si la line i kasiète, lo siel lé noir... Le sens en aurait été clair... comme une nuit de lune.
C’est un sens un peu moins évident que nous devons chercher ici. En fait ce que le proverbe veut dire c’est que la lune calque son attitude sur l’état du ; ciel ; elle se cache si le ciel est noir.
Lorsque toutes les étoiles sont sorties et jettent leur lumière sur le ciel et la terre, la lune (qui parait grosse mais en réalité si minuscule par rapport aux étoiles et qui plus est, se retrouve seule face à un nombre infini d’étoiles) ne peut que les imiter.
Lorsque les étoiles se sont cachées et que les nuages empêchent leur lumière d’éclairer le ciel, il ne reste plus à la lune qu’à se cacher à son tour...
Parfois nos intérêts nous commandent d’agir comme la lune et de suivre la majorité. (Les Anglais disent : In Roma, do as the Romans do).

541. Si lavé poin soutirèr noré poin volèr.

Un «soutirer» dans notre langue est à la fois un receleur et un incitateur au vol. C’est celui qui par ses paroles ou son attitude encourage les vices...
Combien de parents, par leur faiblesse ou leur manque d’intérêt vis à vis de la chose scolaire, par exemple, laissent leurs enfants s’enfoncer dans la paresse et la mauvaise conduite ? Ces mêmes parents plus tard n’hésiteront pas à admirer les têtes dures et récalcitrantes de leur progéniture...
Il y en a même qui finiront par accepter que leurs enfants manifestent leur révolte contre la société par des vols. On chuchote que certaines mères fournissent des alibis (faux alibis) à leurs enfants accusés de vols. Comment ceux-ci ne se sentiraient-ils pas encouragés à continuer ?

542. Si lokazion i bès lo do, sote desi.

Je ne sais pas si vous vous en souvenez : lorsque nous étions petits, à peine notre père posait-il son derrière sur une chaise, que nous sautions sur ses genoux.
Nous voulions qu’il nous fit «dadak». C’était si agréable, si rigolo, lorsqu’il nous faisait sauter sur ses genoux, les jambes pliées, la pointe des pieds reposant par terre... Nous avions l’impression d’être sur le dos d’un cheval (du moins nous imaginions-nous que l’impression devait être celle-là). Nous étions grisés... Notre père n’avait pas besoin de nous inviter à venir sur ses genoux. Nous guettions l’occasion...
Aujourd’hui encore, soyons prêts lorsque l’occasion se présente (Non plus de sauter sur les genoux de notre père, mais de faire ce que nous avons envie de faire). N’hésitons pas, car bien souvent une occasion ratée, ne se retrouve plus.

543. Si lo sien lé mèg, volèr lé gra.

À quoi peut servir un chien ? Les vrais amis des animaux diront que le chien n’a pas à servir : c’est un être vivant qui a droit à l’existence et à la dignité...
D’autres se contenteront de dire que puisque l’homme nourrit la bête, il est normal qu’elle lui serve de compagnon, de guide, de garde...
Pour certains le chien peut même être un jouet que l’on offre aux enfants pour les fêtes de fin d’année...
Mais le plus souvent nous considérons un chien comme le gardien de notre maison. D’ailleurs nous n’hésitons pas à le dresser (plus pudiques certains disent éduquer). Gare aux fesses des cambrioleurs qui passent par notre cour !
Seulement, pour qu’un chien ose tenir tête à un voleur, il faut qu’il se sente fort, capable de lui planter ses crocs quelque part ! Si notre chien est efflanqué, sans force, si nous ne lui donnons pas à manger, il n’aura pas le courage de s’opposer à l’entrée dans notre maison d’un visiteur nocturne...
Si notre chien est maigre, (si nos moyens de défense sont inexistants) les voleurs sont gras (les adversaires profitent de nos faiblesses).

544. Si makadam i antère pa, diablotin pou kraze son têt.

Le «makadam» ici, c’est de la pierre concassée. Ce sont des éclats de pierre.
Aujourd’hui les routes ont un revêtement «d’enrobé» qui leur donne un aspect lisse, intéressant pour les automobilistes. Auparavant les routes étaient surtout empierrées. On les macadamisait c’est à dire qu’on leur mettait un revêtement appelé macadam.
La technique était la suivante : sur la route à macadamiser, on mettait une couche de sable et de pierres concassées. On passait tout cela au rouleur compresseur (notre diablotin). Puis on étalait du goudron sur le tout.
Lorsque le rouleau compresseur roulait sur les makadam ceux-ci s’enfonçaient dans le sable ou la terre du chemin. Ceux qui osaient résister étaient écrasés en miettes...
Lorsque nous avons, comme adversaires, plus forts que nous, il vaut mieux nous incliner. Nous nous relèverons lorsque les choses iront mieux.

545.  Si moin la zire out momon, Sé mon bous moin la sali.

Si la femme, en tant qu’épouse n’a pas toujours le beau rôle dans les dits populaires - on se méfie d’elle, on ne la considère pas comme membre de la famille de sang, on la trouve dépensière... - en tant que mère, en revanche, elle est plus qu’honorée. La mère est tout pour le Réunionnais. On respecte le père, mais on aime la mère. Sentimentalement parlant, elle est le premier élément de notre société...
Un fait est caractéristique, à ce sujet : tous les jurons, tous les blasphèmes, ailleurs, portent atteinte à la divinité ; ici, ils outragent la mère.
On jure par son sexe (languète ton momon ! - totos ton momon !) par ses fesses (kid’ ton momon !). On envoie la baiser... Pourquoi ? Parce que l’on sait que ce sont, là, les paroles les plus blessantes.
Celui qui aime sa mère, ne devrait Jamais vouloir salir celle de quelqu’un d’autre... Car ce faisant, il ne salit pas la maman de quelqu’un mais UNE Maman...
Qui salit une mère, se salit lui-même.

546. Si moin té i koné i arive apré lé gras’ !

L’homme, de son vivant, commet des fautes. Et cependant, il rêve d’une vie meilleure dans l’au-delà.
De temps en temps il reconnaît ses fautes, se repent et s’amende... Mais un peu plus tard, recommence les mêmes ou en commet d’autres.
Pour l’aider à trouver le salut de son âme, il est dit que Dieu lui donne une aide gratuite qu’on appelle grâce.
«Si moin té i koné» a vécu son temps sur la terre, ni mieux ni plus mal que les autres. Pour les fautes commises, il se retrouve à purger une peine dans les enfers...
Pourtant il aurait pu, comme d’autres qui avaient commis les mêmes fautes que lui, se retrouver au Paradis...
Seulement, lorsque l’annonce de la remise des grâces avait été faite, «si moin té i koné» n’y avait porté aucune attention. Ce qui fait qu’il n’a pas reçu sa part de grâces...
Et aujourd’hui il se lamente : Ah ! Si j’avais su ! Ah ! Si j’avais su !...
Si nous ne voulons pas avoir des regrets, soyons attentifs à ce qui se passe autour de nous.
(On dit aussi : Kank i di : Si moin té i koné lé déza tro tar)

547. Si mi koné pa mon mal kel medcin va konèt ?

Alors, de quoi souffrez-vous ?
… ?
Oui, qu’est-ce qui ne va pas ? Où avez-vous mal ?
… ?
Vous êtes muet ?
Non ! Rassurez-vous. Mais je ne vois pas pourquoi vous me posez ces questions...
Eh bien, je veux savoir de quoi vous souffrez.
Mais c’est vous le médecin ! Pas moi ! C’est à vous de me dire de quoi je souffre !
Cela s’entend, mais encore faut-il que vous me disiez ce que vous ressentez. Je ne suis pas votre corps. Je ne suis pas vous.
Le médecin a raison, il a beau être un homme de science, il ne peut quand même pas deviner de quel mal vous souffrez.
S’il y a certaines maladies dont les symptômes sont visibles extérieurement, le plus souvent nous sommes les seuls à savoir de quelle maladie nous souffrons, et surtout les seuls à savoir où nous avons mal.
Nous sommes les mieux placés pour nous connaître, pour analyser notre personnalité, nos qualités et nos défauts.

548. Sinoi maléré manze la po tang.

Les premiers chinois débarqués à La Réunion étaient pauvres, obligés de louer leurs forces pour avoir à manger. Ils hâlaient la pioche tout en pensant au moyen d’économiser l’argent de la paye. Et au fur et à mesure, ils ont amassé de l’argent. Ils sont montés, montés et aujourd’hui la plupart de leurs descendants sont de gros commerçants, des importateurs, des entrepreneurs... Ils sont riches.
Pour en arriver là, II a fallu à ces chinois beaucoup de volonté de ténacité. Ils ont travaillé énormément. Ils ont surtout économisé... Comme ils venaient d’un pays où la misère frappait, qu’ils avaient même connu des disettes, des famines, ils étaient capables de se passer de beaucoup de choses. Ils pouvaient économiser sur l’habillement : une mauresque et une kabay suffisaient... Quant à la nourriture, ils avaient des trucs : avec un œuf salé ils avalaient une bolée de riz ; avec un peu de siyav ils accompagnaient leur platée de légumes.
Je ne crois pas que les Chinois d’alors mangeaient la peau du tang car ils ne semblaient pas apprécier cette viande - mais ce proverbe nous fait sentir que dans des cas de nécessité il faut savoir accepter les sacrifices.

549. Si ou di amoin aou mèm martin, mi répond aou amoin mem Srin.

Savez-vous qu’on peut apprendre à un martin à parler ? Il faut, dit-on, couper «le filé» de l’oiseau sept fois de suite et il se mettrait à répéter les mots qu’on dit devant lui. Auparavant des gens faisaient cela comme profession : ils apprenaient à parler à de jeunes martins et les vendaient aux familles aisées.
Mais on dit que celui qui fait parler un martin court le risque d’avoir des «parle-pa» dans sa famille...
En tous cas le martin qui peut apprendre à parler passe pour un oiseau «gabié», un oiseau savant.
Le serin (srin) a une valeur marchande encore plus élevée, car il est reconnu comme le meilleur oiseau-chanteur. Il bat le moutar-dié, le merle et la tourterelle...
Alors si pour vous vanter vous vous prétendez martin, ne vous étonnez pas que je me fasse passer pour srin. À malin, malin et demi.

550. Si ou la sali zipon in fiy, tas’ moyen pèye son savon.

Il n’est pas rare d’entendre une mère de famille clamer : Hé ! J’ai lâché mon coq ! Que celles qui ont des poules, les rentrent !...
Que veut-elle dire par là ? Le plus souvent c’est pour faire savoir aux alentours que son garçon est devenu homme et que les jeunes filles n’ont qu’à bien se tenir.
C’est pour montrer sa fierté, qu’elle le dit. Mais c’est aussi pour mettre en garde les mères de famille d’à côté : si leurs filles tombent enceintes, ce sera de leur faute : les voilà prévenues ! Le garçon ne sera pas responsable !
Bien souvent nous avons cet état d’esprit : un garçon est fait pour s’amuser. C’est à la fille de savoir se garder ! Il y avait néanmoins certains parents qui éduquaient leur fils d’une autre manière. Le garçon devait être autant responsable que la fille, si un ventre devait arriver.
Il fallait réparer la faute. Et la meilleure manière de réparer était encore le mariage...

551. Si ou lé an kolèr Kole an lèr, Lerk la pli va tonbé Ou va dékolé.

La colère est vraiment une mauvaise chose. Ça vous commande comme le charretier commande le bœuf dans les brancards ; Ça vous «rale» comme l’on «rale» un cochon ayant un fer dans le nez... Ça vous bouche les yeux ; vous «amaille» l’esprit, vous fait éclater le cœur.
Alors le Créole n’est pas un imbécile. S’il voit que vous avez le «sangamang» en ébullition, il ne vous cherche pas noise. S’il a envie de vous taquiner, il sait que ce n’est pas le moment. Mais il sait aussi que vous n’allez pas rester en colère pendant des siècles.
Alors il préfère attendre. Lorsque vos sentiments se seront apaisés, il reprendra la discussion avec vous. Si vous êtes en colle en l’air c’est à dire si vous êtes monté sur vos grands chevaux, la pluie qui va tomber va rafraîchir votre ardeur qui tombera.

552. Si out fanm i koné out segré apele pi ali segré.

Un secret (segré), c’est quelque chose qui doit faire l’objet de la plus grande discrétion ; c’est quelque chose qui ne peut être confié à plusieurs personnes ; c’est quelque chose qui doit être entouré de silence.
Tout le monde peut avoir un secret : Soit que l’on ait soi-même commis une faute qu’on aimerait cacher ; soit que l’on ait surpris la faute d’un autre. Soit même que quelqu’un vous ait confié un secret...
Mais il semble qu’un secret soit difficile à garder, lourd à porter. Seul. Alors on a tendance à le partager avec quelqu’un d’autre. Dont la discrétion nous semble à toute épreuve. Dont on est sûr comme de soi-même. Dont la proximité nous permet d’avoir, au moins des occasions d’exercer notre contrôle...
Et qui est plus proche de nous que notre femme ?
Alors nous partageons notre secret avec notre femme.
Mais la femme jouit de la réputation d’avoir la langue légère. Bien vite, notre secret sera partagé avec d’autres personnes...
Sommes-nous sûrs que les hommes sont plus discrets que les femmes ?

553. Si pa kapab boire in lit’ boire in kar.

Parfois pour rigoler l’on dit : si vous n’êtes pas capable de boire un quart, buvez un litre !
Si celui auquel on s’adresse suivait le conseil, il serait capable d’en mourir. Car, vous l’avez deviné, il s’agit ici, de boissons alcooliques, de rhum... Un litre de rhum ! De quoi mettre K.O., un solide gaillard !
En revanche, dans sa forme normale, le proverbe est une formule pleine de sagesse : si vous n’êtes pas capable de boire un litre, ne vous forcez pas, contentez-vous d’un quart.
On doit se connaître ; on doit connaître ses capacités... Si on sait qu’on n’est pas capable de supporter l’alcool, alors, on boit des jus de fruits ; si on n’est pas capable de veiller tard, on se couche tôt...

