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Introduction (à la première édition)

Auguste LacaussadePoèmes et Paysages

Poète

Date de naissance:
8 février 1815
Date du décès:
31 juillet 1897

Poète mulâtre et de ce fait interdit d'entrer au collège royal de l'Ile Bourbon ! "Je suis né, je mourrai parmi les révoltés" écrit-il. Le combat d'Auguste Lacaussade sera poétique. Secrétaire de Sainte-Beuve, il sera bibliothécaire au Sénat et directeur du journal républicain de Vannes La Concorde.

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Auguste LACAUSSADE

 

 

La nature, sous les tropiques, a été sentie et rendue supérieurement par Bernardin de Saint-Pierre, mais elle n’a pas été chantée encore. Ce que l’auteur de Paul et Virginie a fait dans la langue de la prose, il nous a semblé qu’on pouvait le tenter dans la langue des vers. De là ce volume de Poèmes et Paysages, où l’on a cherché à rendre, dans toute sa vérité, la riche nature de l’île Bourbon, l’une des plus belles îles des mers de l’Inde.

Mais, si riche, si magnifique que soit la nature en elle-même et dans son isolement, si habile qu’on veuille supposer le poète qui s’étudie à la reproduire, il arrive un moment où le lecteur se sent refroidi devant la solitude des tableaux qu’on lui présente. Pour s’y complaire, il a besoin bientôt d’y rencontrer celui auquel il s’intéresse avant tout, cet autre lui-même, qui donne la vie et la beauté aux objets extérieurs ; ce Moi universel et humain, principe et fin de l’art, et qui est comme la raison d’être de la création ; en un mot, il y veut rencontrer l’homme : l’homme avec son intelligence et son cœur, ses espoirs et ses défaillances, ses misères et ses vertus. La création, on l’a dit, est un temple splendide ; mais c’est un temple muet, si la voix du prêtre lui fait défaut. L’homme est ce prêtre, cet interprète, ce verbe intelligent de la nature.

Milton n’a si bien réussi à nous promener, attentifs et charmés, à travers les immortelles descriptions de son Éden que parce qu’il nous y a montré ces deux types radieux, Adam et Ève, semant partout la vie sur leurs pas, résumant en eux la force et la beauté d’un monde naissant, et qu’il a su, le poète suprême ! dans un cadre d’une magnificence sans pareille, concentrer sur ces deux têtes l’intérêt de toute l’humanité.

Dans les œuvres de l’art, comme dans la nature, l’homme doit toujours occuper la première place. Et c’est justice après tout, car l’homme, cet être intermédiaire entre le Créateur et la création, porte en soi un idéal supérieur au monde qui l’entoure. Dans la sphère où se meut son existence, il sent, il désire mieux que ce qu’il voit : là est le mystère douloureux, mais aussi la légitimité de ses aspirations.

Dans le recueil qu’il publie et dont l’ambition est des plus modestes, l’auteur, qui a toujours superposé le Moi humain à l’Art et à la nature, l’auteur a pris l’homme avec tous ses sentiments de fils et de frère, d’ami et d’amant, de citoyen, de poète, d’époux, de père, et il l’a placé, comme une figure une et multiple à la fois, dans des paysages ou des scènes empruntés à la vie et au climat des Tropiques. Ce qu’il aurait surtout voulu, c’est que cette figure, qui parle presque toujours à la première personne, fût, en toute simplicité et franchise, un fidèle écho et de la voix intérieure que chacun a en soi, et de cette voix extérieure à qui, lui, enfant d’un autre sol, il a demandé son inspiration. Sous le rapport purement humain et général, en supposant que le but désiré ait été atteint, cette poésie ainsi comprise pourrait être entendue aussi bien de l’homme du Nord que de l’habitant des régions australes. La nouveauté, ici, ne serait que dans la bordure et le cadre, et aussi dans la forme, souvent lyrique, presque toujours subjective, dont il lui a plu de revêtir sa pensée.

