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Spectres dans la nuit

Léon DierxAspirations

Poète

Date de naissance:
31 mars 1838
Date du décès:
11 juin 1912

Poète Parnassien publié chez Lemerre, Léon Dierx est sacré Prince des Poètes en octobre 1898, à la mort de Mallarmé. Il est préféré à José-Maria de Hérédia. Il fait partie du groupe de poètes qui veilla le corps de Victor Hugo à l'Arc de Triomphe le 22 mai 1885. Un monument fut érigé à sa mémoire place des Batignolles.

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Léon DIERX

 

 

In somnis ecce ante oculos maestissimus Hector
visus adesse mihi largosque effundere fletus
VIRGILE


Ombres qui tournoyez à ces heures nocturnes,
Pourquoi tant de tristesse en vos fronts taciturnes ?
Déjà la nuit s'achève et le jour va venir :
Que me voulez-vous tous, à moi qui veux dormir ?
Toi qui sembles courbé sous une main fatale,
Pourquoi donc vers le sol abaissor ton front pâle ?
Spectre, qui donc es-tu ? Réponds !

                                                             Je suis Hamlet !
De cette vie en vain je cherche le secret;
Le doute me poursuit et l'âme m'épouvante.
Ah ! tu m'aurais guéri du mal qui me tourmente,
O douce Ophélia ! Mais sous un lit de fleurs
Ton amour dans le fleuve a noyé ses douleurs.

Et toi ?

            Je suis Werther ! Dans mon âme immortelle
Je ne peux étouffer ma souffrance éternelle ;
J'ai cherché dans la mort l'oubli de mon amour,
Et mon amour survit et grandit chaque jour.

Toi, pourquoi pleures-tu sous cette robe noire ?

D'un bonheur enivrant je garde la mémoire ;
Laurence, je t'aimais ! Mais le devoir parlait;
En suivant la verlu, j'emportai le regret !

Quel sinistre regard ont tes yeux, ô jeune homme !
A quoi donc penses-tu ?

                                     C'est Rolla qu'on me nomme !
Je ne croyais à rien ; le monde était désert ;
J'ai vécu libre et fier sur mon cercueil ouvert.

Et toi ?

           Je suis Harold ! De ma mélancolie,
Lassé de cette terre et lassé de la vie,
J'ai promené partout mon lugubre linceul ;
Tous les peuples m'ont vu, toujours farouche et seul,
Traîner derrière moi le cercueil de mon âme.

Toi, dont je vois des yeux briller l'ardente flamme
Sous ton grand feutre noir, tu te nommes ?...

                                                                         Ruy Blas !
J'ai lutté, mais en vain ! Tout meurt, tout passe, hélas !
L'Espagne agonisante à jamais est tombée.
Ton aigle, ô Charles-Quint ! à la serre courbée,
Qui régnait sur la terre et planait sur les mers,
Disant : «Toujours plus loin ! » dans le large univers,
De son aire sublime a sauté dans la boue,
Et des pleurs indignés ruissellent sur ma joue !

Oh ! je le reconnais à ton air inquiet ;
Et voilà près de toi ton cynique valet !


Oui, c'est moi ! je suis Faust ! et je poursuis sans trêve,
Sans l'atteindre jamais, mon impossible rêve.
Qu'ai-je donc en mon coeur qui m'entraîne toujours
Loin du bonheur tranquille et des blanches amours ?
Qui me délivrera du feu qui me dévore ?

Sombre procession ! là-bas qui vieil encore ?

Moi ! Mozart m'entrevit, Hoffmann m'a vu passer.
Je suis don Juan ! Jamais je ne peux me lasser.
Je n'ai pu te trouver, âme soeur de la mienne ;
Je n'ai pu te saisir, ô forme aérienne ;
Mais puisque Dieu m'a mis dans l'âme cette foi
Qui sans cesse survit, ou tu seras à moi,
Ou d'un maître imposteur j'insulterai le trône !

Toi qui viens après eux, ô grande ombre, pardonne,
Mais éclaircis mon doute ! 

                                         Oui, tu m'as deviné,
Je suis Alcesle, et j'ai, dans mon coeur indigné,
Lancé contre le monde un sanglant anathème ;
Jo vous méprise tous, et je me hais moi-même ;
Ce que souffre mon âme un seul l'aura connu !

Et toi, pourquoi gémir?

                                      O Schiller ! tu l'as su !
Entends-tu mes sanglots, liberté que j'adore ?
Je suis Guillaume Tell, et Gessler vit encore !

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