554. Si papang la poze atèr, mal kanar pou peze ali atèr.

Le canard mâle, en particulier le mâle «mani» est un obsédé sexuel. Je crois qu’on peut le dire sans ambages.
Comme il est fort et de bonne envergure aucune femelle ne sait ni ne peut lui résister. Il est violent. Il les viole.
Quand ses désirs se manifestent il n’hésite pas à «peser par terre» même des femelles non nubiles.
Et mon ami en a un qui a essayé plusieurs lois de violer un... coq. C’est vous dire !
Le mâle mani dans ses états irait jusqu’à monter sur un papang (femelle ou mâle) pour satisfaire ses désirs, si le papang se posait sur le sol.
Le papang, le roi de notre ciel, si beau, si élégant, si fort lorsqu’il plane là-haut serait une vulgaire passe pour un canard, une fois posé par terre. C’est à dire hors de son élément.
(Notre papang serait-il l’Albatros ? Un modeste albatros !).

555. Si poùl lavé poin gran guèl li noré pa perde son zef.

Auparavant on élevait des volailles librement. On n’avait même pas besoin de leur donner à manger : toute la journée, elles allaient gratter le sol, dans les fossés sur le bord des routes, au fond de la cour et même dans les champs de cannes ou les terrains vagues... Il n’y avait qu’à les rentrer dans le poulailler le soir.
Il n’était pas rare, qu’au hasard de nos promenades dans la nature, nous butions sur un nid de poules avec quelques oeufs dedans...
Cela, parce que la pondeuse avait déposé ses oeufs loin de la maison de son propriétaire. Lorsque, après avoir pondu, elle avait caqueté, la maître n’avait rien entendu et n’avait donc pas essayé de récupérer les œufs.
D’ailleurs, si les poules ne se mettaient pas à «kakayé» si fort après avoir pondu, on ne saurait pas qu’elles ont déposé un œuf. On ne courrait pas le prendre pour le faire frire. Et la poule aurait des petits... Mais...
Nous aussi nous perdons parfois certains avantages parce que nous avons une grande gueule.

556. Si poul zami papang sé tanpi pou son pti.

Nous avons déjà vu que le papang apprécie particulièrement les rats, les couleuvres, mais aussi les poussins. Si dans votre poulailler il y a des passages vers l’extérieur, parce que la clôture se fait vieille ou parce que vous ne l’entretenez pas, vos poussins ne se feront pas prier pour aller à l’aventure...
Quand on est jeune, on a envie de connaître le monde.
Mais le poussin évadé n’est pas sûr de retrouver le trou par lequel il est passé, pour retourner voir sa maman. Et le voilà, effrayé, piaillant de belle manière. Et attirant l’attention de Monsieur Papang, qui ne fait pas deux pour plonger vers lui.
Heureusement pour les poussins, en général, maman poule les garde près d’elle. Et dès que le papang s’intéresse de trop près à ses petits, elle sort ses griffes, s’aiguise le bec, développe ses ailes, prête pour un combat sans merci. Le papang refuse l’engagement, le plus souvent.
Mais si la mère poule est amie du papang eh bien tant pis pour ses petits : ils feront les frais de cette amitié.
Ne fréquentons pas ceux qui veulent nous détruire.

557. Sitan vi ri, k’anfin d’kont’ vi plère.

Il y a des gens qui ont eu à la naissance, le don de faire rire les autres. Ils n’ont pas besoin de se forcer pour faire se tenir le ventre de rire tous ceux qui les écoutent ou les regardent... Ils racontent tellement de blagues que même ceux qui ont du malheur éclatent de rire.
Vous riez ! Vous riez ! Vous riez tant que vous en avez mal aux mâchoires, vous avez la respiration coupée ; vous avez mal au ventre...
Vous riez tant que vos yeux se mouillent et des larmes vous coulent le long du nez...
Vous riez tant que, finalement vous pleurez. De joie, bien sûr ! Mais vous pleurez quand même. Le rire et les pleurs sont des cousins germains... Telle pièce de théâtre est elle une comédie ou une tragédie ? Tel jour, elle vous fera rire ! Tel autre, elle vous fera pleurer...

558. Si té pa d’lo la bou la rivièr noré pa gonflé.

Les crues de nos rivières se situent en été, de novembre à mars.
C’est la période chaude, la période des cyclones et des pluies diluviennes...
Parfois des semaines durant, la pluie ne cesse de tomber : et ça ne «farine» pas, ça ne «kanike» pas, ça ne «srine» pas, croyez-moi ; ça «sabouke», ça «grène», ça «sarze»... Ce n’est pas «in galfin», c’est in «lavalas» qui tombe en «mafoun»...
Alors les bras et les ravines (même la ravine sèche) se mettent à couler «bor an bor»... Les eaux de ces torrents fument, s’écrasent sur les rochers, arrachent tout et se jettent furieusement dans les rivières qui, aussitôt élargissent leurs lits pour les recevoir...
Les rivières se gonflent et menacent leurs riverains... Elles sont noires de colère.
Sans les eaux boueuses des bras et des ravines, les rivières ne seraient pas en crue.
Certaines fortunes sont comme les crues des rivières : elles ont été gonflées par des apports boueux et... douteux.

559. Sitrouy la pas’ lo mir li-mèm pli zoli figuir.

Si vous voulez acheter une citrouille il vous faut savoir la choisir. Le «bek» est-il déjà flétri ou est-il encore bien charnue ? Quand vous tapotez sur la peau de la citrouille, le son rendu est-il creux ou alourdi ?... Regardez alors la couleur de la peau.
Pour faire un gratin, il vous faut une citrouille à la chair bien ferme et sèche ; pour une confiture ou un massalé de légumes, il vous faut une citrouille mûre à point.
Seulement il ne faut pas que la citrouille ait justement passé le stade de la maturité. Parce qu’à ce moment-là, sa peau effectivement, présente peut-être les plus belles couleurs et cela peut nous tromper, car la chair de la citrouille, elle, n’est plus bonne à rien.
Pour les humains il en est de même : ce n’est pas la personne à la figure la plus avenante qui présente le plus de garanties de moralité.

560. Si vi done do ri un maléré anserve pa la pint’.

La «pinte», voilà quelque chose dont on se sert de moins en moins.
C’était en général une boite de conserve, vide, dont on se servait comme mesure pour diverses denrées : il y avait les pintes pour le riz, celles pour les «pistaches» grillées, celles pour les «bisik sek», pour le piment... etc...
D’une pinte à l’autre, la contenance variait, car il y avait les petites pintes et les grosses pintes. Il y avait même celles qui étaient trafiquées : on relevait le fond, d’un coup de marteau ; ou on glissait à l’intérieur un double fond...
Pour un repas, on mettait au feu une ou deux pintes de riz, selon le nombre de personnes dans la famille. C’était calculé.
Mais lorsqu’on offrait un peu de riz à un malheureux, on ne devait pas calculer. On n’avait donc pas besoin de la pinte.
Ce n’est pas vrai seulement pour le riz.  Si on veut aider quelqu’un on ne doit pas ménager sa peine.

561. Si wi serve pa, kosa wi anserve ?

Pourquoi les anciens combattants arborent-ils si fièrement leurs décorations un Jour de fête nationale ?
Jadis il y avait deux raisons de se montrer fier de son fils : la première était qu’il réussisse au certificat d’études primaires ; la seconde était qu’il ait fait son service militaire.
Lorsque le jeune revenait de Madagascar, d’Indochine ou d’Europe, ou lui faisait fête, comme à un héros qu’il était. D’abord parce qu’il avait été au «pays dehors», qu’il avait «sauté» la mer ; ensuite parce qu’il avait prouvé qu’il était un homme en étant bon pour le service, en portant l’uniforme, en maniant des armes... Et puis surtout, on avait le sentiment qu’il avait servi la France, la Nation, la Patrie.
Quelle déception pour le père dont le fils était déclaré inapte pour le service !
Aujourd’hui nous devons dépasser le cadre du service militaire. Servir est beau, dans quelque domaine que ce soit. Etre utile aux autres, c’est être utile à soi-même.

562. Si wi vé atize out fé aspère pa koud’van souflé.

La «parés», un Jour, avait une belle poule à rôtir. Mais ce jour-là elle était fatiguée encore plus que de coutume. À un moment donné le feu sous la marmite vacilla et les flammes s’éteignirent.
Alors la parés essaya de souffler sur le feu. Mais que c’est épuisant de souffler sur un feu ! Quels efforts il faut faire ! Que de sueurs à verser !
La parés qui n’était pas sotte réfléchit un instant, ce qui lui arracha des perles de sueur sur le front, et trouva la solution. Comme on était en janvier, elle se dit : je vais attendre le passage d’un cyclone ! Le souffle du vent attisera le feu mieux que je ne saurais le faire...
Et ce janvier-là, il n’y eut pas de cyclone. Et au bout de quelque temps, la viande à rôtir tourna. Et la parés dut jeter sa belle poule.
Sachons profiter des opportunités mais n’attendons pas que tout nous soit donné.

563. Si wi vé sote loin arkile loin.

C’est bien su des sportifs, des athlètes et en particulier des sauteurs : plus vous voulez sauter loin, plus il faut que votre élan soit important.
Et pour prendre de l’élan, on recule d’abord, on s’éloigne de la planche à sauter...
En effet si vous compter sauter loin, sans prendre d’élan, vous n’êtes pas prêt à battre des records.
Il n’est pas nécessaire bien sûr, de prendre de l’élan sur des kilomètres, mais il est bon de s’éloigner suffisamment. Chaque athlète calcule son élan...
Dans la vie cela arrive souvent : pour ramener un poisson à la barque on commence par lui donner du mou ! C’est une tactique utilisée dans les sports de combat : on recule pour mieux attaquer, on accompagne l’attaque de l’adversaire pour le déséquilibrer.
Il nous faut donc parfois reculer pour mieux avancer.

564. Si wi vé zoué ti kaz prépare out gaz.

Jadis, les enfants aimaient jouer «ti-kaz». C’est à dire qu’ils jouaient à imiter les adultes.
Généralement cela touchait à des domaines du quotidien de tout un chacun : on jouait au commerçant et à la cliente qui achetait des denrées alimentaires figurées par des grains de sable par exemple, et les payait avec des feuilles de jaquier.
On jouait à la maîtresse d’école. On jouait à la maman et aux enfants...
Mais on ne jouait pas, contrairement à ce qu’on pourrait croire, vu la promiscuité qui régnait dans les petites cases de l’époque, on ne jouait pas à ce que Papa et Maman faisaient ensemble...
Le proverbe, lui, s’adresse à des adultes. Le père dit à son garçon devenu homme : Si ou vé zoué ti kaz, prépare out gaz.
Cela veut dire que le garçon n’est plus en âge de jouer et que s’il veut prendre femme, il faut qu’il se prépare sérieusement. Il faut qu’il offre à la demoiselle de son choix un gage, une bague matérialisant sa promesse de mariage et sa capacité de gérer un ménage.

565. Soley i lève pou toulmoun

Ça, c’est bien vrai !
Vous ne pouvez pas, par exemple, parce que vous êtes en mauvais termes avec votre voisin, empêcher que le soleil n’éclaire sa maison en même temps que la vôtre.
Vous souhaitez, au fond de vous-même qu’il soit pris dans les mailles inextricables du «fénoir» et qu’il ne retrouve jamais son chemin, mais ne comptez pas sur le soleil pour vous aider dans vos... noirs desseins.
Cela veut dire que chacun a ses chances dans la vie. Il est vrai que certains, de par leur naissance, de par leurs relations, ont plus de chances que d’autres... Mais que cela ne décourage pas les moins bien lotis !
Non, les inégalités ne doivent pas nous décourager. Car le soleil se lève pour tout le monde. (En Latin on dit : Le soleil luit pour tout le monde).

566. Somèy kamarad la mor.

Entre celui qui dort et celui qui est mort il y a beaucoup de ressemblances.
Tous les deux sont allongés sur un lit ; tous les deux ont les yeux fermés ; ils sont immobiles...
Si nous regardons bien, en réalité, nous remarquons que le mort a la peau blême et que tout son corps est rigide... Celui qui dort, lui, a le corps souple, le teint normal.
Et puis, surtout, celui qui dort respire : il a la poitrine qui monte et descend régulièrement.
En fait, il y a beaucoup de différences entre un mort et celui qui dort : heureux pour nous, tous les soirs !
Mais ce que le proverbe veut nous dire, c’est que lorsque nous dormons, nous ne voyons pas ce qui se passe autour de nous.
N’importe qui peut nous faire n’importe quoi à ce moment-là, nous sommes sans défense !...
Si nous avons des ennemis, prenons nos précautions avant de nous laisser aller au pays du fils de la Nuit. (Homère a dit : le sommeil est le frère jumeau de la mort).

567. Sosis amaré ek la ké lo sien, la pa Rapagon la mète.

Connaissez-vous  Rapagon ?  C’est le célèbre Harpagon de Molière ! C’est en même temps le rat de la langue française, c’est à dire le pingre, l’avare.
On dit de lui qu’il mangerait ses excréments en salade.
Comment donc imaginer qu’une telle personne attacherait une grappe de saucisses à la queue d’un chien ?
De belles saucisses ? Des saucisses à manger ?
En fait de saucisses, il s’agit ici des testicules du chien qui, à cause d’une certaine maladie, gonflent et pendent à côté de la queue... rosés, comme des saucisses au salpêtre...
Eh bien, même ces saucisses-là, Rapagon ne les jetterait pas : il les mangerait.
Ne soyons pas les esclaves de l’argent.

