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LXIV — Les Jours de Juin

Auguste LacaussadePoèmes et Paysages

Poète

Date de naissance:
8 février 1815
Date du décès:
31 juillet 1897

Poète mulâtre et de ce fait interdit d'entrer au collège royal de l'Ile Bourbon ! "Je suis né, je mourrai parmi les révoltés" écrit-il. Le combat d'Auguste Lacaussade sera poétique. Secrétaire de Sainte-Beuve, il sera bibliothécaire au Sénat et directeur du journal républicain de Vannes La Concorde.

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Auguste LACAUSSADE

 

 

A EUGÈNE L…


 
Eugène, puisque Juin, le plus feuillu des mois,
Est de retour, veux-tu tous deux aller au bois ?
Ensemble et seuls, veux-tu, sous l’épaisse ramure,
Prendre un long bain de calme, et d’ombre, et de verdure ?
Viens-t-en sous la forêt de Meudon ou d’Auteuil
Ouïr gaîment siffler le merle et le bouvreuil.
Vois, ami, le beau ciel ! la belle matinée !
Tout nous promet sur l’herbe une bonne journée.
Qui te retient ? Partons, amis au cœur joyeux,
Allons vivre ! fermons nos livres ennuyeux !
Oublions nos travaux, nos soucis, notre prose !
Sur sa tige allons voir s’épanouir la rose !
Dans la mousse odorante où croît le serpolet,
Quel bonheur d’égrener des fraises dans du lait,
Et, d’un tabac ambré fumant des cigarettes,
Assis sur le gazon jonché de pâquerettes,
De discourir de tout, de demain, d’aujourd’hui,
Et du passé d’hier, bel âge évanoui,
Jours si vite envolés de collège et d’études,
Et de nos froids pédants aux doctes habitudes,
Et des maîtres aimés, nos bons vieux professeurs,
Les Ménard, les Duguet, aux sévères douceurs !
Nous nous rappellerons nos longues promenades
Au Pont du Sens, nos bains l’été, nos camarades,
Chers enfants dispersés à tous les vents du sort,
Ceux-là pris par le monde, et ceux-ci par la mort,
Hélas ! Et le silence aux molles rêveries
Alors remplacera nos vives causeries ;
Et des dômes ombreux qu’attiédit le soleil,
Descendra sur nos fronts un transparent sommeil,
Sommeil fait de lumière et de vague pensée ;
Et, comme une onde errante et d’un doux vent bercée,
Abandonnant notre âme à ses songes flottants,
Les yeux à demi clos nous rêverons longtemps...
Puis, renouant le fil des longues confidences,
Nous dirons nos travaux, nos vœux, nos espérances ;
Et, tels que dans l’églogue aux couplets alternés,
Deux pasteurs devisant sur leurs vers nouveau-nés,
Nous nous réciterons, toi ta chère Vendée,
Beau livre où ton esprit couve une grande idée ;
Moi, mes chants sur mon île aux palmiers toujours verts,
Éclose au sein des eaux comme une fleur des mers.
Et tu verras passer dans ces vers sans culture
Un monde jeune et fort, une vierge nature,
Des savanes, des monts pleins de mâles beautés,
Et, creusés dans leurs flancs, ces vallons veloutés
Où, près des froids torrents bordés de mousse fraîche,
Mûrissent pour l’oiseau le jam-rose et la pêche ;
Un soleil merveilleux, un ciel profond et clair,
Des bengalis, des fleurs, joie et parfums de l’air,
Tout un Éden baigné de splendeur et d’arôme
Où tout est poétique et grand, excepté l’homme !

Puis les oiseaux viendront, gazouillant leurs amours,
A mes lointains pensers donner un autre cours.
Ils diront leurs amours, et moi, sous la ramée,
Comme eux, je te dirai ma pâle bien-aimée,
Aux longs cheveux plus noirs que l’aile du corbeau,
Aux yeux d’ébène, au front intelligent et beau,
Sa bouche jeune et mûre, et sur ses dents nacrées
Le rire éblouissant de ses lèvres pourprées,
Et sa belle indolence et sa belle fierté,
Et sa grâce plus douce encor que sa beauté !
Alors, adieu mon île et les vertes savanes,
Et les ravins abrupts tapissés de lianes,
Les mimosas en fleur, le chant des bengalis !
Adieu travaux et vers, la Muse et mon pays !
J’aurai tout oublié, radieux et fidèle,
Pour ne me souvenir et ne parler que d’elle !
Je te raconterai - souvenir embaumé ! -
Comment, un soir d’avril, je la vis et l’aimai ;
Comment de simples fleurs, de douces violettes,
Furent de notre amour les chastes interprètes ;
Comment, un autre soir, à son front j’ai posé
Des lèvres où mon cœur palpitait embrasé ;
Comment dans un éclair de volupté suprême,
Pressant contre mon sein le sein brisé qui m’aime,
Foudroyé de bonheur et me sentant mourir,
J’ai crié : « Maintenant, ô mort ! tu peux venir ! »

Mais, vois ! le ciel serein ! la belle matinée !
Tout nous promet sur l’herbe une bonne journée.
Viens-t’en ! fuyons la ville ! Amis au cœur joyeux,
Allons vivre ! fermons nos livres ennuyeux !
Ensemble et seuls, allons sous l’épaisse ramure
Prendre un long bain d’oubli, de calme et de verdure.

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