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Ginério

Léon DierxAspirations

Poète

Date de naissance:
31 mars 1838
Date du décès:
11 juin 1912

Poète Parnassien publié chez Lemerre, Léon Dierx est sacré Prince des Poètes en octobre 1898, à la mort de Mallarmé. Il est préféré à José-Maria de Hérédia. Il fait partie du groupe de poètes qui veilla le corps de Victor Hugo à l'Arc de Triomphe le 22 mai 1885. Un monument fut érigé à sa mémoire place des Batignolles.

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Léon DIERX

 

 


Il y avait une chanson qui chantait.
Il la chantait à mes pieds avec une voix si douce !...
V. HUGO

                             I

Le soleil avait fui. — La belle Adriatique
Endormait ses flots bleus en frémissant d'amour
Sous le baiser des nuits, faible et mélancolique,
Que lui porte le vent sur la fin d'un beau jour.

Venise dans la bruine illuminait dans l'onde
Ses noirs palais de marbre et ses dômes d'azur,
Et dans le crépuscule, en une paix profonde,
Rêvait aux anciens jours sous son beau ciel si pur.

Pensive à son balcon, et dans l'ombre épaissie
Plongeant son noir regard, qui plein d'amour reluit,
Hellane écoute au loin, sur la vague endormie,
Glisser une gondole au travers de la nuit.
Soudain un chant d'amour, comme un lointain murmure,
Plus léger qu'une plainte et plus doux qu'un soupir,
Du sein des flots s'élève, et dans le bleu zéphyr
Caresse en frissonnant sa noire chevelure :

     O Venise qui dors
            Sur les bords
     De ton Adriatique ;
     Sous ta brise du nord,
     Te mirant dans ton port,
     Dans ton port fantastique ;
     Venise aux mille feux,
     O Venise la belle !
     Dont le front étincelle,
     Brillant plus que tes cieux ;
     Malgré ton charme extrême,  
            Non, crois-moi,
            Sur ma foi.
     Ce n'est plus toi que j'aime ;
            Ce n'est plus toi,
            Ce n'est plus toi.
     En souveraine assise,
            Dors, Venise ;
     Celle qui nuit et jour
     A mon coeur, mon amour,
     Vers qui va ma nacelle,
     C'est Hellane, ma belle ;
     Mon Hellane aux yeux bleus,
     Qui le soir sous les cieux,
     Quand la lune blafarde
     A l'horizon reluit,
     A son balcon regarde
            Dans la nuit
            Et s'écrie :
     « O mon âme chérie,
     Viens près de moi,
     Je suis à toi ! »

« L'infâme! » dit Hellane en déroulant l'échelle. —
Comme une ombre légère a glissé la nacelle.
« C'est toi, mon Ginério ? Pourquoi viens-tu si tard ?»
Une étrange lueur brilla dans son regard ;
Mais la nuit était noire, et Ginério sans crainte ;
Le bruit de leur baiser, mourut comme une plainte.

Et maintenant, ô Nuit, dans ton voile argenté,
Passe en rêvant tout bas. Ton silence enchanté
Plane sur l'Océan où se mire Venise ;
Saint-Marc a disparu dans la brume, et la brise,
Comme une mère assise au berceau d'un enfant,
Berce la Volupté, qui se pâme en pleurant.
Recueille ces soupirs pour ta sainte harmonie.
Et verse en souriant sur la terre endormie 
Ces baisers parfumés qui meurent dans ton sein ;
Pour les porter à Dieu tu t'enfuiras demain.


                             II

Avez-vous prié Dieu, ce soir, Desdemona ?
SHAKSPEARE

Glisse sur les flots noirs, ô légère gondole,
Abandonne Venise à ses rêves dorés ;
Comme l'oiseau joyeux qui de son nid s'envole.
Emporte leurs chansons et leurs baisers sacrés.
Leur amour est plus pur que cette onde limpide
Qui réfléchit les flancs dans son miroir perfide ;
Glisse au sein de la nuit, gondole de l'amour,
Gondole du bonheur, va, glisse jusqu'au jour !

« N'est-ce pas que des nuits la robe diaphane,
Aux rayons de la lune, et sur les flots mouvants,
S'emplit de voluptés et d'amour, mon Hellane ?
N'est-ce pas, Hellana, que l'haleine des vents,
En baisant sur ton front ta longue chevelure,
Murmure en frémissant des mots mystérieux,
Et jusqu'au fond du coeur porte une ivresse pure
Qui fait palpiter l'âme où descendent les cieux ?
N'entends-tu pas dans l'air d'étranges harmonies
Qui passent sur ta tôle et montent vers le ciel ?
Ce sont, blanche Hellana, les grâces infinies
Que les amants la nuit rendent à l'Éternel.
A ce concert divin mêlons-nous, ô mon âme !
Et qu'un baiser de feu, réunissant nos coeurs,
A travers l'infini, comme une double flamme,
S'élance jusqu'à Dieu, que les anges en choeurs
De leurs hymnes d'amour encensent sur son trône !
Mon Hellane, aimons-nous, que notre amour l'étonne !