568. Sounouk malbar i san bétel.

Savez-vous ce qu’est le «sounouk» dans la langue Créole ? Ici, il ne s’agit pas du poisson salé tellement apprécié par les Réunionnais pour le goûter du matin avec du riz froid et un rougay de tomate bien fort...
Non, c’est le «sousout» (un mot trop gros pour nos pères et nos mères !), le sexe de la femme.
Alors d’après le proverbe, le sexe des «malbarez» sentait le bétel. Pourquoi disait-on ça ?
Parce que les «malbar» se servaient beaucoup du bétel, une plante qu’ils avaient certainement ramenée de l’Inde. Les vieux surtout se servaient des feuilles de bétel comme masticatoire, à longueur de journée. Ça leur donnait une bouche rouge.
À cause de ce bétel, le vieux malbar était différent des autres. Et la différence, n’est pas toujours bien acceptée... Alors, dire que le malbar sentait le bétel, c’était un moyen de le rejeter de la société. Mais ce n’était pas suffisant : il fallait dégoûter les Jeunes gens blancs, des filles à la peau noire. Alors on leur disait que même le sexe des malbarez sentait le bétel.
Aujourd’hui, il semble que l’odeur de bétel commence à attirer plutôt qu’à repousser.

569. Suive lo félir, pou trouvé lo pétir.

Est-ce que cela ne vous est jamais arrivé ? Vous venez de faire réparer le toit de votre maison et voilà que dès les premières grosses pluies, le toit fuit.
Alors, le beau temps revenu, vous montez sur le toit et vous mastiquez, là où vous pensez trouver le trou...
Et aux pluies suivantes, voilà à nouveau l’eau qui vous goutte sur la tête. Vous n’avez pas mis du mastic là où il fallait. Si vous voulez trouver l’endroit où le toit prend eau, il faut suivre la trace laissée par l’eau sur votre plafond. Vous arriverez ainsi au trou par où passent les gouttes.
Tout est question de méthode. Organisons notre travail, il en sera plus efficace, plus rentable.



T

570. Tanbour i fé dézord mé la pa li i antand’ pli loin.

Boum ! Boum !... Badam ! Badam ! Si nous sommes à côté du tambour, nous le sentons résonner sur nos pauvres tympans, qui vibrent douloureusement.
Nous sentons même des vibrations à l’intérieur de notre être !... Rappelons-nous que le tambour, utilisé dans le temps par le garde-champêtre par exemple, faisait tant de bruit que toute la population du quartier ne pouvait pas ne pas sortir de la maison pour aller écouter la lecture de l’avis...
Mais pourquoi utilisait-on un tambour plutôt qu’une trompette par exemple ? Sans doute, parce qu’il est plus facile déjouer du tambour. Mais aussi parce que le son de la trompette porte plus loin. Et il n’était pas question d’appeler les habitants du village voisin...
Il ne faut pas croire que ceux qui font le plus de bruit, ceux qui bougent le plus, ceux qui crient le plus fort, sont les plus efficaces et les plus utiles...

571. Tanplis la lang lé long, tanplis la vi lé kourt.

Taisez-vous, grande langue !, nous disait notre institutrice à chaque fois que l’un de nous rapportait ce que tel ou tel élève avait fait en son absence.
Non seulement elle ne punissait pas les fautes qu’elle n’avait pas constatées elle-même, mais en plus elle manaçait ceux qui dénonçaient. Elle en profitait pour nous rappeler que rapporter est la même chose que médire. Et que tous deux partent d’une intention malveillante.
Ceux qui ont la langue longue font souvent du mal aux autres. Même ceux qui parlent beaucoup des autres sans intention de nuire, finissent par arriver à ce résultat.
Alors, bien sûr ils attirent sur eux la colère des autres. Et la colère étant mauvaise conseillère, on ne sait pas quelles réactions les autres peuvent avoir.
Gardons-nous de laisser notre langue se débrider sur le dos des autres.

572. Tanplis ou done do fil servolan, tanplis li vé sape ek lo van.

Quand nous étions enfants, nous rêvions tous d’avoir un cerf-volant. Et si pour notre anniversaire, Papa ou notre Dada (Grand-frère) nous en fabriquaient un, nous étions aux anges. Le cerf-volant était fait en grossier papier d’emballage (kraft) de récupération ; sa queue était du vulgaire chiffon de couleur... Peu importait : il était le plus beau !
On allait vite l’essayer dans la rue ou sur le terrain de football, avec les copains, qui eux n’avaient que le droit d’aller rechercher le cerf-volant lorsqu’il tombait...
Il arrivait que notre cerf-volant casse le fil et se perde à tout Jamais. Comme nous étions malheureux alors ! Le fil cassait parce que à un certain moment le cerf-volant étant très loin, son poids augmentait : c’était comme s’il essayait là-haut de se libérer du fil qui le retenait.
Plus nous laissons de liberté à nos proches et plus ils veulent se montrer indépendants de nous.

573. Tanplis ou la bien dormi, tanplis ou na malol dann zié

Pour un bon Réunionnais, le matin, la première tache à accomplir, c’est la toilette. Même si parfois on ne prend pas un bain entièrement, on se lave au moins le visage.
Pour les enfants, cela n’apparait pas toujours comme une partie de plaisir : d’ailleurs, si on ne les contrôle pas, ils font leur toilette à moitié, surtout lorsqu’il fait froid.
Ils ont tendance à éviter de se curer les oreilles, de se peigner soigneusement. Et le plus souvent ils n’enlèvent même pas le «malol» sur le bord de leurs paupières. Et ils vont se faire rabrouer par leurs parents car la chassie autour des yeux, ça fait sale. Plus l’enfant a dormi, plus la chassie est épaisse et moins il a envie de l’enlever.
Ici, le malol (encore appelé «mot» dans notre langue) c’est ce qui nous empêche de voir.
Plus nous dormons, c’est à dire, plus nous fermons les yeux sur ce qui se passe autour de nous, plus nous serons aveugles !

574. Tanplis pié d’boi lé gran, tanplis li atire kou d’van.

Le «kou d’van» ici, c’est le cyclone. C’est un mot qui, aujourd’hui encore, malgré le nombre de plus en plus grand de «kaz an pier», fait poindre une sourde inquiétude dans le cœur des Réunionnais...
Le souvenir de certaines d’entre ces catastrophes naturelles est toujours vivace dans la mémoire collective : kou d’van 48 siklone do fé...
Lorsqu’arrive l’ouragan les premiers à souffrir sont les arbres. Et paradoxalement ce  sont  les  arbres  qui  paraissent les  plus robustes, les plus grands, les plus solides qui subissent le plus les assauts des vents. Alors que les arbustes semblent supporter le mieux leur violence...
Ce sont les branches des plus grands arbres qui sont cassées les premières.
Plus nous montons dans la hiérarchie sociale et plus nous attirons sur nous les envies des autres. Plus nous devons nous attendre à des attaques.

575. Tanplis pié d’boi lé gran, tanplis zerb dosou lé pti.

Nous l’avons remarqué, et pas qu’une fois : les herbes viennent mal sous le feuillage épais d’un arbre.
Celles qui parviennent à sortir de terre sont pâles et rabougries. Pourquoi ? Parce que l’arbre prend tout le soleil pour lui. Il étouffe l’herbe à côté de ses racines. Il accapare toute la nourriture du sol...
L’arbre ne le fait peut-être pas méchamment. Mais vu sa taille, le nombre de ses branches et de ses feuilles, il lui faut une grande quantité de soleil et d’air. Il ne reste plus rien pour les herbes.
Dans la vie, méfions-nous de la fréquentation des gens trop importants pour nous. Ils semblent nous protéger, en fait ils nous étouffent. Ils nous empêchent de nous développer.

576. Tansion : fèy brinzélié na zépine dann milié.

Il ne faut pas confondre le «pié brinzel» avec le «brinzélié». Le pié brinzel nous donne des brinzel ou aubergines, tandis que le brinzélié est une plante sauvage qui donne de petits fruits ronds rassemblés en grappes : ici nous ne les mangeons pas, mais dans certaines régions de l’Inde ou les consomme confits...
Méfions-nous : si nous voulons détruire des brinzélié, sachons que sur les tiges il y a des épines, mais qu’au milieu de certaines feuilles, il y en a aussi... Nous risquons de nous blesser si nous manipulons ces feuilles sans précaution.
Oui, il y a parfois dans la Nature des erreurs qui peuvent nous tromper. Il y a aussi chez les humains des erreurs : tel parait rechercher la paix qui garde une arme dans sa main.

577. Tansion pangar ; dan blan, kèr noir.

On a beau dire : dans notre langue comme dans la plupart des autres, le mot «blan» a toujours désigné ce qui est bien ; alors que le mot noir a toujours désigné ce qui est mal ou mauvais.
L’histoire Universelle a voulu que l’homme blanc domine l’homme noir, à un moment donné. L’homme blanc a donc cristallisé autour de la couleur de sa peau les qualités du vainqueur ; alors que l’homme noir s’est fait l’incarnation des fautes et des défauts du perdant.
Dans ce proverbe, le «kèr noir», c’est la méchanceté, le désir de nuire. Les dents blanches au contraire sont le visage avenant, le sourire...
Faisons attention ! Il y a des gens qui rient avec nous, sont tout sourire, mais qui, derrière notre dos saisissent toutes les occasions de nous faire du tort. (Plaute a écrit : Bouche de miel, cœur de fiel).

578. Tardra, viendra, biento la pa loin.

Dans la vie il faut savoir s’accrocher à tous les espoirs. Sinon, ça ne vaut pas la peine de vivre.
Quelqu’un de malade par exemple, doit croire à sa guérison, sinon, il ne reste plus à ses proches qu’à préparer ses quatre bouts de planche.
Aujourd’hui la science nous dit que la volonté de guérir est aussi importante que les médicaments du pharmacien...
Le malheureux aussi doit s’accrocher à l’espoir : il doit lutter et la lutte fortifie l’espoir. Sinon, s’il abandonne toute volonté de se sortir de sa misère, celle-ci remportera une victoire trop facile...
Seulement pour s’accrocher à l’espoir, pour tenir «lansor», il faut que la délivrance paraisse à portée de la main. C’est pourquoi le proverbe nous dit : biento la pa loin. En effet, Bientôt ne peut être éloigné.

579. Têt-an-lèr la amène lo pis son kaz.

«Têt-an-lèr» est quelqu’un de sans cervelle. Il ne réfléchit pas car il a l’esprit toujours fatigué. Il ne se rappelle de rien car il a la mémoire rouillée.
Un jour, Têt-an-lèr se promenait du côté de la féculerie de La Confiance, quand tout à coup il entendit une voix se plaindre, du côté de ses talons.
Il se baissa et vit un petit animal à l’air triste. C’était une puce. Mais Têt-an-lèr avait oublié ce qu’elle représentait. Il lui dit : Qu’est-ce qui t’est arrivé ? La puce lui répondit : Ma femme m’a mis à la porte : je n’ai plus de maison ! Alors Têt-an-lèr lui proposa : Eh bien, viens chez moi !...
Ne vous demandez pas si la puce sauta sur l’occasion... et sur l’homme ! Un instant plus tard, elle était installée dans les draps, sous les couvertures. Elle prenait ses aises. Peu de temps après elle fit venir sa femme, ses enfants... et toute la tribu des puces.
Et c’est Têt-an-lèr qui courut le pantalon à la main chercher refuge chez des voisins.
Attention aux gens que nous fréquentons. (Variante : malèr la rante nout kaz, anou-mèm la invité).

580. Tété in fanm lé zamé tro gro pou son pti baba.

Cette femme, bèkali ! Quelle poitrine ! Quand vous la voyez marcher vous avez peur que le poids de ses seins ne la fasse tomber !
En vous-même, vous vous dites : Ah ! Seigneur ! Pourquoi avez-vous puni cette femme de celle manière ?
Vous supposez tous les ennuis qu’elle doit avoir pour se trouver un soutien-gorge. Vous allez-même supposer qu’elle en porte un en cuir, avec armature métallique...
Comment fait-elle pour respirer ? Et pour dormir le soir, où place-t-elle ses seins ? Et quand il fait chaud, quel supplice pour elle ! Vous pensez tout ça ! C’est votre droit.
Mais il y en a un qui, lui, n’est pas d’accord du tout avec vous. C’est le bébé de cette femme. Lui, il aime bien les ballons de sa mère. Plus ils sont gros, plus il a du lait à sucer.
Ce qui semble mauvais à l’un peut être bon pour l’autre.

581. Ti as i koupe gro boi.

Lorsque l’homme a pénétré dans la forêt avec, à la main, sa petite hache à bardots,  les gros tamarins,  centenaires,  debout,  les branches avantageuses le regardèrent goguenards : Ohé, les amis Regardez un peu ! Il n’a tout de même pas la prétention de nous abattre avec un petit machin comme ça !...
Lorsque l’homme a tombé sa chemise et a commencé à frapper un coup après l’autre, régulièrement les tamarins des hauts ont arrêté de sourire.
Lorsque les copeaux se sont mis à voler les uns après les autres, les arbres ont laissé transparaître leur inquiétude.
Longtemps après sous les coups redoublés de la petite hache, un gros arbre s’effondra...
Ne nous basons pas sur la grosseur. D’autres qualités – la patience, l’adresse, la vitesse - peuvent y suppléer.