Ce volume de Poèmes et Paysages, l’auteur du moins voudrait l’espérer, n’est pas seulement un recueil de pièces détachées sans unité et sans suite. Il lui semble, au contraire, qu’on y saisirait, avec un peu d’attention, le lien, léger à la vérité, mais partout sensible, qui rattache et coordonne entre eux les morceaux dont se compose ce livre. Il croit qu’on y pourrait démêler, sans trop de peine, l’idée d’ensemble qui a présidé à son travail. N’y aurait-il pas là, en effet, comme le récit d’une vie intime, le pèlerinage d’une existence privée à travers ses phases et ses vicissitudes diverses ; une sorte d’itinéraire écrit par un poète voyageur, qui se raconte à lui-même ses impressions en présence de la nature, soit qu’il visite les îles de l’océan Indien, le cap de Bonne-Espérance, les solitudes des mers torrides ; soit que, changeant de zone et remontant les flots de l’Atlantique, il vienne enfin aborder le climat européen ?

Ce n’est pas une simple appréhension de monotonie ou de redites dans les descriptions qui a décidé l’auteur à placer à côte de ses tableaux inspirés par le ciel des Tropiques d’autres tableaux empruntés au climat tempéré de l’Europe. Ici, comme ailleurs, il n’a fait qu’obéir naïvement à son inspiration. Ayant vécu dans les deux hémisphères, il a voulu reproduire dans ses paysages, selon la saison et l’heure, selon le caprice de la muse, les aspects du sol et du ciel nouveaux qu’il avait devant les yeux. Il lui est arrivé quelquefois de trouver place, dans une même composition, pour les couleurs opposées des deux natures, de mettre en regard la lumière forte et la nuance, le rayon éclatant et le rayon adouci. Le contraste fait mieux ressortir son intention comme peintre ; comme poète, sous les chênes de la France aussi bien que sous les palmiers de la Salazie, il croit être resté dans l’unité de sa première donnée humaine.

S’inspirant des lieux et des hommes qu’il a vus il n’est pas demeuré, non plus que d’autres, indifférent ou muet devant les événements auxquels il lui a été donné d’assister : la voix a vibré en lui, et il l’a rendue dans la mesure de son interprétation et de ses espérances. Mais ce livre n’en attestera rien ou presque rien. Il est des silences et des lacunes qui sont imposés par la nécessité des temps.

Né sur une terre ou l’esclavage a subsisté jusqu’en 1848, il n’eût pas été possible à l’auteur de ces poèmes de s’abstraire complètement du milieu social ou s’est écoulée son enfance et un partie de son adolescence. Bien que créole d’origine et d’affections, il s’est toujours senti une répulsion innée pour ce fait antichrétien qui a nom l’esclavage. Ses aversions natives pour ce -meurtre moral, et pour tous les préjugés qui en sont la conséquence fatale, ont maintes fois demandé leur expression à la poésie. Il a protesté, sur les lieux mêmes, dix ans et plus avant l’émancipation des nègres, contre un état de choses que réprouvaient également et ses idées et ses sentiments, et qui lui paraissait tout aussi contraire aux intérêts bien entendus de la patrie coloniale que douloureux et outrageant pour l’humanité. On ne s’étonnera donc pas de retrouver ici l’écho tantôt plaintif, tantôt véhément, de ces protestations qui se sont produites sous la toute-puissance et en face même du fait brutal. Plus tard, quand une révolution, improvisant l’avenir, coupant court à toutes les hésitations, à tous les compromis avec la vérité, est venue donner brusquement raison au poète, au rêveur, à l’homme de foi contre l’homme de doute, il n’a su qu’applaudir à cet acte par lequel un gouvernement d’initiative, usant de l’omnipotence du droit et de la justice, proclamait enfin dans nos colonies la cessation d’un ordre de choses depuis longtemps incompatible avec la raison et la conscience du siècle. Et, en agissant ainsi, le poète n’a fait que se montrer conséquent avec lui-même et avec son passé. Du reste, cette adhésion à une mesure qu’il avait appelée de tous ses vœux, nul, sur le sol natal, n’a dû s’en étonner : on n’ignorait pas ce qu’il avait écrit et pensé d’une iniquité séculaire dont, pour sa part, il a toujours répudié l’héritage :


Nous sommes les enfants, l’attente d’un autre âge : De l’opprimé sur nous que les pleurs soient puissants. Vengeons un séculaire outrage ! Du crime des aïeux nous sommes innocents.


