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XI — Le Lac des Goyaviers et le Piton d’Anchaine

Auguste LacaussadePoèmes et Paysages

Poète

Date de naissance:
8 février 1815
Date du décès:
31 juillet 1897

Poète mulâtre et de ce fait interdit d'entrer au collège royal de l'Ile Bourbon ! "Je suis né, je mourrai parmi les révoltés" écrit-il. Le combat d'Auguste Lacaussade sera poétique. Secrétaire de Sainte-Beuve, il sera bibliothécaire au Sénat et directeur du journal républicain de Vannes La Concorde.

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Auguste LACAUSSADE

 

 

À M. Gaudin, ingénieur en chef de l’île Bourbon.

 
Ô lac des Goyaviers, dont l’onde paresseuse
Caresse mollement sa rive lumineuse !
Dans ton sein calme et bleu, comme en un clair miroir,
Le ciel aime à mirer les étoiles du soir ;
Et dans son vol léger la rapide hirondelle
Aime à toucher tes flots du duvet de son aile :
L’oiseau capricieux, en son agile essor,
Les franchit d’un seul trait pour les franchir encor ;
Sur ta nappe endormie il glisse ou se balance,
Et cent fois dans les airs en se jouant s’élance.
Ainsi la libellule aux brillantes couleurs
Va, fuit, revient parmi tes nymphéas en fleurs.

Beau lac, sur les gazons que ton flot calme arrose
La colombe des bois s’arrête et se repose
Et, voilant ses bonheurs dans l’ombre des rameaux,
Suspend son nid à l’arbre incliné sur tes eaux.
Pour embellir tes bords la jam-rose odorante
Ombrage de son fruit ton onde transparente ;
Pour charmer tes échos l’aigrette du maïs
Berce parmi ses fleurs le chant des bengalis ;
Et, ridant ton azur, la poule d’eau sauvage
Montre sur tes flots bleus son bleuâtre corsage.
L’ouragan déchaîné qui rugit sur les monts,
Quand son souffle orageux descend dans ces vallons,
Épargne le bassin où ta vague demeure ;
Son courroux désarmé te caresse et t’effleure.
La lune, à son zénith, blanchissant tes roseaux,
S’arrête dans le ciel pour contempler tes eaux.
Tout s’embaume en ces lieux d’amour et d’harmonie.
N’es-tu pas le séjour de quelque heureux génie ?
Des ondes et des bois respirant la douceur,
Je t’écoute et je crois écouter une sœur,
Qui gronde en souriant, dont la voix douce et pure,
Fraîche comme ton eau qui se plaint et murmure,
Semble, en me consolant, me reprocher tout bas
De vivre dans un monde où le bonheur n’est pas ;
Et mon âme à ta voix descend vers ce rivage
Comme un oiseau battu par le vent et l’orage
Et, rêvant au long bruit de tes mourants accords,
Voudrait se faire un nid à l’ombre de tes bords.

Comme un amant des bois et de leur frais mystère,
Comme un cœur qui s’isole et qu’a déçu la terre,
Fuyant les bruits d’en bas pour la paix des hauts lieux,
Dans la sérénité des monts silencieux
Vous habitez, ami ! De l’agreste chaumière
Votre main vint m’ouvrir la porte hospitalière.
C’est ici qu’incliné sous la neige des ans,
Libre enfin du fardeau de ces labeurs pesants
Qu’a portés sans faiblir votre mâle courage,
Vous vous êtes bâti, dans un site sauvage,
Ermite de nos bois, ce rustique séjour
D’où vous voyez tomber le soir de votre jour.
Content des humbles biens que Dieu vous garde encore,
Dans ce modeste abri qu’un blanc jasmin décore,
La main qui vous guida fut celle du malheur ;
Mais l’exil accepté n’arrache à votre cœur
Ni plaintes ni regrets, ô doux penseur ! ô sage !
Qu’importe que l’oiseau dont l’aile au loin voyage,
Ne trouve sur les bords qu’il effleure en passant
Que des rochers battus du flot retentissant,
Que d’incultes déserts ou de sombres ruines !
S’il délasse un moment ses pieds sur les épines,
Il rêve à son retour les gazons et les fleurs,
Puis il reprend son vol, car son but est ailleurs.

Salut, mon vieil ami ! d’une lyre novice
Vous l’indulgent conseil, vous l’arbitre propice.
Au censeur éclairé de mes jeunes travaux

Je ne viens pas offrir quelques essais nouveaux ;
Mais, comme un barde enfant sur les monts de l’Écosse
Errant accompagné de sa muse précoce,
De ces mornes je viens contempler la hauteur,
Respirer des hauts lieux le souffle inspirateur
Et, regardant courir à mes pieds les nuages,
Rêver au bruit lointain du vent dans les feuillages,
Et suivre du regard, comme l’esprit des airs
Qui plane incessamment sur ces sommets déserts,
L’oiseau blanc du tropique errant de cime en cime
Et dépassant leur front de son aile sublime.