582. Ti bato i sote pa résif.

Le récif est une barre coralienne, un banc de coraux à fleur d’eau. Il n’y en a pas beaucoup à La Réunion.
Le récif de St-Gilles détermine un plan d’eau propice à la baignade : on y a pied partout et les courants sont absents. Sur ce plan d’eau les enfants s’amusent et il n’est pas rare que les grandes personnes s’y adonnent aux joies du bateau.
On n’y trouve pas de gros bateaux bien sûr, car ceux-ci sont en haute mer : ils sont à la pêche ou en croisière. Les petits bateaux du lagon pourraient être tentés d’aller aussi taquiner le poisson de bonne taille : mais pour cela il leur faudrait passer de l’autre côté de la barrière, ils savent qu’ils y seraient en danger, car ils ne sont pas pourvus du matériel et des installations adéquats.
Alors les petits bateaux préfèrent rester patauger dans le lagon.
Si on se connaît bien, on doit savoir de quels moyens l’on dispose et agir en conséquence.

583. Tié pa kouyon pou pran la plas.

Quand les militaires font un coup d’état dans un pays quelconque, il y a bien souvent malheureusement, des morts à déplorer. Il n’est pas rare que le chef d’état contre lequel frappe la mutinerie, tombe sous les balles de ceux-là mêmes sur lesquels il comptait pour sa défense. Il est éliminé sans pitié... Parce que, parmi les rebelles, il y a un chef qui veut prendre sa place, à la tête de l’Etat.
Ce sera peut-être pour faire la même politique, après, d’ailleurs ! Mais on prend comme prétexte que le peuple veut un changement...
Il ne faut tout de même pas considérer «kouyon» comme un chef d’État. Nous n’avons pas à être jaloux de lui ; nous n’avons pas à l’envier ; nous n’avons pas à vouloir prendre sa place.
Si nous tuons kouyon pour prendre sa place, nous serons kouyon nous aussi.

584. Ti grin do ri i ranpli in goni.

Ce proverbe me fait penser à un «kosa in soz» (sirandane) : In grin mai i ranpli la kaz. La réponse est : la lampe ! Un seul point de lumière, jadis, suffisait pour éclairer (faiblement) toute la case qui ne comprenait pas beaucoup de pièces...
Le grain de maïs doit faire penser à la couleur de la flamme.
Comment un grain de riz, lui, peut-il remplir un «goni» ?
Ce n’est qu’une image, bien sûr. Mais un grain de riz, planté, est censé donner un plant de riz ; qui lui-même donnera quelques beaux épis... etc.
Et on en arrive au sac plein de grains blancs.
Cela grâce au travail, à la persévérance, à la patience. Ce sont des qualités qui ne faisaient pas défaut à nos «gramoun».

585. Ti klos, gro son.

Dans le béfroi, il y a plusieurs cloches, de différentes épaisseurs et de différentes grosseurs...
Il y a des cloches qui ne produisent que des sons légers, clairs... Il y en a d’autres dont les sons sont sourds, épais... Mais que le son soit clair ou qu’il soit sourd, il porte bien. Et parfois une cloche aux dimensions réduites, mais faite d’un bon métal ou d’un bon alliage, produit un son des plus forts...
C’est pour nous dire qu’il ne faut pas se baser sur les apparences.
Une personne de forte stature peut n’être qu’un pleutre. Une personne d’aspect fragile peut cacher une résistance à toute épreuve.

586. Ti sofèr i amène gro berlié.

Pour subir l’examen du permis de conduire, il n’y a pas obligation d’avoir un certain poids par exemple.
Les critères physiques sont surtout des critères de santé : la vue doit être bonne ou bien aidée par le port des verres appropriés... Il y a aussi le critère de l’âge : dix-huit ans pour les véhicules légers !
Aujourd’hui on peut même conduire à partir de seize ans, à condition d’être accompagné d’un de ses parents. Si quelqu’un remplit les conditions légales, s’il connait le code de la route, et s’il sait conduire un véhicule à moteur, il peut être chauffeur.
Pendant la coupe on voit d’énormes camions remplis de cannes sur nos routes. Lorsque l’un de ces cachalots passe devant nous, nous nous attendons à voir au volant un colosse dont la carrure correspondrait aux dimensions du monstre. Et souvent nous sommes étonnés : au volant il y a un jeune homme mince et tout petit d’apparence. Il nous arrive même d’y voir une frêle jeune fille.
Ne nous fions pas aux apparences. (On dit aussi : si ou kab amène loto ou kab amène Saviem).

587. Ti zanfan, ti traka ; gran zanfan, gran traka.

Un enfant c’est pas seulement des soucis : c’est aussi la joie, le bonheur, la fierté pour les Parents.
Mais n’oublions pas qu’un enfant est fragile : il est guetté par toutes sortes de maladies ; il peut avoir des accidents. Pour les parents ce sont parfois des nuits blanches. Quand ce n’est pas le découragement qui les gagne... Plus l’enfant grandit et plus il devient solide, résistant. Les maladies ont moins de prise sur lui...
Mais alors, ce sont d’autres soucis qui occupent l’esprit des parents : les examens scolaires les empêchent de respirer ; la jeune adolescente commence à rouler des hanches et passe son temps à se laquer les ongles ; le jeune garçon ne veut plus manger n’importe quoi et veut choisir ses habits... Quel entraînement les attend dans les boîtes de nuit ? Quel travail vont-ils trouver ? Quel sera leur avenir.
Ces questions sont bien plus inquiétantes au fur et à mesure que les enfants grandissent.
(En Danois on dit : Enfants petits, petits soucis. Enfants grandis, grands soucis).

588. Ti zétinsel, gran fé.

Lorsque l’on fait de la soudure électrique, il y a des gerbes d’étincelles qui éclatent de toutes parts. Elles occasionnent des brûlures minimes sur la peau, plutôt des picotements. Car elles s’éteignent aussitôt. Elles ne sont pas dangereuses. En revanche, les étincelles venant du bois sont plus tenaces. Ce sont de petites parcelles de bois, elles-mêmes. Elles sont incandescentes...
Il suffît qu’une de ces étincelles tombe sur une matière très inflammable pour donner naissance à une petite flamme. Qui peut grandir sous l’effet de la brise se mettant de la partie. La flamme se transforme en feu. Qui se transforme en incendie...
Les conséquences d’un acte de peu d’importance peuvent être regrettables. (On dit aussi : In mégo sigarèt i brile in foré).

589. Tizon do fé la di li lé fou, Mé la pa li pou sote dann basin.

Si vous mouillez une braise toute rougeoyante, elle ne résistera pas longtemps : elle va se rebeller, cracher des étincelles, vomir de la fumée, mais au bout d’un instant, elle va se refroidir et tout son corps va noircir...
Quelques gouttes d’eau encore et, morte, la braise. Ne parlons pas d’une braise qui tomberait dans un bassin : elle s’y noierait. Et aucune méthode de réanimation ne pourrait lui rendre la vie.
Nous comprenons alors que la braise aime bien à jouer à la folle : elle saute, elle «tik-tike», elle lance une flamme... Mais elle n’est pas folle au point de se jeter dans un bassin. Le suicide n’est pas le voeu du tison.
Il y a des gens comme ça que nous prenons pour des fous : mais ils ne le sont pas plus que nous. Ne tombons pas dans leur panneau.

590. Toro i bès la tèt, la po oblikatoir li la ont’ dovan ou.

Lorsque vous grondez votre enfant qui a commis une faute, en général, il est tout penaud et baisse la tête. Ce faisant il vous demande pardon.
Vous sentez qu il regrette ce qu’il a fait. Vous sentez qu’il a un peu peur que votre colère ne vous fasse attaper une ceinture ou une branche de pêcher...
Mais attention ! Tous ceux qui baissent la tête n’ont pas obligatoirement peur ou honte.
Si un jour vous voyez un taureau baisser la tête devant vous, ce n est pas la peine de croire qu’il vous demande pardon... Non ! Méfiez-vous ! Un taureau qui baisse la tête, c’est plutôt un animal agacé, énervé, en colère. En baissant la tête, en fait, il se prépare à vous attaquer ! Regardez ses cornes pointues tournées vers vous ! Courez !

591. Torti i voi pa son ké.

Comment cela se pourrait-il ? La pauvre bête est prisonnière de sa carapace comme un plongeur dans son scaphandre. La carapace rigide sépare irrémédiablement le devant de la tortue de son arrière.
Elle a bien un cou qui s’allonge, mais pas indéfiniment et en tous cas, pas suffisamment pour lui permettre de regarder derrière elle...
La tortue ne voit donc pas sa queue.
Alors elle pense qu’elle n’en a pas. Et lorsqu’elle voit certains animaux avec ce petit appendice qui s’agite ridiculement, elle trouve cela comique et grotesque !
Heureusement que le Bon Dieu m’a faite sans queue ! pense-t-elle. Et de remercier le ciel...
Chez nous, beaucoup de gens sont comme les tortues qui s’imaginent être sans défauts et, partant, se moquent de ceux qui en ont.


592. Touk i moke la sand.

Je ne sais pas si vous êtes nombreux à savoir encore ce qu’est un «touk».
Dans le temps «lontan» on s’en servait assez souvent : c’était un foyer en plein air.
Lorsqu’on allait en partie au bord de la rivière par exemple, ou lorsque la lavandière allait laver le linge en journée, on prenait trois galets de même dimension à peu près que l’on plaçait aux trois angles d’un triangle. On plaçait dessus la marmite et dessous, entre les galets, on allumait un feu avec des «zang-zang»... Le touk pouvait aussi être le récipient posé sur les galets. Les touk étaient encore les briques réfractaires dont on se servait pour fabriquer le générateur de l’usine, c’est à dire la salle où on brûlait les combustibles pour faire marcher l’usine.
En tous cas, ce qui est sûr, c’est que le touk était chauffé à blanc le pauvre ! La cendre aussi était dans le feu et souffrait le martyr. Ce n’était pas une raison pour que le touk se moque de la cendre...

593. Tou lé z’an douz moi.

Ça, tout le monde le sait. Depuis l'école, nous savons même qu’une année, c’est cinquante-deux semaines, c’est trois-cent soixante cinq (ou six) jours...
Alors pourquoi nous le rappeler ?
Eh bien parce que lorsqu’on dit douze mois, ça semble plus long, plus lourd à porter, qu’un an.
Vous avez l’impression que douze fois un mois, ça devrait laisser douze fois plus de traces qu’un an.
Celui qui dit ça, veut vous faire sentir que les douze mois ont été accompagnés par treize soucis qui ont blanchi un peu plus ses cheveux, par treize ennuis qui ont pesé un peu plus sur ses épaules, par treize tourments qui lui ont mis des rides autour des yeux...
Tous les ans, douze mois ça veut dire que l’on sent venir l’âge et partir la force...

594. Tou l’tan Sin Misel zamé arkanz, don ?

Saint-Michel Archange
défendez-nous dans les combats
soyez notre soutien
contre les embûches du démon
Voici les premiers mots de la prière à Saint-Michel Archange.
Dans les prières où il est question de St-Michel, on fait toujours suivre son nom de sa qualité Archange...
Quand est ce qu’on se sert de ce proverbe ? Le Réunionnais aime bien inviter ses amis à boire un coup. Lorsque l’on se trouve à quatre ou cinq devant une buvelle, il y en a toujours un pour amener les autres à l’intérieur et à faire servir une tournée. Les verres vidés cul sec, et à peine déposés sur le comptoir, il y a un autre qui demande au bistrotier de remettre ça. Chacun payant sa tournée, cela fait 4 ou 5 verres qu’on a avalés lorsqu’on se quitte.
Si l’un des amis se fait payer un verre mais ne répond jamais à l’appel, il s’entend dire : Alors ? Tout le temps St-Michel, jamais Archange ?
C’est pour lui rappeler que, entre amis, il ne faut pas se conduire en pingre : il ne faut pas que ce soit toujours le même qui débourse.

595. Tourne out lang 7 foi dan out bous avan kozé.

Essayez de retourner votre langue sens dessus dessous, pour voir ! Le moins qu’on puisse dire est que ce n’est pas facile.
On peut bouger sa langue facilement mais la tourner ou la retourner est nettement plus difficile. Quant à le faire sept fois de suite, ça relève de la prouesse si on arrivait à le faire, cela nous prendrait beaucoup de temps, pour sûr.
Alors vous comprenez pourquoi les «gramoun» nous disaient qu’il fallait tourner notre langue sept fois dans notre bouche avant de parler : c’était pour que nous n’ouvrions pas la bouche sans ton et sans mesure ; c’était pour qu’avant de parler, nous prenions le temps de réfléchir...
Et quand on réfléchit, on ne dit pas (trop) de bêtises...

596. Tout’ marmit’ nana son kouvertir.

Je connais une dame qui n’est pas un modèle d’ordre. Et il lui arrive souvent de chercher dans la cuisine ce qu’elle aurait dû trouver au salon et inversement.
-    Hé ! Où est donc le couvercle de cette marmite ?
Et elle se met à courir dans tous les sens : elle cherche dans le placard de la salle à manger, fouille dans tous les tiroirs du buffet, jette même un oeil sous le lit...
Elle se fatigue. Bile s’énerve. Elle s’en prend aux enfants qui ont dû se mêler de choses qui ne les concernent pas... En désespoir de cause elle accuse son mari d’avoir acheté une marmite sans couvercle. Celui-ci qui  la connaît  si bien, sourit et dit calmement :
-    Toute marmite a son couvercle, ma belle.
Et il lui montre le couvercle qui est posé sur un trépied pas trop loin de la marmite.
Si toute marmite trouve son couvercle, nous aussi nous pouvons trouver notre «couverture-pays»...