— Aimons-nous! dit Hellane. » Et jetant ses bras nus
Au cou de son amant, sur sa blanche poitrine
En proie à la fureur de transports inconnus,
Elle pressa son coeur. Sa lèvre purpurine
A ses lèvres s'unit dans la discrète nuit.
Mais ce baiser d'amour n'était pas, ô surprise !
Le baiser parfumé, faible et doux, qui s'enfuit
Comme l'impression d'une légère brise ;
Celui de deux amants devant qui l'avenir
S'ouvre brillant et pur de toute vaine crainte ;
Celui qui se prolonge en une ivresse sainte,
Et semble aux coeurs pâmés ne devoir pas finir ;
Ce n'était pas non plus celui de Juliette,
Qu'avant de la quitter, au chant de l'alouette,
De son balcon, joyeux emporte Roméo.
C'était un long baiser, furieux, plein de rage,
Qui fit frémir la nuit de son lugubre écho ;
L'âpre et sanglant baiser de la bête sauvage
Qui ne peut assouvir son amour insensé ;
Le baiser meurtrier du nocturne vampire
Qui suce encor le sang quand la vie a cessé.
Oui, c'était tout cela, mais c'était cent fois pire.
Ginério tout à coup fut saisi de terreur ;
Mais en vain il voulut fuir cette horrible étreinte ;
Un feu mystérieux lui dévorait le coeur.
« Je souffre, lui dit-il. » Commme une faible plainte
Sa voix vint expirer sur sa lèvre, et ses yeux
Se fermèrent soudain ; comme une lourde masse
Il tomba. — Se dressant alors, le front joyeux,
Laissant dans son regard éclater la menace,
Hellane, d'une voix terrible, lui cria :
« Ginério! ton amour plus que l'onde est perfide !
Tu mens impudemment ! Ton coeur jamais n'aima !
Ah ! tu vas le matin, la lèvre encore humide
De mes baisers du soir, sans remords, sans pudeur,
A tous les carrefours prostituer ton coeur !
Tu te fais un jouet de l'amour d'une femme,
Et tu laisses la brise emporter en passant
Tes serments de la nuit et les pleurs de mon âme !
Et tu t'endors tranquille, heureux et confiant !
Oh ! malédiction ! pensive à ma fenêtre,
Quand j'écoutais au loin s'effacer dans les flots
Le bruit de la gondole, à quelque autre, peut-être,
Tu portais ta chanson et tous tes faux sanglots ;
D'un masque de candeur tu couvrais ton visage :
Des mots les plus sacrés tu te faisais un jeu ;
Et tu ne craignais pas la colère de Dieu !
Et tu croyais, devant tant d'insulte et d'outrage,
Que je m'abaisserais à ramper à tes pieds
Comme le chien frappé, baisant la main du maître !
Pour ces amours d'un soir, le matin oubliés,
Tu prenais mes baisers, et ta bouche de traître
Sur mes lèvres jamais n'allait chercher le coeur !...
Tu ne savais donc pas ce que la jalousie
Jusqu'au fond de notre âme allume de fureur ?
Tu ne savais donc pas quelle rage inouïe
Vous dévore le soir, lorsque le doute affreux
Sous un lit parfumé creuse un linceul hideux ?
Quel poison infernal fait dans la solitude
Tendre en grinçant d'horreur vos deux bras dans la nuit !
— Hellana ! mon amour !... Sois sans inquiétude !
Je n'aimais que toi seule... Oh ! mon âme s'enfuit...
Je me meurs, Hellana ! Que dis-tu ?... Je succombe...
— Oh ! pas un mot de plus ! c'est assez blasphémer !
Je dis que ces flots bleus seront bientôt ta tombe ;
Je dis qu'il faut mourir ! Je dis que cette mer
Va s'entr'ouvrir d'horreur devant nous tout à l'heure !
A l'horizon déjà fuit l'oiseau qui l'effleure,
Et la vague là-bas s'éloigne en gémissant.
J'étais belle ce soir, disais-tu ? — C'est l'ivresse,
C'est le poison, ami, qui m'échauffait le sang ;
C'est le dernier rayon de la folle jeunesse
Qui jetait, pour mourir, sa plus belle lueur ;
C'est lui qui brûle en toi ce qu'il te reste d'âme.
Oui, nous allons mourir ! — Cette céleste flamme,
Ce baiser saint et pur que dans ta fausse ardeur
Tu cherchais sur ma lèvre, et qui, bleu météore,
Devait monter au ciel sur l'aile de l'amour,
C'était l'éclair dernier de la dernière aurore,
Le cri désespéré de notre dernier jour,
Que nos deux coeurs unis, dans la plaine azurée,
En frissonnant d'effroi poussaient vers l'infini...
Regarde ! au front des cieux, dans sa pâleur nacrée,
La lune nous sourit : viens! viens ! tout est fini !
Viens ! pour l'éternité tu me seras fidèle ;
Par cette nuit splendide il est doux de mourir !
— Hellana, je me meurs ! Si belle et si cruelle !
Oh ! m'as-tu pardonné ?... Tu me fais bien souffrir !...
— Il est mort, dit Hellane, et moi j'attends encore.
Entr'ouvrez-vous, ô flots ! » — Son poignard dans son sein
S'enfonça... L'Océan était calme à l'aurore.


La gondole revint vide le lendemain.

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