Que si, maintenant, on venait nous demander ce que l’art et la poésie ont à voir en de telles matières, nous répondrions que l’Art, pour nous, n’a jamais été un puéril jeu de rythmes et de cadences, un passe-temps fait pour des lèvres éprises du nombre. La poésie a une mission sérieuse : ici consolatrice, là réparatrice, partout et toujours utile dans le sens du développement intellectuel et moral de l’homme. Quant à ce qu’on a nommé, en ces dernières années, l’art pour l’art, nous avouons n’y avoir jamais rien compris. C’est là un de ces mots vides de sens qui flottent au vent de l’école, et qui ne sauraient signifier autre chose que les jactances de l’irréflexion ou les sénilités de l’impuissance. Le temps des rimes stériles, des rimeurs désœuvrés, est passé. Au poète, comme au moraliste, à l’historien, au philosophe, le lecteur est en droit de demander une pensée qui éclaire son intelligence, un sentiment qui retrempe son âme et la soutienne dans les difficultés de la vie. L’Art veut être: pris au sérieux, surtout par ceux qui en professent le culte. Quand on le fait descendre du rôle qui lui est assigné, on compromet son caractère et sa légitime influence, on l’expose au dédain ou à l’inattention. Pour être écoutée comme elle le mérite, la poésie devra parler un langage qui inspire le respect, en s’inspirant elle-même de l’éternelle vérité humaine, - intime ou générale, religieuse ou politique, - suivant l’heure et le lieu ; elle devra se mettre, vassale divine, au service des divines aspirations de l’humanité ; se retremper sans cesse aux sources vivifiantes du juste et du vrai, y puiser sa force, son éloquence, cette vitalité qui n’est point en elle, mais qu’elle reçoit et qu’elle communique à son tour. Consolante comme l’espérance, active comme la charité, ardente comme la foi, elle a pour but de traduire et de propager par le nombre, par l’image, par toutes les ressources qui lui sont propres, les ardeurs du sentiment et les lumières de l’esprit ; elle doit agir a la fois sur le cœur et sur l’intelligence ; raffermir et non ébranler ; réveiller et non assoupir ; pousser a l’action et non à la contemplation oisive ; raviver partout sur son passage l’étincelle de l’idéal, cette seule richesse de l’homme ici-bas ; enfin, elle doit poursuivre dans le monde des faits la réalisation de ce monde supérieur ou pénètrent son regard et ses pressentiments, et que régissent les saintes lois de l’harmonie. A ce prix, elle est ce qu’elle doit être : vraie, féconde, fidèle à elle-même ; à ce prix, elle conserve le don divin de la vie, et elle échappe à la malédiction du poète polonais :

« Aux oreilles qui t’écoutent tu procures d’ineffables jouissances. Tu enlaces les cœurs et les délies comme une guirlande, caprice de tes doigts. Tu fais couler des larmes et tu les sèches par un sourire, et de nouveau tu chasses ce sourire pour un instant, pour quelques heures, souvent pour toujours. Mais toi, qu’éprouves-tu ?que crées-tu ? que penses-tu ? De toi jaillit la source de la beauté, mais tu n’es pas la beauté.

« Malheur a toi ! L’enfant qui pleure sur le sein de sa mère, la fleur des champs qui ignore ses propres parfums, ont plus de mérite que toi devant le Seigneur.

« Oui, tu souffres aussi, mais ta douleur ne crée rien, elle ne sert à rien ! Les gémissements du dernier des malheureux sont comptés parmi les accents des harpes célestes ; ton désespoir, tes soupirs tombent à terre, et Satan les ramasse, les ajoute avec joie à ses mensonges et à ses illusions, et le Seigneur les reniera un jour comme ils ont renié le Seigneur.

« D’ou viens-tu donc, ombre éphémère, toi qui annonces la lumière et ne la connais pas, toi qui ne l’as jamais vue et ne la verras jamais ? Qui donc t’a créé par colère ou par ironie ? Qui t’a donné cette vie si misérable et si trompeuse, que tu puisses jouer l’ange à l’instant même ou tu vas succomber, ramper comme un reptile et t’étouffer dans la vase ? – La femme et toi, vous avez une même origine ! »

La pièce intitulée Les Pamplemousses, qui se lit à la page 118 du présent recueil, était comme une conclusion, une sorte de finale en vers à quelques pages de prose descriptive sur une promenade au jardin des Pamplemousses. A ce titre, je reproduis ici ces pages qui ont paru dans la Revue nouvelle (numéro du 1er mars 1847). Elles me semblent compléter une impression et achever le paysage que je n’ai pu qu’esquisser dans la pièce de vers.

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