597. Tout martin la zèl lé blan.

Il nous est arrivé sûrement de voir voler une bande de martins, nos merles... des Caraïbes. Ils ont tous le dessous de l’aile blanc.
Si nous nous basons la dessus, comment reconnaître celui qui s’est échappé de sa cage à la maison, hier soir et sur lequel nous comptions pour avoir un jour un martin-parleur...?
Souvent on se sert de ce proverbe, pour mettre fin à un litige : Vous avez perdu une poule ; vous croyez la reconnaître dans mon poulailler, parce que, dites-vous, votre poule avait la patte noire.
Alors je vous rétorque : tous les martins ont l’aile blanche ! Et je mets un point final à la discussion.
Si nous voulons reconnaître ce qui est à nous, sachons y apposer une marque distinctive : nos nom et prénom, un numéro...

598. Tout zétoil i éklère, pa tout zétoil i eklère mem moun.

Les anciens nous ont toujours dit que chacun d’entre nous était né sous une étoile, chacun avait sa propre étoile. Il y en a qui seraient nés sous une bonne étoile : toute leur vie serait un long fleuve de chance.
Il y en a d’autres qui seraient nés sous une mauvaise étoile : toute leur vie serait poursuivie par la malchance. Toutes les étoiles, au firmament, jettent des lueurs et éclairent la nuit. Qu’y a-t-il de plus beau que ce grand tapis ou des boutons de lumières éclatent en se faisant des clins d’oeil...? Les quelles sont les meilleures ? Les plus grosses ou les plus petites ? Les plus scintillantes ou les calmes ? Nous ne le saurons sans doute Jamais.
Mais si nous croyons que notre destinée est attachée à l’influence de ces astres lointains, prions pour que notre étoile soit parmi les meilleures. Chacun vit son propre destin sur la terre.

599. Transpirasion i fé pous’ mayi.

Lorsque je passe devant un beau champ de maïs, je ne peux m’empêcher de l’admirer. Les feuilles sont presque bleues à force d’être vertes ; les épis pointent leurs têtes sur lesquelles flottent de longues barbes...
Je suis content mais en même temps en moi même je me dis : Le propriétaire de ce champ a dû transpirer beaucoup ! Et c’est vrai qu’il faut du travail et de la sueur pour faire un beau champ de maïs.
D’abord il a fallu préparer la terre en la nettoyant, en la retournant ; puis il a fallu creuser les trous et y mettre les graines ; plus tard, les maïs ayant levé, il a fallu butter les pieds, à la pioche ; il a fallu dépailler, ététer... Et bientôt il faudra cueillir le maïs. Oui, que de travail ! Que de sueur à verser !
Ça se passe comme si la transpiration du propriétaire fertilisait la terre en l’arrosant.
Seul le travail peut donner de beaux résultats.

600. Travay, travay ; ziguilèr ; ziguilèr.

«Ziguilé» quelqu’un c’est ne pas arrêter de lui casser les pieds ; c’est être constamment entrain de le taquiner. Alors, bien sûr, ce faisant, vous l’empêchez d’accomplir son travail.
Mais quand avez-vous le temps de ziguilé quelqu’un ? Quand vous n’avez rien à faire, vous même.
Vous êtes en congé, vous vous ennuyez. Alors vous vous rendez dans l’atelier de votre ami le tailleur.
Vous lui parlez du match de football retransmis à la télé la veille. Vous voulez avoir son avis sur le penalty accordé par l’arbitre... Mais le tailleur a un travail urgent à finir. Il n’a pas le temps de discuter de football.
Alors il vous dit : travay, travay ; ziguilèr, ziguilèr ! Il ne faut pas mêler travail et plaisanterie.
Il y a un temps pour s’amuser et un temps pour travailler.

601 - Très pa sabouk pou koupe ton fès.

Le «sabouk» c’était le fouet à longue mèche dont se servaient les charretiers, les conducteurs de brek, de carrioles, tous ceux qui avaient à mener des bœufs ou des chevaux attachés entre des brancards.
Le sabouk était également utilisé pour fouetter nos ancêtres esclaves.
Pauvres animaux ! Pauvres esclaves ! Leur peau était marquée, déchirée par la mèche de ce sabouk-là !...
D’où venait ce fouet ? Il était fabriqué localement. Le plus souvent par ceux-là mêmes qui avaient besoin de s’en servir. Mais celui dont usait le propriétaire d’esclaves ? Ce n’était pas le «groblan» qui le tressait de ses mains, bien sûr. Il le faisait faire... par ses esclaves et ensuite c’était sur le derrière de ceux-ci qu’il le faisait claquer.
Il ne faut pas que cela se passe de la même façon pour nous. Il ne faut pas que nous tressions les sabouk qui nous couperont les fesses...
Il ne faut surtout pas que nous nous donnions des chefs qui passeront leur temps à nous rendre esclaves.

602. Tro d’intelizans i rand domoun kouyon.

Il me semble que l’intelligence et la sottise sont deux choses totalement opposées : elles ne sont pas deux soeurs jumelles !
Alors comment se fait-il que les «gramoun» aient dit : Trop d’intelligence rend les gens sots ! En ce domaine le trop peut-il être nuisible ?
Que se passe-t-il lorsque quelqu’un a un peu plus d’instruction, un peu plus de connaissances - grâce à des études poussées ou grâce à une formation personnelle d’autodidacte - que son entourage ? Et bien en général, il ne voit plus la vie de la même façon que les autres.
En principe il a une ouverture d’esprit plus grande. Mais cela le rend différent des autres.
Les autres constituent la majorité. Et la majorité ne raisonne pas comme lui. Alors sa manière d’agir détonne. Et on le taxe de sot.
Beaucoup de grands hommes ont dû voir leur valeur reconnue... à titre posthume.
Il ne fait pas bon être différent des autres.

603. Troi zié i voi mie ke dé zié.

Aviez-vous déjà entendu parler de trois yeux ? On dit que les chiens à quatre yeux sont des chiens qui voient le diable la nuit : c’est alors qu’ils hurlent d’une voix si lamentable ! Mais quand parle-t-on de gens à trois yeux ? Trois yeux, c’est un de plus que pour vous et moi ; c’est deux de plus que pour les Cyclopes... Oh la ! La bête et le monstre croisés ensemble !
Trois yeux valent certainement mieux qu’un seul : si le Cyclope n’avait pas eu qu’un seul oeil, peut-être qu’Ulysse ne lui aurait pas échappé...
Le troisième oeil dont il est question ici, c’est celui que nous prête un ami qui nous aide dans une entreprise. Il est donc évident que les trois yeux que vous-même et votre ami, utiliserez, seront plus efficaces que les deux dont vous disposeriez si vous étiez seul...

604. Tro konésèr i mor kouyon.

Lorsque quelqu’un sait beaucoup de choses, nous l’admirons, nous disons qu’il est intelligent, qu’il a bonne tête...
Il est cependant des gens qui veulent passer pour intelligents, qui veulent faire croire qu’ils savent beaucoup de choses et dans tous les domaines.
Ils font étalage du peu de science qu’ils ont.
S’ils le font au bon moment, ça peut leurrer et ils peuvent en tirer un certain profit.
S’ils le font au mauvais moment, on découvre alors que leur vernis de connaissance est très mince. On est un peu agacé. On s’éloigne d’eux.
Si par malheur ils posent une question on n’hésitera pas à leur répondre : Vous qui savez tout, vous devez avoir la réponse ! Et c’est ainsi que celui qui prétend savoir, n’a plus l’occasion d’apprendre. Il mourra sot.

605. Tro tar pou sère la fès lerk ou la fini kaka dann li.

J’espère que cela ne vous est Jamais arrivé ! Mais on ne sait pas ce que sera demain, n’est ce pas ?
En tout cas, ce que ce proverbe dit est sensé : si vous vous êtes déjà laissé aller dans vos draps, il est un peu tard pour essayer de vous retenir.
Il ne vous reste plus qu’à enlever les draps et à les laver. C’est ce qui arrive avec nos petits enfants, parfois, parce qu’ils n’ont pas encore appris à se contrôler. Et c’est pourquoi ils ont toujours le derrière emprisonné dans d’épaisses couches...
Eh oui ! Lorsqu’on a déjà commis une faute, il est trop tard pour revenir dessus. Regretter ou même pleurer ne servent plus à rien.
Ce qu’il faut faire c’est réparer, ou tout au moins essayer...
Prenons nos précautions, réfléchissons et si malgré tout une faute est commise, assumons-la.



V

606. Vagon la pa kapab sanpas’ lokomotiv.

Avez-vous déjà vu un wagon rouler tout seul, sur des rails qui ne sont pas en pente ? Non ? Eh bien c’est normal !
Car le wagon a besoin, pour se déplacer, de la locomotive. Sans elle il ne peut que rester en place.
Il n’est pas question pour le wagon de se laisser aller, un beau matin, à son humeur vagabonde et de partir, comme ça, au hasard des rails, voir la campagne ou la montagne.
Il n’a pas droit à la liberté.
Il faut que le wagon soit accroché à une locomotive, à un moteur.
Le moteur le traîne là où il veut et le wagon n’a aucun mot à dire.
Parmi nous il y en a qui sont comme ça : il faut qu’ils comptent sur les autres.
Cela peut être à cause d’un handicap physique ou intellectuel : il est alors naturel que la locomotive aide le wagon. Cela peut être aussi à cause d’une trop grande timidité : II faut alors que le wagon réagisse.
Nous ne pouvons pas, par exemple, laisser toujours les autres parler à notre place...

607. Vandèr la fimé panié lé doré.

La fumée ne peut pas se vendre : qui est assez imbécile pour acheter une chose pareille ?
La fumée ne peut être retenue dans un panier : elle est faite pour s’élever vers les hauteurs des nuages. Il ne peut donc y avoir ni panier, ni vendeur de fumée. Vous avez raison ! Mais ici la fumée représente les mensonges, les tromperies, les «roulaz kari sou do ri»... Elle est ici, toute marchandise n’ayant aucune vraie valeur.
Eh bien le vendeur de fumée sait que ce qu’il vous propose n’a aucun attrait, alors il va le cacher dans un panier doré, c’est-à-dire, sous une publicité mensongère, sous un flot de paroles, sous des flateries. Il va tout faire pour nous boucher les yeux. Si nous entrons dans son panier nous sommes à sa merci.
Méfions-nous de ceux qui nous endorment à coups de belles paroles.

608. Vant’ lo sat’ lé plin guèl souri lé vilin.

Si je vous demande de comparer une souris à un rat, je suis à peu près sûr que vous allez me dire que la souris est plus jolie. En effet, la demoiselle souris a le corps plus affiné que celui de monsieur le rat. Son teint est plus frais. Son petit museau est plus avenant. Sa chair semble plus tendre.
C’est ce que pense aussi notre matou. Lorsqu’il voit passer une souris, il se lisse les moustaches et se pourléche, les babines à l’avance. Il salive déjà.
Seulement voilà : aujourd’hui notre matou n’a pas faim. Tout à l’heure nous venons de lui donner les restes d’un rôti de volaille : il les a mangés avec délice ! À se faire péter la panse Son estomac est si plein qu’il n’aspire qu’à une chose : faire une petite sieste pour faciliter sa digestion.
Et devant ses yeux à demi-fermés passe alors Mademoiselle souris ! Comme elle semble maigre ! Comme elle doit avoir la chair coriace ! Son poil est terne ! Oh la vilaine bête !... Que quelqu’un d’autre lui coure après, s’il veut !
Lorsque nous ne sommes pas dans le besoin, nous sommes comme notre matou...

609. Vant’ plin la di : gouyav na lo ver ! Vant’ vid la di : kite ma voir !

Aujourd’hui il y a moins de goyaves qu’auparavant.
Peut-être que c’est parce que les Créoles de cette époque-là ont mangé trop de ces petits fruits jaunes, lorsque la faim leur tenaillait les tripes : on veut oublier les mauvais souvenirs !
À l’époque on n’avait même pas besoin de planter des pieds de goyaves : ça poussait librement sur le bord des routes, dans les champs de cannes, au milieu des plantations...
Les pieds étaient couverts de fruits et tous, adultes comme enfants, en mangeaient à satiété.
Ceux qui avaient le ventre plein se permettaient de choisir les fruits et n’hésitaient pas à jeter ceux qui n’étaient pas assez sucrés ou étaient légèrement trop mûrs sous le prétexte qu’il y avait des vers dedans.
Ceux qui avaient faim savaient que les vers étaient rares à cette époque-là, et n’hésitaient pas à manger même les goyaves blettes...
Aujourd’hui les Jeunes ne mangent plus de goyaves, ni de manioc, ni de sonj : sans doute n’ont-ils pas faim et c’est tant mieux !
Mais attention ! si un jour nous avons à nouveau faim, peut-être que les goyaves, manioc et autres sonj ne seront plus au fond de la cour !

610. Vaz a flèr i rode la boté, po d’sanb i rode litilité.

Si vous prenez la peine d’acheter un vase à fleurs, autant le choisir le plus élégant possible, le plus beau possible. Car son rôle sera d’apporter un supplément de beauté à votre salon en mettant en valeur votre bouquet de fleurs.
Mais si vous avez besoin d’un pot de chambre, il n’est pas nécessaire de vous attacher à sa couleur, à sa décoration. Portez votre attention plutôt à ses dimensions (pour que le pot s’adapte à ce qui va se poser sur lui), à sa hauteur, à sa forme ; voyez si le rebord est solide ; demandez en quelle matière il est fait...
Dans la vie il est bon d’agir ainsi : avant de choisir quelque chose, pensons à quoi il va servir.
Si nous avons besoin d’un couteau, choisissions-en un qui coupe bien ; s’il s’agit d’un lopin de terre, il ne faut pas qu’il soit couvert de «kap»... Si nous cherchons un mari, voyons son côté travailleur ; si nous cherchons une femme, qu’attendons-nous d’elle ?

