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LXXV — L’Arbre fougère

Auguste LacaussadePoèmes et Paysages

In alta solitudine.


 
Je sais, dans ma forêt natale,
Un arbuste, enfant des hauts lieux :
Fière est sa tige orientale,
Fier son feuillage harmonieux.

Verte et voisine des nuages,
Sa tête, dans le bleu des airs,
Fleurit sur les cimes sauvages
Comme la grâce des déserts.

Des rochers d’où sa flèche émerge,
Jusqu’au ciel il porte la voix
Du furtif oiseau de la Vierge
Et du merle ami des grands bois.

Les pleurs dont sa palme est mouillée,
Sont tombés du nuage errant ;
Jamais sa feuille n’est souillée
Par l’eau fangeuse du torrent.

Sur les pics, en pleine lumière,
Debout sur les gouffres béants,
Sa tige dans sa grâce altière
Croît au milieu d’arbres géants.

C’est le roi svelte des arbustes.
Couronné de grappes de fleurs,
Son front, du sein des bois robustes,
Monte et flotte au niveau des leurs.

Près de ces arbres centenaires
A le voir fleurir, on dirait
Un frère auprès de ses grands frères,
Le Benjamin de la forêt.
 
L’air est tranquille et sans nuages
Sur ses beaux rameaux éployés.
Loin sous lui roulent les orages ;
Leur voix ne passe qu’à ses pieds.

A ses pieds la brise légère,
Douce habitante du rocher,
Fait monter la senteur amère
De l’ambaville et du pêcher.

A ses pieds où les palmes douces
Balancent l’ombre et la fraîcheur,
L’herbe jeune, les tendres mousses
Font un lit vierge au voyageur.

A ses pieds l’arôme des plaines,
L’éclat mol et tiède des cieux,
Le bruit des chutes d’eau lointaines,
Tout repose l’âme et les yeux.

Et l’on s’oublie a son ombrage ;
Et, levant un front plus léger,
On part, bénissant le feuillage
De l’arbre ami de l’étranger.

 

ENVOI À DANIEL STERN

Cet arbre à la flèche élancée
Qui croît sur le mont paternel,
Comme une sereine pensée
Qui de la terre monte au ciel ;

Ce bel arbre au vert diadème,
L’orgueil et l’amour de nos bois,
C’est un symbole et votre emblème :
Je pense à lui quand je vous vois.

Vous aussi, des cités poudreuses
Vous fuyez les bruits indiscrets :
Vous aimez les cimes ombreuses,
Le grand silence des forêts.

Dans une haute solitude
Abritant vos jours éprouvés,
Pour l’art sévère et pour l’étude
Avec la Muse vous vivez.

Dans votre retraite choisie,
Sur vos lauriers aux rameaux verts,
L’oiseau bleu de la poésie
Descend et vous chante des vers.

Vous lisez Shakspeare et Virgile,
Goethe et Dante au verbe d’airain.
Tacite à votre main virile
Parfois a prêté son burin.

Ouverte à toute œuvre sentie,
Votre âme, à qui rien n’est voilé,
Sait accueillir comme Hypatie
La Science au front étoilé.

Votre muse patricienne
Du peuple a compris la grandeur ;
Votre foi, poète, est la sienne,
Et votre cœur entend son cœur.

Gardant la chaleur, non les flammes
D’une époque aux songes épais,
L’orage qui gronde en nos âmes
Ne vient plus troubler votre paix.

Sans fiel, sans passion farouche,
Vous enseignez la Liberté ;
Pour convaincre, sur votre bouche
Dieu mit la sereine équité.

Vous sondez d’un regard paisible
Les noirs problèmes du présent,
Et votre esprit juge, impassible,
Les cris d’un monde agonisant.

Voyant par delà les années
Ce que l’homme un jour doit bénir,
Vous saluez les destinées
Que porte en ses flancs l’avenir.

Eh ! qu’importent ces clameurs sombres
D’un siècle aveugle et furieux !
Des temps nouveaux sur nos décombres
Blanchit le jour mystérieux.

Qu’importe, c’est victoires vaines,
Succès d’un jour ! fruit avorté !
Il n’est de conquêtes certaines
Que dans tes rangs, ô Vérité !

Qu’importe en ces temps d’aventure
Si le fait trahit la raison !
Partout de la moisson future
Le bon grain lève à l’horizon.

Et vous comptez sur les années,
Et du vrai méditant la loi,
Fidèle aux causes ajournées,
Dans l’avenir vous avez foi.

Et, calme en cette solitude,
Abri de vos jours éprouvés,
Des hauts espoirs faisant étude,
Avec la Muse vous vivez !