Voici le pic altier dont le front sourcilleux
Se dresse, monte et va se perdre au fond des cieux.
Ce morne au faîte ardu, c’est le Piton d’Anchaîne.
De l’esclave indompté brisant un jour la chaîne,
C’est à ce bloc de lave, inculte, aux flancs pierreux,
Que dans son désespoir un nègre malheureux
Est venu demander sa liberté ravie.
Il féconda ces rocs et leur donna la vie ;
Car, pliant son courage à d’utiles labeurs,
Il arrosa le sol de ses libres sueurs.
Il vivait de poissons, de chasse, de racines :
Dans l’ombreuse futaie ou le creux des ravines
Aux abeilles des bois il ravissait leur miel ;
Il surprenait au nid ou frappait dans le ciel
Sa proie. Et seul, tout seul, et fière créature
Disputant chaque jour sa vie à la nature,
Africain exposé sur ces pitons déserts

Aux cruelles rigueurs des plus rudes hivers,
Il préférait la lutte incertaine et sauvage
À des jours plus cléments passés dans l’esclavage,
Et debout sur ces monts qu’il avait pour témoins,
Souvent il s’écriait : « Je suis libre du moins ! »
Cependant comme l’aigle habitant des montagnes,
Qui du fond bleu des airs descend vers les campagnes,
Sur les sillons mouvants plane avec majesté,
Et s’approchant du sol par sa proie habité,
La ravissant au ciel dans sa puissante serre,
Reprend son vol farouche et remonte à son aire ;
Le hardi fugitif, abandonnant les bois,
Loin de son pic altier s’aventurait parfois ;
Il butinait de nuit dans le champ et la plaine,
Puis remontant, furtif, à son abrupt domaine
Par l’âpre aspérité d’un sentier roide et nu,
Invisible au regard et de lui seul connu,
Des bonheurs de l’esclave exilé volontaire,
Il regagnait là-haut sa hutte solitaire.

Je suis venu m’asseoir, ami, sous vos palmiers.
Ceux qui dans ces rochers sont montés les premiers,
Intrépides chasseurs, pour gravir sur ces pentes,
Aux racines d’affouche, aux lianes rampantes,
Grimpaient, et poursuivaient sous leurs abris secrets
Et le merle et la huppe, hôtes de nos forêts.
Mais aux lieux où jadis un monde de feuillage
Déployait ses verdeurs et son luxe d’ombrage,
De jeunes caféiers, de jeunes orangers

Balancent aujourd’hui leurs rameaux étrangers,
Et font au voyageur brisé de lassitude
Une tiède oasis de cette solitude.

Aux veines du rocher qui filtre ses cristaux,
Recueillant avec soin le blanc filet des eaux,
Le lit creusé par vous pour l’onde éparse et pure
Vous porte sa fraîcheur et son vivant murmure ;
Et l’oiseau, que son bruit avertit en passant,
S’abreuve et dans les airs monte en vous bénissant.
Sa faim glane après vous dans votre champ prospère
Les grains qu’y laisse exprès votre bonté de père ;
Il vous aime, il vous chante, et les grands vents surpris
S’étonnent sur ces monts de bercer des épis.
Cependant sous leurs fruits dont le poids les incline
Vos arbres inégaux penchent sur la colline,
Où la pêche de pourpre au duvet velouté
Rougit comme la joue en fleur de la beauté.
Mais des champs paternels qu’habita votre enfance
Votre cœur a gardé la longue souvenance ;
Et plein des beaux soleils de vos premiers beaux ans,
Respirant le passé dans les parfums présents,
Vous prodiguez vos soins à ces tiges légères,
Fleurs d’un autre climat et pour nous étrangères.
Sur le cours diligent des rapides ruisseaux
Vos odorants lilas suspendent leurs berceaux,
Et sous les framboisiers la brune violette,
Comme vous simple et douce et comme vous discrète,
Verse dans vos gazons sa timide senteur...

Ô Dieu ! soyez touché de son humble bonheur !
Oh ! gardez-lui toujours d’aussi chastes délices !
Que de ses fleurs le vent respecte les calices,
Et de ses bananiers que le fruit nourrissant
Jaunisse aux chauds rayons d’un soleil mûrissant !
Dans son lac tiède et bleu que le flot soit limpide,
Que l’aquilon l’ignore et jamais ne le ride !
Esprit hospitalier et cœur exempt de fiel,
Dans cette solitude aux rêves poétiques,
Qu’il partage longtemps avec l’oiseau du ciel
L’ombrage et les épis de ses bois romantiques !


        1835.

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