611. Vèye pa in moun lapou travaye, veye pito in moun lapou kaka.

Combien de fois n’avons-nous entendu cette phrase dans la bouche de notre père, lorsque nous étions petits ? Que voulait-il nous dire par là ? Qu’il fallait aller jouer au voyeur lorsque quelqu’un entrait dans les cabinets ? Sûrement pas ! D’abord c’était être mal élevé que de faire une chose pareille ! Ensuite ce n’était pas là un spectacle pouvant nous élever au pinacle.
Eh bien justement, lorsqu’il nous envoyait regarder quelqu’un dans les toilettes, c’était pour nous faire comprendre qu’il ne fallait pas rester debout à le regarder travailler. Ça, aussi, dans son esprit, était la preuve d’une mauvaise éducation : il fallait lui donner un coup de main ou bien nous occuper à un travail nous-mêmes.
Les «gramoun» n’aimaient pas voir leurs enfants traîner sans rien faire.

612. Vié fiy i pèye pa zinpo.

Qu’est ce qu’une vieille fille ? Ce n’est obligatoire qu’elle soit vraiment vieille !
Nous avons pris l’habitude de considérer qu’après un certain âge, si la femme n’a pas trouvé à se marier, eh bien, il est trop tard et elle restera célibataire jusqu’à la fin de sa vie : elle restera vieille fille
Dans le temps «lontan» beaucoup de filles ne trouvaient pas de maris, sans doute parce qu’il n’y avait pas assez d’hommes, mais aussi parce que, il faut le reconnaître, les parents ne voulaient pas les marier à n’importe qui pour que les biens familiaux ne soient pas dispersés...
Pour consoler les filles qui restaient sous le toit paternel, on leur disait alors : les vieilles filles ne paient pas d’impôts.
Aujourd’hui certaines femmes se servent de ce proverbe, comme pour braver le sort... Mais quelle fille ne rêve pas de se marier ?
(On dit aussi : vie fiy i pèye pa patant’).

613. Vié sat’ i ème souri tand.

Qu’est-ce qu’un vieux chat ? C’est un chat qui en a vu passer dans sa vie ! Il a connu le bon et le mauvais et aujourd’hui il a le poil qui blanchit autour des yeux ! Ses mâchoires commencent à se fatiguer et ses dents ne sont plus aussi solides.
Alors, que voulez-vous ? Lorsqu’il a la possibilité de choisir sa nourriture, eh bien il pense à ce qui peut ne pas porter atteinte à ses derniers chicots : il choisit ce qui lui semble le plus tendre. Entre un vieux rat à la peau dure et une jeune souris à la chair appétissante, il jette son dévolu sur la deuxième bien sûr.
L’homme qui a vécu ne s’amuse plus à courir derrière la femme de son âge qui connaît toutes ses ruses. Ses goûts se font délicats et il choisit ses proies : il les veut jeunes et tendres. (À rapprocher de : Un vieux chat aime les jeunes souris).

614. Vié véra i frote pi ek pié sitron.

Le verrat est le cochon mâle. La femelle, elle, s’appelle truie ou ici, «momon kadine»... «Mal-véra» ou momon kadine, tous sont pour nous des «tiou-tiou» !...
Auparavant, ici, il n’y avait que des cochons noirs ; aujourd’hui il n’y a plus que des cochons blancs. Comme quoi, blancs ou noirs, tous peuvent être des cochons... Bon ! Mais là n’est pas la question !
Lorsqu’on élevait les porcs en liberté, ceux-ci erraient un peu partout et fouillaient la terre de leur groin, ce qui laissait des creux dans lesquels l’eau de pluie se transformait en boue.
Les cochons se vautraient dans la boue pour rechercher un peu de fraîcheur mais aussi pour que la boue, une fois sechée sur leur peau, emprisonne leurs parasites. Alors ils se grattaient contre quelque chose de dur pour faire tomber la boue sechée.
Il arrivait que l’un d’eux, distrait, se frotte à un citronnier : les épines de celui-ci lui déchiraient la peau et il s’enfuyait en criant sa douleur !
Avec l’expérience, le vieux verrat apprenait à reconnaître les citronniers et ne s’y frottait plus.

615. Vinèg i vante son kor, do sik pa bezoin réklame.

Nous avons appris qu’il faut nous méfier de ceux qui se vantent. Plus quelqu’un se vante, vante ce qu’il possède, plus nous devons être incrédules.
C’est comme le vinaigre. Il faut entendre ce qu’il nous crie de l’intérieur de sa bouteille : Je suis le vinaigre ! Je viens du vin, la boisson des Dieux ! C’est grâce à moi que vous pouvez assaisonner vos salades ! Sans moi tout serait fade !... Le vinaigre est obligé de vanter les quelques qualités qu’il a, car ses défauts sont plus nombreux sans doute et il sait que les gens ne l’aiment pas beaucoup.
Quant au sucre, il semble que son goût soit suffisamment apprécié des humains pour qu’il n’ait pas besoin de publicité autour de son nom.
Méfions-nous : la publicité peut servir à nous boucher les yeux.

616. Vi voi pa-d-port lé sal, koman vi vé an’-dan lé prop ?

Le Créole a toujours porté une attention particulière à la propreté devant sa porte. Ainsi, lorsque les gens passent dans la rue, leurs yeux portent sur une allée bien balayée et ils ne peuvent pas aller dire : Untel est malpropre !
D’ailleurs le nettoyage de l’extérieur se faisait dès les premières lueurs du jour. Ce n’est qu’après que l’on s’attaquait au nettoyage de la maison elle-même.
Le plus souvent le salon se nettoyait très vite puisqu’on n’y marchait presque pas. La cuisine, la pièce où l’on vivait le plus, demandait un peu plus de temps.
Ce qui est sûr, c’est que les dames accordaient plus d’importance à la propreté du devant de la maison.
Alors, lorsque ce devant de porte laissait à désirer, du point de vue de la propreté, il n’était pas besoin de se demander comment était l’intérieur !
Il y a des filles, comme ça, qui veulent déjà jouer à la «miss» mais qui ne savent pas encore enlever le cérumen (mon camarade dit : la cire humaine !) du creux de leurs oreilles.

617. Volèr i vole volèr, lo diab i ri.

Pourquoi le diable rit-il ? Eh bien, parce qu’il s’aperçoit qu’il y a au moins deux clients pour son enfer : le voleur et celui qui a volé quelque chose au voleur !    
Non seulement le premier des deux a pris quelque chose qui n’était pas à lui, mais il a donné un mauvais exemple au deuxième : il l’a tenté. Le premier est, à coup sûr, destiné au feu de l’enfer.
Quant au second, il s’est laissé tenter, il n’a pas su résister au désir de mal faire : il est, lui aussi coupable. Et le fait d’avoir dérobé quelque chose à un voleur montre qu’il a des facilités pour les mauvaises actions...
Tous les deux vont donc rejoindre Madame Desbassyns au fin fond du Volcan.
Attention ! Lorsque nous tapons sur notre frère, lorsque nous abusons sur ceux qui sont comme nous, lorsque nous nous laissons aller à de mauvaises actions à rencontre de nos amis, nous donnons des motifs de satisfaction au diable...
L’ouvrier qui dit du mal de son «dalon» dans le bureau du patron, aide le patron à exploiter son frère.

618. Vomié kitans ke vanzans.

Kite ali pou la valèr ! (laisse-le pour ce qu’il vaut !) : voilà une phrase qu’on entend souvent, prononcée par un plus grand, par un plus vieux.
Il y a eu offense, il y a eu mal, il y a eu insulte... L’offensé réagit : il veut punir l’offense. Mais l’ainé intervient et il n’y aura pas de vengeance.
Il ne reste que du mépris parfois ou de l’indifférence.
Car l’aîné a peut-être déjà fait l’expérience de la vengeance : il sait que cela peut entraîner loin.
Pour une insulte on peut se retrouver sur le chemin des coups ; pour un coup, on peut se laisser aller à tuer...
Ah ! si pendant les campagnes électorales on affichait partout : Vomié kitans ke vanzans ! au lieu des photos des candidats et de leurs slogans ! Les chefs politiques en sortiraient grandis.



W

619. Wi aroze out flèr : zerb a koté lé dan son bèr.

Dans l’Est de l’île qui est la région la plus arrosée, il n’est pas toujours nécessaire de donner de l’eau aux fleurs. Ailleurs c’est souvent une nécessité.
Et puis, arroser les fleurs est une occupation qui détend et combat le stress de la vie des villes...
Aussi les femmes ne manquent-elles pas le rendez-vous du soir, à l’heure où le soleil couchant ne boit plus l’eau, avec leur jardin. (Certaines préfèrent le faire le matin de bonne heure).
L’arrosage, par tuyau ou par arrosoir, n’est pas le système du goutte à goutte : l’eau est suffisamment dispersée pour que les herbes à côté des fleurs en profitent aussi...
Si quelqu’un gagne une forte somme d’argent (héritage ou... loto) il est rare que cette manne ne profite qu’à lui : ses proches peuvent en bénéficier un peu ; son banquier aussi ; et sans doute les commerçants...
Le bonheur des uns peut rejaillir sur les autres.

620. Wi gingne alime do fé, wi trouve pa do lo pou étène ?

Ceux qui font brûler leurs champs de cannes à l’approche de la coupe, prennent la précaution de s’assurer de la présence du service d’incendie. Si le feu ne s’éteint pas de lui-même ou si, attisé par le vent, il menace d’autres champs, les pompiers sont prêts à intervenir avec leurs lances.
Dans notre cour, nous avons ramassé des paniers de feuilles sèches.  Le  mieux  est de les brûler : les  cendres  serviront d’engrais, les fumées chasseront les moustiques.    
Mais voilà que le vent se lève et transporte des étincelles, des feuilles enflammées... Voilà que le feu gagne et atteint la cour du voisin, menace sa maison.
Nous crions au feu ! Nous ameutons tout le quartier...
Nous aurions dû prévoir de l’eau à portée de nos mains pour éteindre le feu dès les premières menaces.
Si on allume un feu, on doit être capable de l’éteindre.
Si on crée du désordre on doit être capable de ramener l’ordre.



Z

621. Zafèr famiy i ogarde pa zétranzé.

Ça c’est bien vrai !
S’il m’est arrivé quelque chose de désagréable dans ma famille, je n’aime pas qu’un étranger vienne s’en mêler.
Ça ne regarde que ma femme et moi, ou mes enfants et moi. Les conséquences ne bouleverseront pas les habitudes de vie du reste de la société...
Car, chez nous, il n’y a pas de coups et blessures, il n’y a pas de mauvais traitements... Il n’y a que des malaises passagers.
Alors, comment un étranger, qui ne connait ni les tenants ni les aboutissants de notre discorde, pourrait-il intervenir et ramener l’ordre ?
Ce qu’il risque, c’est que nous trouvions les moyens d’arranger notre situation... sur son dos.
Occupons-nous de nos propres affaires et ne fourrons pas notre nez dans celles des autres.

622. Zafèr kabri i ogarde pa mouton.

Le cabri et le mouton sont deux camarades. Souvent les deux vivent côte à côte, se déplacent ensemble, mangent la même herbe... Mais il ne faut pas confondre les deux.
D’abord, morphologiquement, ils ne se ressemblent pas : le mouton a un corps rond, le cabri est plus élégant. La chair des deux animaux est différente aussi, ne serait-ce que pour le goût et l’odeur.
Et puis le mouton nous donne de la laine. Le cabri nous laisse sa peau pour la fabrication des tambours...
Et enfin, leurs problèmes sont différents. Lorsque la chaleur frappe, le mouton supplie son maître de le tondre, car il étouffe sous sa laine... Lui, le cabri, il se fout de la chaleur.
Mais lorsqu’arrive la période des services malbar, le cabri pleure devant «larloir» affûté : le mouton, lui, s’en fout.
On peut être camarades, mais chacun a ses propres problèmes.
(On dit aussi : Zafèr kisnin i ogarde pa permal. Zafèr boudin la pa zafèr sosis)

623. Zako i karès son pti ziskatan i toufe.

Le singe et la guenon sont des animaux qui aiment bien leurs petits.
L’autre jour il y avait au zoo, un petit singe qui venait de naître. Il était de faible constitution...
Sa mère était désolée, car elle le voyait défaillir de plus en plus...
Le coeur gros, elle saisit son enfant et le serra dans ses bras, contre son sein, pour le réchauffer...
Mon petit, mon tout petit, qu’est ce que tu as ? Qu’est ce qui te fait mal ?
Comme le petit ni répondait pas, elle voulut lui transmettre ses propres forces et le serra davantage sur sa poitrine... Mon petit ! Mon pauvre petit !...
Elle le serra si fort, qu’elle l’étouffa complètement... Il y a des parents qui aiment tellement leurs enfants qu’ils... l’étouffent. Ils ne veulent pas que les enfants sortent parce que la pluie pourrait les mouiller ; ils ne veulent pas que leurs enfants fréquentent des camarades parce que ça pourrait être dangereux...
Protégeons nos enfants mais ne les étouffons pas !

624. Zako i morde son frèr.

Un singe en cage ! Pas qu’une seule fois nous avons vu ce spectacle ! Le pauvre !
Il saute ! Il grimpe ! Il se balance ! Il fait des grimaces !... Des fois, il reste prostré dans un coin... Le plus souvent il essaye d’écarter les barreaux pour retrouver sa liberté...
Le manque de liberté influe sur son caractère. Il est de mauvaise humeur. Il devient méchant. S’il était à l’extérieur il passerait sa mauvaise humeur sur les branches des arbres...
Il dépenserait son énergie d’un arbre à l’autre...
Mais dans cette cage ! Sa colère monte. Il s’énerve.
Le moindre geste de son frère de captivité peut déclencher une bagarre. Et voilà des dents qui mordent et des chairs qui saignent.
Nous aussi nous passons nos mauvaises humeurs sur ceux qui sont les plus proches de nous. Ce que nous ne pouvons tirer sur notre patron, nous le tirons sur notre femme ou nos enfants...

625. Zako i voi la fes son kamarad.

On aurait pu y ajouter : é li voi pa lé siène...
Un singe ne se sert pas d’un miroir... De toute sa vie il ne verra pas son arrière... Même si celui-ci est libre de tout vêtement.
Et justement, le fait que les singes ne protègent pas leur pudeur par des vêtements, permet à ces animaux de voir, au passage, les fesses de leurs camarades.
Lorsqu’un singe voit les fesses de son voisin, il éclate de rire et dit en lui même : Comment peut-on trimbaler un derrière pareil ? Pourquoi Dieu lui a-t-il donné des fesses si rouges ? C’est ridicule ! Heureusement que moi, je n’ai pas une telle disgrâce !... Et il rit encore ! Ce n’est pas très gentil de sa part, mais c’est plus fort que lui !
Chacun voit les défauts des autres et se cache les siens.

626. Zalians in fanm sé respé.

Une alliance, qu’est-ce ? C’est un anneau de mariage, porté à l’annulaire ; une simple bague, en or généralement, mais sans fioritures sans ornements !...
Bien sûr c’est un bijou et comme tout bijou, il a une valeur marchande.
Mais pourquoi dit-on que l’alliance c’est le respect. Pourquoi pas la bague de fiançailles ? Pourquoi pas le bracelet en or massif ? Pourquoi pas le collier de perles ou les boucles d’oreilles aux pierres précieuses ?
Parce que l’alliance a une signification : ça veut dire que la femme qui la porte est passée devant Monsieur le Maire et prenant la société à témoin elle a lié sa destinée à celle d’un homme.
Alors lorsqu’une femme portant une alliance passe dans la rue, inutile de faire le joli cœur avec elle. Montrez-lui au contraire du respect : ça l’aidera à remplir son contrat de mariage et le monde n’en tournera que mieux.
Respectons aussi l’alliance, car elle signifie que nous avons affaire à une maman...

627. Zamé tro tar pou bien fèr.

Souvent nous nous décourageons vite face à une difficulté.
Nous croyons par exemple que le temps va nous manquer, que nos connaissances ne sont pas suffisantes, que le but à atteindre est trop éloigné... et nous laissons tout tomber.
Nos abandons peuvent avoir parfois des conséquences graves.
Peut-être qu’avec un peu plus d’efforts, un peu plus de volonté, nous aurions pu, sinon réussir totalement, du moins avancer vers la réussite...
En tout cas, s’il s’agit de faire quelque chose de bien, ne disons pas qu’il est trop tard.
Essayons ! Car le fait d’essayer suffit à entretenir l’espoir...
Un incendie s’est déclaré dans une maison, si nous croyons qu’il est trop tard pour intervenir, tout sera consumé. Si nous essayons de combattre le feu, même avec peu de moyens, nous sauverons peut-être, un meuble... ne serait-ce que ça !

628. Zanfan fanm bagatel la poin papa.

Une femme «bagatel» est une femme aux moeurs légères, qui passe des bras d’un homme à ceux d’un autre.
En tous temps et en tous lieux il y a eu des prostituées. Mais ici, la «fanm bagatel» ou la «larkawel» n’était pas obligatoirement une prostituée : il y avait aussi des femmes qui connaissaient des dizaines de maris parce que leur besoin d’indépendance les leur faisait quitter les uns après les autres.
Et puis il y avait celles qui devaient gagner de l’argent pour élever un premier «valal» fait par amour et pour lequel la famille l’avait mise à la porte. Comme il n’y avait pas à l’époque d’allocations «fanm sel», il fallait bien passer par la volonté des hommes...
Pour élever leur premier enfant, ces femmes en arrivaient à donner naissance à un second - on ne connaissait pas la contraception à cette époque - puis à un troisième et ainsi de suite...
Ces enfants avaient chacun un géniteur, mais n’avaient pas de père dans le sens où ce dernier ne jouait auprès de lui, ni le rôle de nourricier ni celui d’éducateur.
Pauvre fanm bagatel, pauvres enfants ! Nos enfants ont besoin d’un milieu familial sécurisant.

629. Zanfan gâté, papay pouri.

Une papaye ça se mange mûre mais lorsque la chair est encore ferme. Parfois même on la consomme jaune, en salade de fruits, par exemple...
Mais lorsque la papaye est pourrie, même les martins - qui sont pourtant des voleurs de papaye - même les martins n’en veulent pas.
La papaye trop mûre tombe du pied, s’écrase et s’étale en une bouillie jaunâtre...
Un enfant trop gâté, est un enfant capricieux, qui pleure pour un rien, qui ne supporte pas la plus petite douleur...
Plus il grandira, plus il s’amollira. Plus il sera faible de caractère... Il ne faut pas compter sur lui pour se débrouiller dans la vie : il cherchera toujours à s’appuyer sur Papa-Maman. Un enfant trop gâté tombera un jour, et s’aplatira comme une papaye trop mûre.
Apprenons plutôt à nos enfants à être endurants et solides car la vie n’est pas toujours chose facile.

630. Zanfan i ème ek lo kèr i fé grandi ek la min.

Qui n’aime pas son enfant du fond de son cœur ?
Sûrement pas les  «gramoun-lontan»   !  Nous sommes là pour prouver le contraire
Évidemment, ils ne passaient pas leur temps à nous dire qu’ils nous adoraient. Mais à leur façon de nous appeler «mon pti kaf ‘ ! ou bien «mon pti kafrine» ! nous sentions leur cœur déborder de tendresse. Ils avaient peut-être un peu honte de nous caresser a chaque instant, mais quand ils nous faisaient faire des «pamine», c’était tout leur amour qui transparaissait dans leurs gestes...
Seulement ça ne veut pas dire qu’ils nous laissaient faire ce que • nous voulions ! ça ne veut pas dire qu’ils nous passaient tous nos caprices... Oh ! Non !
Nos pères et nos mères savaient se montrer sérieux quand il le fallait. Lorsque les mains ne suffisaient pas, il y avait les fouets, les ceintures et mêmes le nerf de bœuf...
Et nous apprenions à vivre comme eux.
Aujourd’hui ne sont-ce pas les enfants qui corrigent leurs parents ?

631. Zanfan in momon la poin défo.

Je connais une mère de famille dont le fils, âgé de la trentaine déjà, a de fâcheuses tendances à s’introduire chez des gens et à faire main basse sur des objets de valeur.
Eh bien, interrogée par la police, cette dame n’a jamais voulu reconnaître que son fils était un cambrioleur. Au contraire ! Non seulement elle lui fournissait à chaque fois un alibi, mais elle allait, en privé jusqu’à lui trouver des excuses : si les gens ne laissaient pas traîner leur bijoux dans leurs maisons ! Si les gens mettaient des portes et des fenêtres blindées à leurs maisons ! D’après cette dame, son enfant était plein de qualités : honnête, travailleur, bon cosur...
Oui, notre amour pour nos enfants est tout à notre honneur. Mais il ne doit tout de même pas nous rendre aveugles.

632. Zanfan insolan i grandi dann simetièr.

Les «gramoun-lontan» ont toujours éduqué leurs enfants pour qu’ils soient polis : dis bonjour au monsieur ! dis bonjour à la dame, demande excuse lorsque tu as commis une faute...
Les enfants ne demandaient rien sans «siouplé».
Un enfant bien élevé était celui qui embrassait tout le monde appelait les grands «tonton» ou «matant».
Tout le monde l’aimait et admirait ses parents qui avaient réussi à lui donner du savoir vivre.
Mais l’enfant insolent qui ne disait bonjour à personne, qui osait s’immiscer dans les conversations de grandes personnes, qui répondait aux personnes âgées, cet enfant-là n’était pas aimé du tout, même pas par sa famille.
Personne n’aurait levé le petit doigt pour l’aider dans une situation difficile. Lorsque l’insolence d’un Jeune le poussait à s’attaquer à des adultes, eh bien, ça pouvait mal finir pour lui.

633. Zanfan i plère pa i gingne pa tété.

Ouinh ! Ouinh ! Dès que la maman entend son petit baba crier, elle lâche tout et se précipite vers le berceau... La marmite sur le feu, va peut-être brûler ; le linge sous le fer à repasser risque de prendre feu...
Peu importe ! Il est l’heure de donner la tétée au bébé dont l’estomac se fait tyrannique...
Supposons que le bébé ne lâche pas son cri. Eh bien il est possible que l’heure de la tétée passe et que, prise par les occupations si nombreuses qui la sollicitent partout dans la maison, la mère oublie son petit baba...
Soyons comme le bébé : n’hésitons pas à réclamer ce qui nous est dû. Si nous ne nous battons pas pour ce qui nous revient, les autres ne le feront pas pour nous.

634. Zanfan la pa ou, komande pa tro for.

Ti-Jean, mon enfant, pourrais-tu rendre un service à Tantine Zézète ?
Bien sûr Tantine Zézète !
Quel bon enfant tu es, Ti-Jean ! Le Bon Dieu te gardera toujours ! Peux-tu aller me chercher un seau d’eau à la fontaine ? J’ai mes rhumatismes, ce matin...
Tout de suite, Tantine Zézète !
Il n’était pas rare d’entendre de telles conversations, auparavant... Et de voir un enfant aller à la fontaine publique et rapporter de la bonne eau fraîche à la vieille voisine. Les enfants de l’époque étaient éduqués à rendre service. Et puis il y avait la manière de demander aussi.
De nos jours, à nos propres enfants nous ne pouvons plus demander de faire ceci ou cela. Ne parlons pas des enfants des étrangers
Evitons de nous conduire en «komandèr», usons plutôt de persuasion douce.

635. Zanfan lé fé ek son gro né i fo soigné.

Avez-vous déjà trouvé des parents qui n’aiment pas leurs enfants ? Peut-être ! Mais c’est assez rare.
Le plus souvent les parents sont fiers de leurs enfants, qu’ils trouvent beaux, bons et futés...
Il est normal que nous considérions nos enfants comme des trésors : ça aide le genre humain à se perpétuer...
Parfois nos enfants ont des défauts, mais notre amour nous rend aveugles et ces défauts deviennent presque des qualités...
Cette attitude n’est pas raisonnable mais on peut la comprendre. Sachons toutefois regarder les choses en face et aidons nos enfants à se corriger de leurs défauts. Nous ne les en aimerons pas moins pour cela...
Quant à l’enfant qui naît avec telle ou telle tare, il a encore plus besoin de notre amour.
Acceptons d’assumer nos responsabilités.  
Si nos entreprises échouent, sachons payer les conséquences.

636. Zanfan lospis i plère pa.

L’hospice d’aujourd’hui ne ressemble plus à ce qu’il était jadis. À l›époque il n›y avait pas le confort souhaitable pour ceux qui étaient appelés à y rester...
C’est tout juste s’il y avait suffisamment de personnel pour s’occuper des pensionnaires. Et encore les soins, se résumaient-ils au strict minimum.
Mais qui étaient les pensionnaires de l’hospice ? Ceux qui étaient vraiment les laissés pour compte de la société. Ceux qui n’avaient plus personne, mais vraiment plus personne dans ce bas monde...
Quelques vieillards grabataires... Quelques enfants abandonnés... Pour ceux-là, l’hospice, malgré tous ses défauts, était encore un lieu d’asile, un geste de charité de la part de la société.
Les vieillards et les enfants de l’hospice n’avaient plus qu’à dire merci pour le peu qu’on leur donnait.
Les malheureux sont vraiment... malheureux.

637. Zanfan zordi, lo zonm domin.

En grandissant, un enfant change. Le corps, bien sûr, et c’est ce qui frappe d’abord. Mais l’esprit aussi parce que, au fur et à mesure, qu’il grandit, l’enfant apprend des tas de choses, subit des tas d’influences, fait des tas d’expériences.
Donc, bien souvent l’homme et l’enfant qu’il était ne se ressemblent pas et c’est pour ça que parfois on a des difficultés à reconnaître quelqu’un sur une vieille photo.
Mais il y a des points de notre physique comme de notre caractère que nous conservons jusqu’à notre mort : si nous sommes nés blancs, nous ne deviendrons pas noirs ; si, enfants, nous sommes petits, hommes, nous ne serons pas des géants... Et sur le plan moral nos qualités et nos défauts ne nous lâcheront que difficilement. Si nous arrivons à conserver nos qualités et à corriger nos défauts, nous serons des exceptions.

638. Zanimo san mèt, zanimo san fèt.

Il y a deux sortes d’animaux : ceux qui sont sauvages, qui vivent dans les bois, dans les montagnes, comme les  «tang», les «papang» et même les rats...
Et ceux qui, comme le chien ou le chat, sont domestiqués et vivent au contact de l’homme.
Ces derniers sont tellement habitués à vivre avec l’homme qu’ils sont devenus dépendants de lui. Leur vie ne se conçoit plus autrement que dans la cour ou sous le toit de l’homme.
Ils ont besoin de la nourriture fournie par l’homme, mais aussi de son regard, de sa voix, de ses caresses. De sa protection...
Un chien ou un chat abandonnés, ce sont des animaux qui font pitié : ils sont efflanqués, malades...
Ils n’ont plus de Jours de fête.
Nos ancêtres aussi, certains d’entre eux en tous cas, supportaient leur malheureux sort en pensant à la nourriture et au toit que le «groblan» leur donnait. Ils n’avaient pas demandé à être esclaves, mais puisque le Bon Dieu l’avait permis, ils se consolaient comme ça...
Certains, après leur libération ont même demandé à rester sur la propriété de leurs anciens maîtres.

639.  Zavèg i zoué pa biyar.

Pour jouer au billard il faut d’abord bien tenir une queue, ce bâton garni d’un procédé et dont on se sert pour pousser les billes... Il faut ensuite bien viser les boules pour les faire glisser dans les trous...
Il faut beaucoup d’adresse et la main joue alors un grand rôle.
Mais il faut aussi avoir le coup d’oeil comme on dit. Oui, les yeux sont très importants au billard.
Alors comment penser qu’un aveugle puisse jouer au billard ?
Ceci pour nous dire que si nous nous mêlons d’entreprendre quelque chose, nous devons au préalable nous assurer d’en avoir les moyens.
Sinon, il ne faudra pas compter sur des ménagements de la part de nos adversaires... Et nous devrons payer les conséquences de nos actes d’aveugles...
(On dit aussi : Zavèg i amène pa masine).

640. Zef bouyi lé dir me la kok touzour frazil.

Quand j’étais au lycée, ma mère me donnait des œufs crus à gober le matin, car disait-elle, c’était bon pour la mémoire ! Aujourd’hui encore il m’arrive de boire un oeuf cru, le matin, en pensant à elle !
Certaines personnes ne peuvent avaler un oeuf cru et préfèrent le cuire un peu : elles le consomment mollet à la petite cuiller, ou dur.
Mais que l’oeuf soit mollet, ou dur, sa coquille reste toujours aussi fragile, toujours aussi friable. On n’a pas besoin de faire un effort pour la casser...
Ça veut dire que parfois, nous nous forçons pour changer des aspects de notre personnalité, mais dès que nous n’ y pensons plus, notre nature reprend le dessus. Cachons nos défauts, ils ressurgiront encore plus grands.

641. Zène pa ou dan la mer bel.

Savez-vous ce que veut dire : «la mer lé an luil ?» Ça n’a rien à voir avec : «boug-la lé an luil» qui signifie que l’homme est saoul. Une mer en huile est une mer calme, dont les vagues ne montent pas et ne se creusent pas... C’est comme si la mer dormait, sous les caresses d’une brise rafraîchissante.
Alors, le marin pêcheur n’a pas de travail urgent à faire : pas de barre à tenir de main ferme, pas de voile à descendre en catastrophe, pas de voie d’eau à colmater...
Le capitaine du bateau peut donner quartier libre à ses hommes : ceux qui veulent lire, lisent ! ceux qui veulent jouer aux cartes, jouent ; on peut même boire un petit coup : pourquoi se gêner ? À terre, nous avons la même attitude : lorsque tout va bien, pourquoi ne pas en profiter ?
Mais sachons nous tenir prêts pour un éventuel changement de situation.

642. Zéne souri na in sel trou : la poin lontan pou roule matou.

Une souris est un animal doté de pattes courtes, mais dont la rapidité est assez surprenante. Et comme en plus elle est de nature méfiante, il est difficile de la surprendre... À peine a-t-elle senti l’odeur du chat... Zoup ! elle a filé en «zourit»...
Et la gueule du chat se referme sur du vide. Impossible de poursuivre la belle demoiselle dans son trou, car celui-ci est trop petit pour la tête du chat.
Si encore il n’y avait qu’un trou par lequel la souris pouvait s’échapper ! Pensez-vous ! Elle connait une dizaine de passages sûrs, la petite ! Car, ça fait longtemps qu’elle pratique la maison. Mais la jeune souris, novice, elle ne connait pas bien la maison et elle n’a qu’un trou par lequel se sauver. Mal lui en prend, car c’est là que le chat l’attend...
Plus nous aurons de moyens de nous protéger, plus nous aurons la vie longue.

643. Zesklav i koupe lo ki son sien.

Un esclave n’avait aucun droit, même pas celui de posséder un chien. Son propre corps ne lui appartenait pas. Ne parlons plus de celui d’un animal.
Il arrivait cependant parfois qu’un chien errant s’aventure jusque dans le camp des esclaves à la recherche d’un os.
L’habitude venant il ne tardait pas à être considéré comme le chien des esclaves.
Pauvres esclaves ! Toute la Journée à s’éreinter, à supporter les mauvaises paroles du maîtres, à encaisser des coups de «sabouk» !
Lorsque le soir ils rentraient au camp, ils avaient les cheveux raides de colère, les dents grinçantes de rancune, les mâchoires serrées et le cœur fielleux...
Malheureusement, le chien a trouvé le moyen de renverser la marmite de manioc ! Pauvre chien ! C’est sur lui que va passer toute la rancoeur des esclaves.
Ce que nous ne pouvons tirer sur nos maîtres, nos chefs, nos supérieurs nous le tirons souvent sur nos chiens, nos femmes, nos enfants. Est-ce juste ?

644. Zete in zié dérièr si ou vé galize semin dovan.

J’avais un ami qui travaillait aux Travaux Publics (autrefois : services des Ponts et Chaussées). Il s’occupait surtout de la réfection des routes.
À l’époque les moyens matériels utilisés n’étaient pas les mêmes que ceux d’aujourd’hui : il y avait bien un diablotin (rouleau compresseur) mais la plus grande partie du travail se faisait à mains d’hommes : les routes étaient peut être moins belles, mais étaient-elles moins solides?...
Bref ! Lorsqu’une équipe de travailleurs faisaient une route, la macadamisaient et la goudronnaient le rôle du chef d’équipe était de s’assurer de la rectitude de la route. Il devait aussi assurer que celle-ci était bien plane, sans bosses...
Pour cela, comme les outils manquaient, il faisait confiance à ses yeux, devenus experts. Un regard en arrière lui permettait de corriger certains défauts, mais surtout lui permettait de s’assurer que la partie de la route à venir était bien au niveau de celle déjà construite...
Il est bon de s’appuyer sur le passé quand on veut se projeter dans l’avenir. Ou tout simplement comprendre le présent.

645. Zistis Bon Dié i voyaze an saret’ bef.

Pour voir une charrette à boeufs, de nos jours, il faut se rendre dans le Sud de l’île, pendant la période de la coupe des cannes. Et dépêchons-nous, car bientôt, il n’y en aura plus...
Il faudra alors faire un musée et y mettre une charrette, comme on y mettrait notre «ti-train lontan»... Pour que les enfants à venir sachent...
Lorsque, tout d’un coup, une voiture automobile se trouve prise derrière une charrette, il faut une bonne dose de patience au chauffeur avant qu’il puisse arriver chez lui... Le boeuf n’a pas de moteur, et il avance au pas : go-dop... go-dop...
D’après ce qu’on dit donc, la justice du Bon Dieu se déplacerait en charrette à boeufs.
Ça veut dire que le châtiment de nos mauvaises actions n’est pas immédiat mais qu’il est inéluctable : un Jour, nous paierons pour nos fautes ; un Jour nous verrons nos droits reconnus, aussi !

646. Zoizo bélié i songne pa an kaz.

La première fois que les Créoles ont vu l’oiseau «bélié», ils ont dû le trouver beau, car ils étaient habitués à voir surtout des moineaux au plumage terne...
Alors pourquoi, eux qui aimaient mettre en cage les merles, becs-rosés et autres tourterelles, pourquoi n’ont-ils pas capturé les «bélié» pour en faire des élevages ?
Sans doute à cause du cri de l’oiseau qui est loin d’être mélodieux.
Mais aussi et surtout, ils se sont aperçus que les bélié n’acceptaient pas d’être mis en cage : ils préféraient ne pas manger et se laisser mourir.
Le bélié a besoin d’air, d’espace, de lumière et de liberté...
Il y a des personnes, comme ça, qui ne peuvent souffrir la moindre atteinte à leur indépendance. C’est pourquoi elles restent souvent célibataires, par exemple.

647. Zoizo i fé pa son ni an in zour.

Un nid d’oiseaux est souvent un petit chef-d’oeuvre. Prenez le cas du nid de «bélié» par exemple : quelle architecture !
Brin par brin, le mâle et la femelle transportent les herbes sèches ; une à une les brindilles fines, les feuilles légères...
Et heure après heure, jour après jour on construit le nid dans lequel madame va déposer ses oeufs...
Quelle patience et quel savoir faire !
Ce qui est encore plus remarquable c’est que le nid est toujours terminé avant que la période de ponte n’arrive !
Ce n’est pas en un Jour que les oiseaux ont construit leur nid.
Nous aussi, si nous Voulons réaliser quelque chose de valeur, il nous faut de la patience et du temps. Pour élever un enfant, par exemple, quelle patience il faut ! Mais comme c’est exaltant, aussi !

648. Zoizo i fé pa son ni an volan.

Lorsque l’on entend le mot oiseau, qu’est-ce que l’on s’imagine tout de suite ? Qu’est-ce que l’on voit ? Un petit animal, les ailes ouvertes, volant de branches en branches, d’arbres en arbres...
Et l’idée de voler vous-mêmes vous gagne ... et vous emporte ! Oui, ça doit être formidable de voler, de planer au dessus de tout...
Seulement si un oiseau ne fait que passer son temps à voler de branches en branches, il n’aura Jamais le temps de construire un nid ; la femelle n’aura pas l’occasion de pondre quelques œufs ; ils ne pourront pas avoir d’enfants.
Et si tous font de même pour nous : si nous bougeons sans arrêt, si nous ne nous fixons jamais, nous ne trouverons pas une famille...

649. Zoli fiy sé pié larzan.

Voilà un proverbe qui doit nous venir de très loin dans le temps.
Oui, n’oublions pas que, dans certaines civilisations, lorsqu’une fille était demandée en mariage, elle rapportait beaucoup à sa famille. Pour que le garçon enlève la fille, il fallait qu’il paye, soit avec de l’argent, soit avec des animaux...
N’oublions pas non plus que dans d’autres sociétés, lorsqu’une jolie fille était remarquée par Monsieur le Comte, Monsieur le Duc, Monsieur le Marquis... ça pouvait être source de revenus pour ses parents. Si c’était par Monsieur le Roi, alors la fortune des parents était assurée...
Et qu’en est-il aujourd’hui ? Notre mentalité a évolué. Nous ne vendons plus notre fille comme un sac de charbon ou un morceau de viande.
Mais ne nous bouchons pas les yeux : nous vendons encore sa beauté.

650. Zonbri i pous’ koté saz-fanm i antère ali.

Le «zonbri» c’est la petite anfractuosité située au milieu de notre abdomen ; c’est aussi le cordon ombilical.
Dans ce proverbe, c’est le deuxième sens qui convient.
Lorsque la sage-femme - le plus souvent une femme d’un certain âge habituée à aider aux accouchements - amenait un enfant au monde, il lui revenait de sectionner le cordon ombilical.
L’usage voulait qu l’on enterrât ce cordon quelque part dans la cour de l’accouchée, pour le mettre à l’abri des animaux. Ce geste était bourré de symbolisme : le nouveau né était à jamais attaché à la terre qui l’avait vu naître. Et il est vrai que le petit créole né à cette époque-là était très attaché à son île.
Aujourd’hui les Réunionnais vont souvent ailleurs, surtout pour des raisons économiques. Mais peut-être est-ce aussi parce que, de nos jours, on n’enterre plus le zombri des nouveaux-nés dans le sol du pays ?

651. Zordi ri sek, domin kari volay.

Auparavant un «kari» de volaille, comme tout plat de viande du reste, était un mets de fête, et non pas comme aujourd’hui un kari de Jours de semaine.
Un kari de volaille, un plat de haricots rouges, sang de boeuf, une salade de cresson, voilà ce que l’on appréciait à un repas de mariage, de première communion, de grande cérémonie...
Seulement, disons-le tout net : ce n’était pas de la volaille comme celle d’aujourd’hui, appelée volaille de France dont les chairs sont molles et insipides... Non ! C’était de la volaille-pays, élevée au maïs et en liberté, dont les chairs étaient rouges et musculeuses...
Alors, vous comprenez, lorsqu’une maman disait à son enfant Mange, mon fils : aujourd’hui le riz est sec mais dimanche il y aura du kari de volaille ! eh bien, l’enfant salivait à l’avance et l’appétit venait tout de suite.
Une promesse qui mettait l’eau à la bouche. Une promesse qu on ne tenait pas toujours !
Aujourd’hui encore nous marchons avec les promesses pour demain. De toutes façons nous devons toujours espérer que le kari de volaille va venir.

652. Zoué pou larzan sé zoué kont larzan.

Lorsque nous étions enfants nous n’avions pas la télévision à notre disposition. Mais comme nous nous amusions !
Jamais nous ne nous ennuyions car nous inventions toutes sortes de jeux. Il y avait les saisons de toupies ; de «kanet», de boutons, de courses de guêpes, de «serk»...
Nous avions deux grandes règles de jeu : nous jouions «pou bon» ou «pou lat». Jouer pou bon c’était jouer pour de bon, c’est à dire accepter de payer quand on a perdu (une Toupie en jeu par exemple). Jouer pou lat (abréviation pour «pou la po patat» certainement) c’était jouer pour rien, c’est à dire qu’après la partie chacun reprenait sa toupie...
Mais il ne nous arrivait jamais de jouer pour de l’argent. D’abord parce que nous n’en avions pas. Et ensuite parce que nos parents nous faisaient toujours des leçons de morale sur les Jeux pour de l’argent.
Nous savions que Jouer pour de l’argent était très dangereux et que certaines personnes avaient perdu leurs fonds de commerce au mah-joug, que d’autres avaient dû se suicider après avoir tout perdu au devant-derrière, que d’autres encore avaient vendu leurs enfants...